CHAPITRE SIXIÈME
A QUOI ABOUTIT LA SOUVERAINETÉ DU PEUPLE', LE GOUVERNEMENT DES POLITICIENS.
Les gouvernements ont pour fin essentielle le bien commun du peuple. C'est là une maxime de droit naturel reconnue et proclamée de tout temps. Les partisans du dogme moderne de la souveraineté du peuple s'en autorisent pour faire de la démocratie le gouvernement légitime par excellence; car, disent-ils, là où tous sont souverains, les vrais intérêts du plus grand nombre ne peuvent manquer de triompher. M. de Tocqueville , s'animant à cette pensée, s'écrie :
« Aux États-Unis , la société agit par elle-même et sur ellemême. Il n'existe de puissance que dans son sein. On ne rencontre presque personne qui ose concevoir et surtout exprimer l'idée d'en chercher ailleurs. Le peuple participe à la composition des lois par le choix des législateurs, à leur application par l'élection des agents du pouvoir exécutif; on peut dire qu'il gouverne lui-même, tant la part laissée à l'administration est faible et restreinte , tant celle-ci se ressent de son origine populaire et obéit à la puissance dont elle émane. Le peuple règne sur le monde politique américain, comme Dieu sur l'univers. Il est la cause et la fin de toutes choses. Tout en sort et tout s'y absorbe i ! »
» De la Démocratie en Amérique, 1. 1, p. 92. Quand M. de Tocqueville écrivait , le droit de suffrage était , dans presque tous les Etats soumis à des conditions de cens très-élevées (Voir ch. h, § 3.) Lui-même a soin de nous en avertir par une note placée au bas de
L'exemple de ce qui se passe aux États-Unis depuis quarante ans va nous montrer si le gouvernement s'exerce véritablement en faveur des intérêts des -classes inférieures, là où le peuple est proclamé souverain et où le suffrage universel est pratiqué.
La vérité est que la politique y est absolument livrée à une classe spéciale d'individus qui en font métier, et qui flattent les passions de la populace pour arriver au pouvoir et à la richesse qu'il procure. Les politiciens, c'est le nom qu'on leur donne, sont eux-mêmes la plupart du temps les instruments des grands banquiers, des spéculateurs, des entrepreneurs de travaux publics, des manieurs d'argent en un mot.
Le politicien a fait son apparition à la suite de l'impulsion donnée aux idées démocratiques par Jefferson et l'école révolutionnaire. Gooper, dans un de ses meilleurs romans, le Paquebot, a peint et montré à l'œuvre un personnage de cette espèce. Steadfast Dodge est à la fois vocat de village, journaliste, organisateur de sociétés politiques et autres. Le pouvoir dans sa localité, dans son État, est le but de sa vie, et ce qu'il hait par-dessus tout, ce sont les gens riches, honorables, bien élevés, dont les sentiments sont la condamnation tacite des siens. « La démocratie, c'est V envie » ; tout le personnage de Dodge n'est pas autre chose que le mot de Proudhon mis en action.
cette page. On ne pouvait donc pas dire, à cette époque, que le peuple , dans le sens qui s'attache usuellement à ce mot , régnait et gouvernait aux États-Unis.
Avec les progrès de la démocratie et du suffrage universel , les politiciens ont de plus en plus envahi la direction des affaires du pays.
Ce que disait M. de Tocqueville, « qu'aux États-Unis )> les classes riches de la société sont presque entièrement » hors des affaires, et que la richesse, loin d'y être un » droit , y est une cause réelle de défaveur et un obstacle » pour parvenir au pouvoir1 », n'était pas absolument exact de son temps, surtout dans les États du Sud; mais aujourd'hui ces paroles sont devenues l'expression rigoureusement vraie de l'état réel des choses.
Un ancien ministre de France aux États-Unis, M. de Sartige , décrit ainsi le politicien :
« Au début de sa carrière , c'est un courtier d'élections, et s'il le faut, un entrepreneur de corruption électorale, pour son compte ou pour celui de son parti. La politique, dans la République américaine, n'est point le simple passe-temps d'hommes engagés en des poursuites industrielles. C'est une profession distincte et presque une vocation. L'on est politicien comme l'on est médecin, négociant, banquier. Le stage du politicien est laborieux. Il lui faut, avant tout, prendre ses degrés de lawyer, et l'homme de loi américain doit embrasser, dans sa profession élastique, les connaissances de l'avocat, de l'avoué, du notaire, de l'homme d'affaires, et en matière d'élections, de l'homme à tout faire. Il doit être journaliste, orateur, négociateur, servir de la plume, de la parole, au besoin du poignet, les intérêts du parti sous la bannière duquel il s'est enrôlé. Quand, pendant des années, il aura rempli ces conditions, qu'il sera devenu utile à tous ses amis politiques, ceux-ci le porteront à la législature de son Étafc, et là, si ses qualités d'homme de parti s'affirment, ils le feront arriver au Congrès 2. »
1 De la Démocratie en Amérique, t. II, p. 13.
2 Les Mœurs électorales aux États-Unis, Revue des Deux Mondes du 15 juin 1872.
Toute question d'honorabilité mise à part , on pourrait comparer le monde des politiciens à nos corporations d'officiers ministériels. Comme eux , ils correspondent et se ramifient par tout le pays, depuis le moindre village jusqu'à la grande ville ; la politique est leur monopole , et aucune élection locale ou autre ne peut avoir lieu sans leur ministère.
On a peine à comprendre l'influence et le développement de ce personnel-là , quand on ne connaît pas le caractère et l'organisation toute particulière des partis en Amérique.
Les partis combattent beaucoup plus pour la possession du pouvoir que pour des principes, voilà le trait saillant des luttes politiques aux États-Unis depuis longtemps.
À l'époque de la guerre de l'indépendance, les loyalistes et les insurgeants étaient séparés par des dissentiments auxquels aucun honnête homme ne pouvait rester étranger. Il en fut encore de même quand les fédéralistes arrêtèrent par la Constitution de 1787 la dissolution qui menaçait déjà la Confédération naissante. Des deux côtés, on agitait des questions dignes de passionner la nation entière.
Après le triomphe des idées démocratiques de Jefferson , il n'y eut plus pendant longtemps de grandes questions de principes engagées. Les contemporains de Washington se retirèrent d'eux-mêmes de l'arène, en attendant d'être l'un après l'autre moissonnés par la mort. Les maximes et les pratiques de la démocratie furent acceptées par la nouvelle génération comme un terrain commun pour tous les partis, qui ne cherchèrent plus, dès lors, qu'à se distancer dans la faveur des masses en les flattant davantage.
Cette absence de principes et de grandes passions a naturellement rabaissé de beaucoup la politique intérieure
t24 LES ÉTATS-UNIS CONTEMPORAINS.
aux États-Unis. Les âmes élevées s'en sont insensiblement dégoûtées, et en même temps le flot montant du suffrage universel en a exclu les classes riches. C'est entre 1824 et 1840 que les organisations de parti se sont définitivement constituées, et depuis lors la politique a été l'apanage exclusif des politiciens de profession.
Constatons cependant que les choses commencent à changer depuis que le radicalisme, devenu plus oppressif, soulève contre lui toutes les forces vives du pays, et oblige les démocrates, ses adversaires, à s'épurer et à se moraliser. Si cette situation se prolonge , les luttes politiques de l'Amérique reprendront encore, par la valeur des hommes et l'importancevdes causes engagées , quelque chose de la grandeur qu'elles ont en Europe. En ce moment même , les efforts que font les malheureuses populations du Sud pour secouer le joug des nègres et des carpet-baggers , ne sauraient sans injustice être assimilés aux querelles intestines des politiciens, (ch. xxv , § k et 6.)
M. de Tocqueville, observant à ses débuts cette phase politique , dit qu'on ne saurait imaginer la peine qu'on se donne en Amérique pour créer des partis '. C'est là la constante occupation des politiciens, celle dont dépend leur existence.
Sans doute, les programmes qu'ils élaborent répondent à certaines préoccupations de l'opinion , mais leur grand art est de choisir ou même de créer des questions sur lesquelles ils puissent réunir le plus grand nombre d'électeurs, comme autour d'un drapeau.
L'Amérique, autant que l'Europe, compte des hommes à convictions profondes qui dévouent leur talent et leur
* De la Démocratie en Amérique, t. II, p. 10.
vie au service d'une idée. Ils agissent, eux aussi, sur l'opinion , on l'a bien vu dans la question de l'esclavage ; mais ils ne sont pas, comme chez nous, les représentants et les directeurs d'un grand parti; ce sont, au contraire, les partis qui imposent d'une façon absolue leur direction aux individualités , quelle que soit leur valeur. Aussi les hommes à convictions ardentes et les publicistes éminents restent en dehors de leur organisation et ne parviennent presque jamais aux fonctions publiques.
« Les organisations de parti, dit M. Seaman, tendent à développer l'esprit de parti, d'exclusivisme et d'intolérance. Par les moyens de \credos et de professions de foi (platform) adoptés sans débats ou sans beaucoup de réflexion, afin de susciter l'embrasement des intérêts des classes et des partis et afin d'obtenir des votes, ils tendent à créer et à perpétuer des distinctions artificielles entre les partis dans un but purement particulier. Ils fournissent des règles et des témoignages de fidélité aux partis par lesquels on peut déterminer la fidélité des membres et discipliner ou dénoncer comme infidèles ceux que l'on présume penser à part eux contrairement au credo du parti... »
« La tendance de l'esprit de parti est de ne tolérer aucun homme comme chef s'il n'est pas aveuglé , quant aux défauts de son propre parti et aux mérites de ses adversaires. Des hommes d'une intelligence saine, qui envisagent les deux faces des questions politiques et jugent honnêtement et impartialement de leurs mérites, perdent bientôt la confiance des hommes violents du parti, sont tenus en méfiance par eux et ne sont plus désormais reconnus pour chefs Les enthousiastes du parti et les hommes qui ont un côté aveugle et sont accoutumés à entrevoir et à apprécier les mérites seulement sous une face doivent occuper les premières places.
» L'esprit de parti violent et les organisations de parti du jour actuel tendent à produire des hommes rusés, exclusifs, à l'esprit étroit et des politiques adroits, mais pas des hommes d'État. Il tend à décourager la liberté d'enquête, la liberté de
pensée et la liberté de parole sur les questions politiques, à détruire la liberté d'action , et à rendre les gens incapables de devenir des hommes d'Etat, quelque longtemps qu'ils soient dans la vie publique *. »
L'ostracisme est dans le génie de toutes les démocraties.
« Une supériorité relative, d'après M. de Sartige, est plus avantageuse au candidat présidentiel qu'une supériorité
absolue Les Américains rendent à leurs grands hommes
vivants les hommages les plus éclatants, ils les accablent en toute occasion d'ovations passionnées, mais ils ne les nomment pas présidents de la République. Aux assemblées électorales préparatoires {conventions), les délégués des États qui les composent ont la coutume traditionnelle d'inscrire par courtoisie sur leurs bulletins le nom de l'homme populaire du moment, tout en ayant soin de ne pas laisser leurs votes arriver au chiffre qui assurerait son élection. Pendant ce temps, les meneurs de la majorité se sont abouchés avec le candidat dont à l'avance ils ont fait choix pour fixer avec lui le programme de la nouvelle administration et la répartition des emplois fédéraux au prorata des votes acquis à son élection. Cela fait, les noms illustres disparaissent des bulletins pour faire place à un nom unique, celui du candidat qui a le plus sincèrement reconnu que si le président devait régner, c'était son parti qui devait gouverner. »
' Système du gouvernement américain, p. 87, 109. Quand on lit ce témoignage d'un Américain éclairé sur les funestes effets de l'esprit de parti , on s'étonne d'entendre un écrivain français déclarer que : « C'est l'organisation des partis qui , dans la démocratie » américaine, forme et conserve le lien national »; et encore que : « Rien ne donne au peuple l'esprit conservateur comme l'habitude » de voir souvent le gouvernement descendre sur la place pu- » hlique. » Duvergier de Hauramine, Huit mois en Amérique, t. II, p. 26.
Il faut maintenant faire connaître l'organisation des partis. Les deux ou trois grands partis qui divisent l'Union {démocrates, républicains libéraux ou modérés, républicains purs ou radicaux) ont une organisation permanente. Jamais les partis en Amérique ne se découragent. S'ils ont été trop lourdement battus sur une question, ils transforment leur programme à vue et sans le moindre scrupule ; mais ils restent toujours sur la brèche , et , dans l'intervalle d'une élection présidentielle à l'autre, ils se disputent avec acharnement les élections des membres du Congrès, celles des gouverneurs et des législatures des États, même les élections municipales. Le peuple, ou plutôt la partie de la population qui s'occupe de politique, est constamment tenue en haleine.
Les partis ont adopté un mécanisme calqué sur l'organisation constitutionnelle du pays lui-même. A chaque degré de l'organisme gouvernemental, c'est-à-dire dans les quartiers (ward) des grandes villes, dans les townships, dans les cités, les comtés, les États, dans l'Union enfin, chaque parti a une assemblée qui représente le pouvoir délibérant et un comité exécutif.
A la base de l'échelle , c'est-à-dire dans le quartier urbain et dans le township rural, un comité de quelques, membres est chargé de tenir au courant une sorte de statistique électorale appelée canvas, où sont inscrits sur trois colonnes : 1° les adhérents, 2° les hostiles, et 3° les indifférents. A l'approche des élections, le comité convoque ses adhérents en primary meeting. Le primarij meeting désigne les candidats du parti pour les élections municipales , ainsi que des délégués en nombre propor-
tionnel à l'importance du quartier ou township pour faire partie de la convention du comté ou du district électoral. Cette convention désigne les candidats aux fonctions de la législature locale ou de représentants au Congrès, et elle nomme à son tour des délégués à la convention d'Etat. La convention d'État choisit les candidats pour les fonctions de gouverneur, de sénateurs au congrès, d'électeurs présidentiels , enfin elle nomme les délégués de l'État pour la convention nationale.
La convention nationale est l'autorité souveraine du parti. Elle siège avec l'appareil et les formes représentatives du Congrès. Chaque convention d'État y envoie un nombre de délégués égal à celui des représentants et des sénateurs auquel l'État a droit dans le Congrès. Deux de ces délégués sont élus par les adhérents du parti dans l'État entier, pour faire une place aux hommes d'une haute notoriété; ce sont les delegates at large. Le principe représentatif est rigoureusement respecté , et à peine réunie la convention procède à la vérification des pouvoirs de ses membres, tranche souverainement tous les conflits locaux, et maintient ainsi une discipline rigoureuse dans le parti. On procède ensuite à la nomination d'un comité qui prépare le programme (platform) du parti, et les articles en sont adoptés après discussion en convention. Ce programme devient pour quatre ans celui du parti tout entier, et nul ne peut s'en écarter sous peine d'exclusion. La convention désigne également au scrutin son candidat pour la présidence, et nomme un comité exécutif national qui jusqu'à la prochaine convention a la direction du parti.
A tous les degrés de cette organisation les candidats acceptent préalablement le programme du parti ; ils restent soumis pendant leur charge au contrôle du comité exécutif. Les défections après l'élection sont très-rares, car
les mœurs publiques sanctionnent rigoureusement la théorie du mandat impératif.
Les fonds nécessaires à ce fonctionnement permanent et aux luttes électorales sont fournis par les souscriptions fixes des adhérents que recueille l'agent municipal du parti, par des souscriptions extraordinaires, dans lesquelles les Américains apportent leur générosité habituelle ; enfin , et ceci est un trait caractéristique des mœurs politiques, par l'abandon que les candidats aux fonctions s'engagent à faire d'une portion de leur traitement au profit de la caisse du parti, sauf, bien entendu, à se rattraper sur les profits indirects de leur charge.
On comprend que des mécanismes pareils fournissent des positions lucratives aux politiciens, car ce reste de sentiment chevaleresque , qui fait qu'en Europe les personnes qui s'occupent de politique n'acceptent pas de rémunération pécuniaire , est absolument inconnu en Amérique. Là, chacun vit de son métier, et la politique est un métier; seulement l'opinion le classe au-dessous de tous les autres à cause de la corruption et des fraudes auxquelles il est mêlé.
Telle est l'organisation ordinaire des partis. Elle est complétée au besoin, quand il faut agir sur l'opinion pour certaines questions spéciales , par des ligues qui ont des journaux, font distribuer des brochures, organisent des meetings et des conférences dans tout le pays au moyen de lecturers ambulants , etc. , etc.
1 Sur l'organisation des partis, voir un excellent article de M. de Chabrol, intitulé les Partis politiques aux États-Unis, dans le Correspondant d'octobre 1867. Voir aussi M. Seaman, Système du gouvernement américain, p. 89 etpassim, et dans le Journal of social science n. V, 1873, un mémoire sur le Municipal government lu par M. Dorman Eaton devant V American social science association (Cpr. chap. xvi, § 9.)
Cette organisation permet aux partis d'agir avec une promptitude, une unité d'action et une certitude dont nous n'avons pas l'idée en Europe. Elle ne s'est pas formée tout d'une pièce, mais peu à peu. La première convention d'État eut lieu, en 1824, à New-York, et la première convention nationale pour désigner les candidats à la présidence, en 1832. Jusqu'en 1840, les programmes des partis étaient rédigés par les assemblées, caucus, des hommes d'État du parti. A partir de cette époque, les conventions s'arrogèrent ce droit. Toutes ces dates marquent autant d'étapes de la démocratie, autant de victoires remportées par la tribu des politiciens sur les légitimes influences qu'exerçaient dans chaque localité les propriétaires fonciers, les chefs d'atelier, les hommes éminents par leur talents, les autorités sociales en un mot. Nous prions le lecteur de remarquer ces dates ; elles complètent l'histoire des progrès de l'esprit de nivellement retracée plus haut (chap. n) , et elles donnent la clef de ces changements continus et répétés qui ont si profondément modifié les constitutions des États et la Constitution nationale elle-même. A l'époque où M. de Tocqueville visitait les États-Unis, cette organisation des partis n'existait encore qu'à l'état d'embryon, et seulement dans certains États. La plupart de ses jugements complaisants sur la démocratie américaine ne peuvent donc pas s'appliquer à l'état actuel des choses K
1 Se aman, Système du gouvernement américain (préface). Voir dans les Notes de voyage de Tocqueville (Œuvres complètes, t. VIII, p. 276); l'appréciation du président John Quincy Adams sur les effets funestes des conventions de parti; voir aussi celle du président Van Buren, Inquiry of thepolitical parties , p. 4-5.
Dans le premier tiers de ce siècle , les États-Unis étaient gouvernés par des hommes dont aucune nation européenne n'aurait eu à rougir. Washington, les deux Adams, Jefferson, Madison, les uns par leurs vertus, les autres par leurs talents, étaient dignes d'occuper la présidence. Mais l'ostracisme démocratique a peu à peu éliminé complètement, soit des gouvernements d'État , soit des hautes fonctions de l'Union , tous les hommes bien nés et bien posés pour y porter de vrais politiciens. C'est ainsi que l'on a vu depuis trente ans des hommes d'État de la valeur de Henri Clay, de Callhoun, de Webster, de Douglas, d'Horatio Seymour, systématiquement écartés de la présidence au profit de personnages d'un niveau intellectuel très-infime, comme Pierce, Buchanan, Lincoln, Johnson, Grant.
Aucun de nos lecteurs ne sera assez naïf pour croire que cette organisation des partis , .avec ses formes scrupuleusement représentatives, donne à la majorité du peuple, ou seulement du parti, le moyen de manifester sûrement son opinion sur les questions du jour et sur le choix des candidats aux fonctions. En tout cas, il serait promptement détrompé par quelques témoignages d'écrivains américains.
Voici d'abord ce qu'en dit M. Seaman :
« Les primary meetings de chaque parti , qui nomment les officiers des villages et des quartiers et appointent les délégués pour les conventions de cités et de comtés, sont généralement composés de dix à cinquante personnes, qui sont pour la plupart des politiciens et aspirants aux offices ou amis des aspirants, et comprennent rarement de cinq à vingt-cinq pour
cent des votants du parti pour lequel ils prétendent agir
Tout dépend de l'action de la petite poignée de politiciens du parti qui assistent aux primary meetings... Ces meetings sont composés de si peu de personnes, qu'il est généralement facile à deux ou trois chefs de réunir leurs amis et d'assurer la nomination des délégués* qu'ils souhaitent; et les conventions sont aisément entraînées pour procurer la nomination d'hommes qui ne pourraient pas être nommés par la voix du parli exprimée sincèrement.
» Il n'est pas généralement difficile pour un politicien perpicace, par le libre usage de l'argent et l'emploi d'agents dans les diverses villes et quartiers, de procurer la nomination d'un nombre suffisant d'amis comme délégués à la convention du comté, de la cité ou du district pour assurer sa nomination... Cela s'appelle emballer une convention. Les nominations au Congrès et aux offices sont souvent assurées de la même manière par l'emploi de fortes sommes d'argent, l'usage d'une foule de promesses et de cautions de soutenir les demandes de places d'un grand nombre de politiciens en activité comme une compensation pour leurs services. Par le système des comités [caucus) et des conventions, chaque chose est arrangée en secret par un très-petit nombre de chefs de parti, sans aucune discussion publique en convention des résolutions présentées ou des mérites relatifs des candidats ; et lorsqu'ils en viennent à voter, un vote silencieux est donné sans en assigner aucune raison. Les conventions sont réunies simplement pour confirmer les décisions des chefs, lorsqu'ils sont unis, et pour déterminer par leur vote quelle faction est la plus forte lorsqu'ils sont divisés. »
Ne pas diviser le parti, assurer son triomphe sur le parti adverse , voilà les cris de guerre avec lesquels les politiciens mènent les élections et triomphent même dans leur propre parti des répugnances les plus légitimes ».
1 Voir entre autres un curieux article de V Atlantic Monthly , d'août 1872, intitulé Butteras designs and prospects, où l'on montre comment les républicains acceptaient de porter comme
Lors des dernières élections 'présidentielles (1872) la réaction contre la corruption du pouvoir , qui s'est depuis accentuée davantage, commençait à se dessiner, et une convention fut réunie à Cincinnati, arborant pour programme l'honnêteté politique et la fin des organisations de parti. Mais cette fois encore les politiciens réussirent à conserver leurs positions et manœuvrèrent si bien que tout ce mouvement aboutit à opposer à Grant l'éditeur de la Tribune, Greeley, un politicien émérite lui aussi. Un des lecturers les plus en renom des États-Unis , Henri Ward Beecher, a raconté d'une façon très-piquante cette déconvenue :
« Il s'est élevé à l'horizon un idéal d'intégrité politique , qui a enflammé l'imagination de milliers de personnes. La convention de Cincinnati ne devait pas être un assemblage de politiciens rageurs, mais une réunion de citoyens paisibles, d'hommes sages plus préoccupés de la prospérité du pays que de leurs intérêts propres.
Eh bien, qu'est-il arrivé? Il s'est probablement rencontré à Cincinnati autant d'hommes éminents par leurs qualités, leur sagesse politique et économique qu'on en a jamais vu réunis sur le continent. Il ne saurait y avoir de doute sur la sincérité de leurs intentions et leur haute tendance morale. Mais ce sont précisément là les hommes qui n'ont pas fait sentir leur présence. Les politiciens ont profité de l'idée et exploité leur adhésion ; mais on ne leur a pas laissé plus d'influence que s'ils avaient été des pygmées. Ces hommes sages ont été comme des bulles de savon qu'on a gonflées pour leur faire refléter les brillantes couleurs d'une vertu imaginaire et qu'un souffle a fait évanouir. Ce sont les politiciens qui, en définitive, ont dominé. Oui! les vrais, les vieux, les roués, les rusés politiciens d'hier, qui ont fait leur apprentissage dans cent campagnes électorales, ont jeté leur filet, et dans ce filet de fine soie, ils
gouverneur du Massachussetts un homme qu'eux-mêmes méprisaient, uniquement parce qu'ils le regardaient comme le politicien le plus capable de servir les intérêts du parti.
ont enfermé les beaux poissons qui étaient venus là préparer un asile à leurs innombrables générations, et qui se sont trouvés pris et vendus au marché i. »
Mais de tous les témoignages sur la façon dont le peuple exerce sa souveraineté , le plus piquant est une comédie aristophanesque , The school for politics, que M. Gayarré, de la Nouvelle-Orléans, homme politique considérable de son pays, fit représenter en 1854.
« Je me suis proposé, disait-il dans sa préface, d'attaquer des maux qui sont tellement sérieux, qu'ils sont alarmants, et non d'attaquer un parti ou une personnalité. Quant aux caractères que j'ai dépeints, ils sont fictifs, quoiqu'il n'y ait que trop de réalité dans les scènes de dégradation politique que j'ai retracées. »
Depuis 1854 , le mal n'a fait que croître. La Louisiane le sait trop bien.
Nous allons reproduire la scène capitale de Y Ecole des Politiques, celle où l'auteur met en présence de vieux politiciens consommés : Lovedale, Gammon, Turncoat, Trimsaïl, le gouverneur sortant de l'État de la Louisiane, et un néophyte de la politique, Randolph , leur candidat pour les fonctions de gouverneur, à qui ils font la leçon et dictent leurs conditions t
Randolph. — Avez-vous sondé le peuple en ce qui regarde ma candidature?
1 Aux élections de 1874, les honnêtes gens paraissent avoir été plus heureux (chap. xxv, §4) en dépit de ces pronostics sceptiques sur l'avenir indéfini ouvert à la corruption publique.
Lovedale. — Est-il naïf! que diable le peuple a-t-il à faire en cette matière? Le peuple ne se mêle pas de ces choses-là, si ce n'est pour aller ratifier ce que nous, ses meneurs, nous avons décidé; grâce à notre organisation de parti, nous arrangeons les choses de façon que personne ne puisse se révolter contre nos ukases, et que le peuple soit forcé d'accepter les candidats que nous lui choisissons. Le plat est servi chaud et fumant ; il doit l'avaler comme il est.
Randolph. — Vous m'étonnez!
Lovedale. — Pour être bref, voici ce que vous aurez à faire : vous devez commencer par acheter le concours d'une douzaine de journaux influents dans le pays, et aussi par vous assurer toute la presse de la Nouvelle-Orléans. Il sera pourtant entendu qu'un de ces journaux paraîtra vous être hostile, et appuiera les titres de l'un des rivaux que vous pouvez avoir avant la convention , mais de manière à lui couper la gorge. C'est de la bonne politique. Il vous faudra aussi un journal indépendant, et l'opération sera complète.
Randolph. — Acheter la presse , le grand palladium de nos libertés!
Lovedale. — Le grand palladium de nos libertés? Quelle innocence primitive I
Randolph. — Mais ce doit être assez cher cet achat de la presse !
Gammon. — Non. A peu près six mille dollars, et vous avez les moyens de les dépenser.
Lovedale. — M. Gammon a raison. Pour une légère rémunération, ces journaux diront que vous êtes la perfection même, et démontreront que le peuple vous réclame à grands cris comme gouverneur. Après cela, il faudra travailler les assemblées préparatoires. Dans toutes les paroisses de campagne, il y a deux ou trois hommes qui mènent et qui peuvent faire nommer tels ou tels délégués qu'il leur plaît. En s'assurant de ces hommes, nous nous assurons l'influence du pays, et, soyez-en sûr, nous connaissons les moyens à employer. Quant à la Nouvelle-Orléans, c'est la chose la plus facile du monde, c'est tout simplement une affaire de dollars.
Randolph. — En sommes-nous donc là? Des hommes libres
peuvent-ils donc s'acheter comme du bétail au marché? — Bien! quel prix cela coûtera-t-il?
Trimsaïl. — Pour contrôler les arrangements préliminaires et pour avoir des délégués à soi dans les arrondissements de la ville, il faut compter cinq mille dollars.
Lovedale. — Une fois admis par l'assemblée préparatoire, le reste est facile. Tout ce que vous avez à faire, c'est de remettre dix mille dollars entre les mains du comité central , qui achètera ou fabriquera pour vous, s'ils n'existent pas, quatre mille votes pour la Nouvelle-Orléans. Cela seul suffit pour assurer votre élection.
Randolph. — Est-ce tout?
Turncoat. — Non , vous aurez à éparpiller trois ou quatre mille dollars pour employer des agents et acheter tous les votes qui peuvent être achetés dans les différentes paroisses de la campagne.
Le Gouverneur. — Comme somme ronde, vous pouvez mettre tous les frais à vingt-cinq mille dollars.
Randolph. — Si tel est l'état des affaires, un homme pauvre a bien peu de chances politiques.
Lovedale. — Je vous demande pardon, il en a, mais d'une autre manière. Si vous étiez pauvre, j'aurais dit : Montrez vos talents, endettez- vous, simulez quelque vice. L'envie vous pardonnera alors vos talents. Chacun des mérites que vous pouvez avoir doit être contrebalancé par quelque imperfection éclatante. Si le peuple peut seulement dire : Quelle intelligence a ce gaillard! quel malheur que ce soit un tel vagabond! vous pouvez être sûr qu'ils voteront tous pour vous ; mais si vous êtes un candidat exceptionnel, vous êtes condamné. Donnez une poignée de main à tout individu que vous rencontrerez ; plus il sera sale, mieux cela fera. Habillez-vous avec négligence, affectez d'être grossier, jurez aussi haut et aussi fort que possible, frappez affectueusement sur l'épaule de tout le monde, enivrez-vous une fois par semaine et dans un cabaret en renom , devenez membre d'une de ces associations qui surgissent journellement à la Nouvelle-Orléans, déclamez contre les tyrans, les aristocrates et les riches; mais pardessus tout, parlez éternellement du pauvre peuple oppressé et
de ses droits, et vous courrez la chance d'une élection triomphante, surtout si
Randolph. — Vous semblez hésiter? Si... je promettais d'être un instrument pour les chefs?
Gammon. — C'est cela même.
Trimsaïl. — Jouons franc jeu. La science de la politique consiste maintenant en ceci : acheter ou être acheté, se servir des autres comme d'instrument ou être à son tour leur propre instrument.
Randolph. — Avez-vous d'autres instructions à me donner?
Lovedale. — Oui. Lorsque vous aurez été choisi par la convention , et que vous aurez réuni tous les moyens nécessaires entre les mains du comité, vous voyagerez tranquillement dans l'État, et de temps en temps vous lancerez un petit discours. C'est utile pour l'effet théâtral; le véritable travail se fera derrière le rideau.
Randolph. — Mais, messieurs, je prévois plus de difficultés que vous ne vous en doutez. On parle de Cramford comme gouverneur et personne n'a la centième partie de ses droits. A mon avis, il a autant de talent qu'aucun homme d'État aux États- Unis. Il sera certainement élu.
Le Gouverneur. — Cramford est hors de place et de saison ; il manque de jugement et de bon sens.
Lovedale. — D'ailleurs, il ne nous va pas, il n'est pas notre ami, et il est facile de l'écarter. Avec quelques agents habiles répandus dans la ville et quelques autres dans la campagne, nous en viendrons aisément à bout. Toutes les fois que le nom de Cramford sera prononcé, nos agents feront semblant d'être ses meilleurs amis, et diront qu'il est la perfection même, mais avec un geste de découragement profond, ils s'écrieront : o Quel malheur qu'il soit si impopulaire! L'opinion publique est contre lui, et on ne peut résister à ce courant impétueux. »
Randolph. — Bien ; mais j'ai voyagé dernièrement dans l'État, et je sais que le pays est pour lui.
Turncoat. — Vous oubliez que nous aurons des agents dans le pays qui feront circuler le bruit que la ville lui est hostile. Ils en auront l'air chagrin , et cette manœuvre habile le fera abandonner de tout le pays.
Le Gouverneur. — D'ailleurs, mon cher Randolph, il est très-facile de persuader séparément chaque paroisse. Dans chacune d'elles, nous envoyons des agents à Attakapas et à Opelousas, par exemple. Pour qui êtes-vous? disent-ils au peuple. — Pour Cramford. — Et nous aussi, répondent-ils, et toute la Nouvelle-Orléans est de notre avis ; malheureusement, cela ne servira de rien : c'est un homme si impopulaire 1 — Quel dommage, s'écrie le peuple, nous l'avions choisi; mais naturellement, nous devons l'abandonner pour assurer l'unanimité dans le parti. — Naturellement, continuent les agents, les larmes aux yeux, c'est très-triste, mais il faut qu'il en soit ainsi. — Qui choisissons-nous à sa place? — Randolph. — Nous n'avons jamais entendu parler de lui. — Quoi? l'homme le plus populaire dans l'État! — Il n'est pas de notre choix ; mais, si tout le monde le désire, nous devons lui donner la préférence. — Nous vous assurons que c'est le candidat qui a le plus de chances de succès, répondent les agents. — Et la chose est ainsi arrangée.
Lovedale. — On joue la même scène dans tous les autres districts de l'État, et l'homme que tout le monde désirait est mis de côté pour tout le reste de sa vie.
Randolph. — Mais on nous demandera pourquoi il est si impopulaire?
Gammon. — Mon cher monsieur, un politicien ne donne jamais de raisons particulières au peuple. Cramford est impopulaire, parce qu'il est impopulaire; c'est inexplicable, mais il est impopulaire 1 Peut-être pourra-t-on ajouter qu'il est fier, qu'il n'est pas du peuple, qu'il est aristocrate... Gela prend, soyez-en sûr, et il est coulé à tout jamais.
Le Gouverneur. — Eh bien! Randolph, qu'avez-vous à dire maintenant?
Randolph. — Messieurs, si je vous ai bien compris, quoique notre gouvernement soit constitutionnel en apparence et démocratique sur le papier, il n'est en somme qu'une oligarchie.
Le Gouverneur. — Ce n'est pas notre faute.
Randolph. — N'importe à qui la faute. Si je suis élu gouverneur, comme j'en serai redevable à cette oligarchie et non au peuple , qu'est-ce que cette oligarchie attendra de moi ?
Lovedale. — Parbleu! une mutuelle assistance. Vous l'aiderez, et elle vous aidera.
Randolph. — Mais on peut me demander des choses contraires à mon serment et à ce que je croirai devoir au peuple.
Lovedale. — Au diable le peuple! qui s'occupe du peuple? Nous parlons ici en amis, à cœur ouvert, comme des hommes pratiques, comme des hommes politiques. Je commence à crofrre que notre ami ne veut pas comprendre !<
Nous n'ajouterons pas de commentaires à cette œuvre si fine et si vivante.
Nous ferons seulement remarquer que quoique M. Gayarré ait pris pour théâtre de son action la capitale politique de la Louisiane, les politiciens, jusqu'à la guerre de la sécession, n'y régnaient pas sans partage. Sa critique spirituelle s'appliquait beaucoup plus à New- York où il fit représenter sa pièce.
Les États du Sud d'ancienne formation , les Garolines, la Louisiane, la Géorgie, le Maryland, la Virginie surtout, avaient conservé dans leur gouvernement local d'excellentes traditions. Les fonctions publiques y étaient généralement remplies par les riches propriétaires fonciers qui se distinguaient par leurs habitudes respectables, par leur probité et leur intelligence. (V. chap. xiv § 2.)
On vient de voir comment les politiciens arrivent au pouvoir : nous allons maintenant dire l'usage qu'ils en font.
1 M. de Sartige (article cité, les Mœurs électorales aux États- Unis), à qui nous avons emprunté cette élégante traduction, conclut ainsi: «Nous savions déjà, par les discussions de tribune et de « presse, les prix du vote vénal en France et en Angleterre. « M. Gayarré , en nous disant les prix courants de ce genre de vote « en Amérique , complète cette curieuse statistique. De ces prix « comparés il ressort que plus libre est le citoyen, plus cher est son « vote. »