CHAPITRE TREIZIÈME
COMMENT LA CORRUPTION POLITIQUE n'a PAS EMPÊCHÉ LE DÉVELOPPEMENT DE LA PROSPÉRITÉ MATÉRIELLE.
Nous venons de voir dans les chapitres précédents comment l'oubli des bonnes traditions des familles modèles de la Nouvelle-Angleterre et de la Virginie , ainsi que des sages pratiques gouvernementales de Washington, avait développé depuis quarante ans une corruption qui déshonore le pouvoir exécutif, la législature, la justice, et qui altère gravement les mœurs domestiques et la bonne foi dans les rapports privés.
Or, il est arrivé que ce débordement de corruption a précisément coïncidé avec un immense essor de la prospérité matérielle. Éblouis par ce spectacle et se livrant à l'orgueil national, la plupart des Américains croient que le développement de cette prospérité est la conséquence des principes démocratiques qui ont, à cette époque, pénétré leurs institutions (chap. n).
Ils se persuadent, en outre, conformément à la fausse doctrine du progrès fatal et indéfini *, que , ni leurs mauvaises mœurs, ni leurs institutions corrompues ne sauraient arrêter cette prospérité et que, par conséquent, ils n'ont pas à s'occuper de réformer les unes ni les autres.
1 Voir M. Le Play, la Réforme sociale, chap. iv. Les nations ne sont fatalement vouées ni au progrès ni à la décadence.
Cette dernière erreur sera réfutée par l'exposé de la crise économique et sociale que traversent en ce moment les États-Unis et par le tableau des redoutables antagonismes de races et de classes qui ont précisément pour cause l'excès de la corruption publique et privée (chap. xxn et xxm) ,
Quant à l'opinion qui attribue la prospérité du pays au régime démocratique , elle ne tient pas devant une analyse exacte des faits. Cette prospérité a été due à un ensemble de circonstances éminemment favorables qui n'ont rien de commun avec les institutions. Puis, parce que les États-Unis sont constitués en république, il ne faut pas faire honneur à la démocratie de lois et d'institutions qui contribuent sans doute à sa prospérité, mais qui se rattachent à un courant d'idées et à des mœurs antérieures au triomphe des principes modernes et même à l'établissement de la république (chap. xiv àxvii).
Par exemple, le partage de la souveraineté entre de nombreux gouvernements d'États a neutralisé les résultats fâcheux du faux principe de la souveraineté populaire. Aucune mesure oppressive n'a encore jamais eu à son service l'arme irrésistible de la centralisation ; jamais elle n'a pu s'étendre à l'Union entière. Malheureusement, un puissant mouvement d'opinion* né depuis vingt ans (chap. iv, §, Zf, vu § 7), a précisément pour objet de détruire les autonomies locales au profit d'un gouvernement unitaire. L'on supprime ainsi une salutaire émulation entre les différentes parties de la nation ; on multiplie l'intervention de l'État centralisé dans les entreprises privées et l'on va directement contre le but qui avait été remarquablement atteint par l'ancienne Constitution.
Mais ce n'est là qu'un des côtés de la question. Nous mettrons plus loin en saillie les principales institutions
auxiliaires du bien. Quelque appréciation que l'on ait sur elles, il ne faut pas perdre de vue ce fait capital qui domine toute discussion : si, au lieu d'être dispersés sur un immense territoire où chaque homme peut occuper presque gratuitement autant de terre qu'il en peut cultiver, et cela en étant aidé et protégé par toutes les ressources accumulées de la civilisation, — si les Américains, disonsnous, formaient une population dense comme les nations de l'ancien continent chez qui tous les agents naturels sont tombés dans le domaine privé, n'est-il pas évident qu'ils ne pourraient pas supporter les désordres et le gaspillage des deniers publics auxquels se livre la tribu des politiciens, à la faveur des institutions démocratiques? Faut-il conclure pour cela à l'excellence de la démocratie et à la vertu des politiciens ?
Nous allons dire la part considérable qu'a eue l'émigration européenne dans le développement des États-Unis. Mais la colonisation par les émigrants est d'une date relativement récente. Ce n'est que depuis trente à quarante ans qu'ils arrivent par grandes masses et se dirigent directement, les Allemands surtout, vers les prairies du Far-West et les vallées des Montagnes-Rocheuses. Pendant le premier tiers de ce siècle, les émigrants venus d'Europe s'arrêtaient généralement dans les États de l'Atlantique ; ce sont les anciens habitants qui ont constitué cette magnifique pléiade d'États qui s'étend entre les Alleghanys et le Mississipi. Tous y ont contribué et l'on à remarqué que la colonisation s'est produite parallèlement de l'est à l'ouest. Ainsi les colons de la Nouvelle-
Angleterre et des États du Centre, après avoir peuplé les districts septentrionaux des grands États de New-York et de Pennsylvanie, ont créé les États de FOhio, del'indiana, du Michigan, de l'Illinois et jusqu'au Wisconsin. Le Maryland et la Virginie , après avoir colonisé la Virginie occidentale, ont formé le Kentucky. Plus au Sud, les deux Carolines ont formé le Tennessee, le Missouri, l'Alabama, l'Arkansas.
Les hommes du Sud se sont montrés aussi entreprenants et aussi énergiques que les Yankees. Ils allaient s'établir au milieu des forêts avec leurs troupeaux et leurs esclaves, occupant d'immenses espaces, créant des centres d'exploitation capables de se suffire à eux-mêmes par l'adjonction d'ateliers des principaux arts usuels, et se réservant au milieu de leurs vastes domaines des forêts entières pour la chasse. Des races éminemment guerrières, dignes de celles de la Virginie et des Carolines, se sont ainsi formées dans le Tennessee et le Kentucky.
La colonisation du Nord a été cependant supérieure comme résultat final , parce qu'elle repoussait le travail servile. Les éléments en ont été fournis par les nombreuses familles defarmers de la Nouvelle-Angleterre qui vivaient depuis plusieurs générations sur des domaines agglomérés et qui, par l'éducation physique et morale qu'elles donnaient à leurs rejetons étaient éminemment propres à former de vigoureux pionniers (chap. xiv, § 5).
Un auteur américain a décrit d'une façon charmante la fondation par le jeune Yankee d'une famille et d'un domaine dans l'Ouest :
« Notre jeune Américain s'achemine ordinairement sans être marié. Il achète une terre aussi étendue que ses moyens le lui permettent, et, après avoir reçu des magistrats son titre d'acquisition, il va se bâtir une maison sur son nouveau
domaine. Tout ceci se fait au printemps. Il choisit son emplacement près d'une eau courante, ou du moins en un lieu où il soit facile de creuser un puits. Il fait ensuite la tournée de son voisinage à quelques milles à la ronde, afin d'entrer en relations avec les autres colons. Au jour qu'ils fixent entre eux, tous lui arrivent à la fois, et en moins de vingt-quatre heures, sa loge est debout, recouverte de planches bien clouées, avec des ouvertures pour les portes, pour les fenêtres et pour la cheminée. Puis il planchéie sa case, la ferme et bientôt paraît la cheminée au-dessus du toit. C'est un ouvrage qu'il continue et qu'il achève dans les jours de pluie. Mais quand il fait beau temps, ce sont les soins du futur domaine qui le réclament. Là, vous le verrez extirpant le bois taillis dans une étendue de dix ou quinze acres pour commencer, puis saigner les grands arbres en les entaillant tout autour, afin d'arrêter le mouvement de la sôve. Cela fait, il sème du blé indien ou ce qu'on appelle en Europe du maïs. Si le temps le lui permet, il entoure son champ d'une clôture de pieux fichés en terre. Enfin, son séjour ayant duré ce qu'il fallait pour garder suffisamment ses semailles contre les écureuils et les oiseaux, et pour les délivrer des mauvaises herbes qui les auraient étouffées, il clôt sa maison, et la remettant aux soins d'un voisin qui demeure peut-être à un ou deux milles, il regagne pour quelques moments le toit paternel , faisant à cet effet un voyage qui peut varier de vingt à cent lieues. Il restera là jusqu'au mois de septembre, époque à laquelle enfin il se marie; puis, repartant avec sa jeune femme, il prend cette fois un wagon attelé de deux chevaux, quelques bêtes à cornes ou quelques moutons, suivant l'état de sa bourse; et emportant aussi un certain mobilier, il rentre dans son désert pour ne plus le quitter. De retour à sa ferme, il sème du froment ou du seigle entre les raies de son blé indien , et quand la récolte du maïs est faite, il dispose tout pour l'hiver qui s'approche. Sa femme a partagé les soucis de cette humble entreprise. Accoutumée aux ouvrages de son sexe, elle utilise activement ses doigts, et de la sorte on recourra le moins possible au marchand qui est venu établir sa boutique dans le village voisin, sous les arbres de la forêt. Voilà les premières économies du jeune ménage, et, moyennant que Dieu conserve la santé aux deux
époux , la famille ne tardera pas trop à connaître une honnête aisance. La loge du désert fera place à une habitation meilleure construite en plateaux ou en briques, même en pierres. Un vaste champ bien clos l'entourera ; de bons greniers regorgeront de froment, les écuries se rempliront de chevaux et de vaches, enfin des troupeaux de moutons et de porcs attesteront le bien-être croissant des propriétaires. Les enfants qu'ils élèveront sur le domaine suivront la même carrière ou telle autre plus conforme à leurs goûts ; il y en aura même qui se voueront aux professions savantes K »
C'est là l'histoire de plusieurs cent mille jeunes colons de la Nouvelle-Angleterre et des États du Centre.
Si les mœurs des Anglo-Saxons ont beaucoup contribué à cet élan vers des contrées nouvelles, il faut aussi reconnaître la façon admirable dont les Américains ont organisé l'occupation du territoire immense qui s'ouvrait devant eux.
Toutes les terres inoccupées appartiennent à l'Union , qui, moyennant des pensions illusoires payées aux Indiens , acquiert le titre de propriété. A son tour, le gouvernement fédéral vend ces terres à bureau ouvert et directement à ceux qui veulent les cultiver.
Les Américains se sont de bonne heure préoccupés d'empêcher l'accaparement de ces terres par des spéculateurs, et ils ont assuré la constitution continue de la moyenne propriété, dans tous les pays neufs, par une série de lois qu'on ne saurait trop louer et qui ont été couron-
1 Le Dr Baird, de la Religion aux Étals-Unis, liv. I, ch. vu, Aptitude colonisatrice de la race anglo-saxonne.
nées par Yhomestead act passé en 1862 *. Dès que les terres publiques ont été cadastrées . elles peuvent être achetées à toute époque dans des bureaux publics {land offices), au prix de un dollar 25 cents, ou de deux dollars 50 cents, selon leur catégorie, payables comptant, jusqu'à concurrence d'une section, soit 640 acres (256 hectares environ), à la condition d'enclore la terre. Le titre de propriété ainsi délivré est définitif et incommutable.
De plus, en vertu de la loi sur Yhomestead, tout citoyen des États-Unis, ou tout étranger qui déclare vouloir obtenir la nationalité américaine, a le droit d'acquérir à son choix et sur le vu du cadastre, parmi les terres encore inoccupées, 160 acres (64 hectares), en payant seulement les frais d'arpentage, soit 10 ou 12 cents par acre, à condition d'enclore le terrain dans l'année et d'y bâtir une nabitation avec deux ouvertures au moins, une porte et une fenêtre, c'est-à-dire de fonder un domaine aggloméré.
Il a encore droit d'acquérir une quantité de terre égale pour chaque membre de sa famille, sans pouvoir toutefois dépasser une section, soit 640 acres, ce qui est regardé comme le maximum de l'étendue de terrain qu'une famille peut cultiver par elle-même. Des droits spéciaux de préemption sont réservés à ceux qui auraient déjà occupé et défriché la terre quoique sans titre {squatter). Ils peuvent réclamer ce droit avec tous les privilèges de Yhomestead, jusqu'à concurrence d'une section de 640 acres. Au bout de cinq ans d'occupation réelle, le gouvernement délivre un titre définitif de propriété. Les terres ainsi ac-
1 On trouvera une note très-intéressante sur le système suivi pour la vente des terres publiques à partir de 1810 dans les Lettres de M. Michel Chevalier, t. \, p. 380 à 387.
quises ne peuvent être saisies pour aucune dette contractée antérieurement '.
Il y a plus, les lois de la plupart des États, celles de l' Illinois, du New-York, du Minnesota, de la Louisiane notamment, déclarent insaisissable et exempt de tout droit de succession le domaine sur lequel une famille a son domicile jusqu'à concurrence de 1,000 ou 1,500 dollars, ainsi que les bestiaux, outils et meubles pour une somme pareille. En cas de mort ou de départ du chef de famille, ce droit s'exerce au profit de la mère d'abord, des enfants ensuite, pourvu qu'ils habitent réellement2.
Toutes ces lois ont pour but l'établissement de domaines agglomérés, et elles constituent au profit de la petite et de la moyenne propriété des sortes de majorats. La libre Amérique, quand elle veut établir sur son sol des familles qui y fassent souche et s'y enracinent, revient tout naturellement à ces procédés qu'une science superficielle a condamnés beaucoup trop sommairement, mais auxquels les meilleures races européennes ont dû leur prospérité quand les sociétés modernes, après l'invasion des barbares, se sont fondées sous l'égide de l'Église et de la royauté3.
Ainsi que nous l'avons indiqué, les compagnies de chemins de fer qui traversent des territoires encore
1 Les gouvernements d'États disposent aussi de terres publiques considérables que l'Union leur a accordées pour l'entretien de leurs écoles, la création de collèges agricoles, l'ouverture de routes, etc. Tantôt ils les vendent aux enchères par grandes quantités, tantôt «lans des conditions semblables à celles de l'Union.
2 Voir la loi de l'Ulinois dans V Annuaire de législation étrangère pour 1873, p. 70.
1 En 1872, la législature de New- York a repoussé une proposition tendant à abolir les lois sur l'usure. Comparez sur la formation de la propriété individuelle en Europe, M. Le Play, l'Organisation du travail, § 14, et VOrganisation de la famille, § 12.
déserts, reçoivent comme subvention les terres publiques qui se trouvent des deux côtés de la voie. Elles les revendent ensuite en détail aux immigrants, qui trouvent un grand avantage à s'établir le long d'une grande artère commerciale. Les compagnies sont non moins intéressées à les leur vendre à de bonnes conditions, car c'est en créant des centres de population qu'elles s'assurent un trafic rémunérateur. Généralement elles leur accordent des délais qui vont jusqu'à dix ans, moyennant des payements échelonnés.
En présence de cette possibilité d'acheter à un prix si minime et à bureau ouvert des terres généralement trèsfertiles, le sol dans le reste de l'Union, sauf dans le voisinage des grands centres, ne se vend qu'à des prix qui représentent tout juste les travaux de défrichement et d'amélioration. L'immense bassin du Mississipi, qui a attiré surtout les immigrants, ne présente, dans toute son étendue, que des plaines légèrement ondulées (les prairies), dont le sol profond, éminemment propre à la culture des céréales et à l'élève des bestiaux, donne des récoltes pendant de longues années sans qu'on ait besoin de restituer à la terre des éléments fécondants. Les conditions climatériques y sont non moins favorables , et la mise en culture exige très-peu de capital et un travail manuel relativement peu considérable.
Les deux premières années seules sont difficiles pour le /armer. Dès la troisième, il a en abondance toutes les choses nécessaires à la vie , et il arrive ensuite facilement à une honnête fortune, s'il a dans sa famille des bras forts et nombreux. Il n'a pas, comme dans notre vieux monde, la cruelle perspective du service militaire obligatoire, qui vient lui enlever ses fils au moment où ils s'associent le plus utilement à son œuvre , et qui relarde
la formation de nouveaux ménages d'une façon si funeste pour la population et la moralité.
Ajoutez enfin à tous ces avantages naturels que les nouveaux établissements sont retenus sous le pouvoir immédiat de l'Union, représentée par des commandants militaires, seulement le temps nécessaire pour leur donner un peu de solidité. Dès qu'ils sont arrivés à un certain chiffre de population , ils sont organisés en territoire et ont une chambre législative. Plus tard, ils sont élevés au rang d'États et font partie de l'Union sur un pied d'égalité complète avec les anciens habitants.
Cette grande liberté, ces institutions si larges et si libérales, les secours abondants qui attendent les immigrants dans tous les ports, les lois protectrices que le Congrès et les législatures des États maritimes ont portées pour les protéger à leur arrivée contre toute spéculation immorale, ont attiré aux États-Unis la presque totalité de l'émigration du vieux monde.
Ce mouvement ne date guère que de 1820. Depuis la guerre de l'indépendance jusqu'à cette époque, 250,000 étrangers à peine étaient venus s'établir aux États-Unis. A partir de cette date, c'est comme un flot débordant. t
Les relevés officiels établissent que, du 1er octobre 1819 au 31 décembre 1870, 7,553,865 immigrants sont entrés dans les ports des États-Unis :
Ce chiffre se répartit ainsi par périodes décennales :
En ajoutant à ces nombres l'estimation des immigrants entrés par la frontière du Canada, on arrive à un chiffre de plus de 8 millions depuis 1790 jusqu'en 1870 '.
L'immigration , un moment arrêtée pendant la guerre de la Sécession, a rapidement repris son cours. Du 30 juin 1870 au 30 juin 1871 , le nombre des immigrants a été de 346,938; — du 30 juin 1871 au 30 juin 1872, de 404,806; — du 30 juin 1872 au 30 juin 1873, de 459,803; — du 30 juin 1873 au 30 juin 1874, de 313,3392.
Ces immigrants sont généralement dans la force de l'âge 3, et si parmi eux se trouvent beaucoup d'éléments impurs qui s'accumulent à New- York, à San-Francisco , dans \esplacers aurifères et dans les ports de mer, le plus grand nombre, les Allemands et les Irlandais surtout, viennent avec leurs familles dans les conditions les meilleures de moralité. Les Allemands vont presque tous s'établir directement dans \efar-west, où ils profitent des lois sur Yhomestead et forment ces fortes populations de farmers à qui appartient l'avenir de l'Amérique (chap. xxn, §5). Depuis une vingtaine d'années, les États Scandinaves fournissent à l'immigration un contingent très-considérable
1 Voir Rapport spécial sur l'immigration, par Edward Young, ph. d. chef du bureau des statistiques (2e édit. française) Washington, 1872, et dans V 'Atlantic Monthly d'avril 1872, art. intitulé Our immigration.
3 Par suite de la crise économique que traversent en ce moment les États-Unis (chap. xxiu , § 2), un nombre considérable d'immigrants ont quitté le pays. Dans l'année 1873-1874, le chiffre officiel des départs par les ports des États-Unis a été de 134,686 : il reste toujours un excédant d'arrivées de 178,000.
3 Sur le nombre total des immigrants la proportion des femmes est d'un tiers plus faible que celle des hommes. Quant à l'âge, près de 50 0/0 ont entre 20 et 35 ans; 15 0/0 ont moins de 10 ans; 25 0/0 ont de 10 à 20 ans; moins de 15 0/0 ont dépassé la quarantaine.
qui se dirige presque tout entier sur le Wisconsin et l'Iowa. L'émigration Scandinave, de 1860 à 1870, a été de 135,634 âmes; en 1870-1871, de 24,311; en 1871- 1872, de 35,481.
Ce sont, comme on le voit, les meilleures races de l'Europe, celles qui ont conservé la plus solide organisation de la famille, qui donnent à l'Amérique leurs rejetons les plus énergiques et leur sang le plus pur.
Dans les États de la frontière du Nord, Maine, Vermont, New- York, Michigan, Illinois, un nombre considérable de Canadiens, qui, à certaines époques, s'est élevé jusqu'à 500,000, viennent soit comme travailleurs temporaires, soit comme immigrants définitifs apporter aux États-Unis des éléments non moins précieux.
Les calculs statistiques les plus sérieux établissent que sans l'immigration européenne la population blanche des États-Unis, au lieu d'être comme aujourd'hui de 33 millions d'âmes, serait seulement de 10 millions1. Au 1er janvier 1870, d'après le recensement officiel, près de la moitié des individus recensés étaient des Européens ou bien étaient nés de parents européens 2.
Mais les immigrants apportent encore autre chose aux États-Unis que le nombre matériel ; ils lui apportent une vigueur morale et une puissance de travail qui font de plus en plus défaut à la race native.
Un éminent citoyen des États-Unis, M. Dinsmore, de New-York, reconnaît en ces termes l'affaiblissement
1 Voir Maurice Rlock, les Résultats du dernier recensement aux États-Unis.
2 Voici les chiffres exacts : population totale des États-Unis 38,555,983; individus nés à l'étranger, 5,566,546; individus nés d'un ou de deux parents étrangers, 10,092,015. Sur ce dernier chiffre les individus nés de père et mère étrangers figurent pour 9,734,845. La population noire est d'environ cinq millions etdemi.
moral et matériel de la race yankee , si vigoureuse et si énergique au siècle dernier et dans la première moitié de celui-ci :
« Les natifs se considèrent comme des privilégiés ; c'est à eux à consommer les produits du sol. Si l'on fait abstraction du don d'organisation qui distingue les Yankees, quelle est la valeur utile d'un de ces hommes originaires de la Nouvelle- Angleterre qui peuplent l'Ouest? Si nous défalquons le temps qu'il consacre aux courses de chevaux, celui qu'il emploie à boire, qu'il passe dans les foires agricoles ou qu'il donne à la spéculation en lots de terrain , il lui reste à peine six heures par semaine pour le travail sérieux, productif. C'est l'immigrant qui peine pour tous. La nécessité de trouver du pain quotidien ne lui laisse pas tant de loisir ; sa tâche l'occupe pendant plus de cinquante heures par semaine. Sans le travailleur étranger, le sol serait bien loin de fournir les riches récoltes qui font l'orgueil de l'Américain *. »
Dans la Nouvelle- Angleterre , les natifs ont complètement abandonné aux ouvriers irlandais le travail des manufactures : ils ne veulent plus remplir que les fonctions moins pénibles de contre-maîtres, de commis, de marchands : aussi, la vieille souche disparaît peu à peu comme par un effet d'épuisement. Déjà dans la longue et terrible guerre de la Sécession, le Nord n'avait pu entretenir ses armées qu'en faisant appel aux Allemands, qu'attiraient les fortes primes d'engagement; sans ce secours, jamais les Yankees n'auraient triomphé de la race plus énergique et plus guerrière du Sud.
Le vieux continent fournit au Nouveau-Monde nonseulement des bras , mais encore des capitaux. On calcule
1 Hunt's Merchant Magasine,md\ 1868, p. 645, cité par M. Maurice Block, et aussi VEnquête sur la condition des ouvriers des différents pays faite en 1870 par les agents consulaires anglais.
que chaque immigrant apporte en moyenne avec lui des valeurs s'élevant au moins à 70 dollars. Enfin, les entreprises américaines font de fréquents appels au crédit sur les places d'Europe. Un des premiers financiers des États-Unis, M. Wells, dans un rapport au Congrès1, porte à 7 milliards 327 millions 500 mille francs les capitaux européens ainsi engagés en Amérique.
Dans leur marche en avant, au milieu des déserts, les Américains sont soutenus par toutes les inventions et les ressources d'une civilisation portée au plus haut point. Le climat y est très-sain , et les Européens qui s'y transportent n'éprouvent point de transition fâcheuse. Enfin , au lieu de trouver le sol occupé par des peuples guerriers et organisés, comme en ont rencontré les Français en Algérie et les Anglais dans l'Inde , ils n'ont devant eux que des trihus de chasseurs éparses et peu nombreuses.
Cette réunion étonnante d'avantages de toute sorte explique surabondamment comment, malgré des institutions défectueuses, la nation américaine a pu continuer à croître et à prospérer.
Quelque grandes que soient ces richesses naturelles , quelque vastes que soient les espaces ouverts à la colonisation, il va de soi qu'ils ne sont pas indéfinis et qu'un jour arrivera où toutes les terres susceptibles de culture seront tombées dans le domaine privé. Ce jour approchet-il?
Il est, paraît-il, moins éloigné qu'on ne le croit géné-
1 Analysé dans le Journal des Économistes de juillet 1870.
ralement. Les excellentes terres d'alluvion qui forment le sol des États qui bordent des deux côtés le Mississipi ont presque toutes été concédées, et l'on n'en trouve plus qu'un petit nombre où le droit de préemption (§3) puisse s'exercer. Un champ immense s'ouvre encore devant les immigrants : c'est le Nouvel Ouest, le Far- West, formé des États riverains du Missouri supérieur et du vaste espace occupé par les ramifications des deux chaînes parallèles des montagnes Rocheuses, les Sierras et les Rochy-Mountains. Malheureusement, ce territoire est loin de valoir comme fertilité le bassin du xMississipi. Il est complètement dépourvu de bois (sauf sur le versant du Pacifique); la quantité de pluie qui y tombe est insuffisante, et il y règne souvent pendant l'été des sécheresses telles que les herbes se dessèchent et que les rivières se tarissent sur des espaces de cent milles carrés. Un remarquable mémoire du général Hazen, de l'armée des États- Unis, qui a passé de longues années dans cette région, établit d'une façon péremptoire que dans le Texas occidental, le New-Mexico, l'Arrizona, le Colorado, l'Utah, le Wyoming, l'Idaho, le Montana, le Dacotah et dans une partie du Nevada et de l'Orégon, un centième à peine des terres est susceptible d'être cultivé. Ce sont celles qui sont situées près d'un cours d'eau, car, sans irrigation, il n'y a pas de culture possible dans cette région '. Le reste ne peut être utilisé que pour le parcours des troupeaux en hiver.
« La conclusion, dit M. Hazen, c'est que nous approchons rapidement du moment où les hommes qui n'ont ni terre, ni
1 Ce mémoire a été publié dans la North-Âmerican-Review de janvier 1875, sous ce titre : The great middle région of the U. S. and Us limited space of arable land.
maison (home) ne pourront plus en acquérir gratuitement; car là un acre de terre donné pour rien n'est pas meilleur marché qu'un acre vendu ailleurs 30 dollars. . . . . .
Le phénomène de la formation et du rapide accroissement de nouveaux États riches et populeux ne se verra plus dans notre domaine actuel, et nous aurons bientôt à envisager une sorte de faits absolument nouveaux dans l'économie de ce pays. Ce seront les vieux Étals, et non pas de nouveaux, qui auront à faire place à un accroissement de population et à en supporter la pression. La vieille chanson de « VOncle Sam qui est assez riche pour nous donner une ferme à tous » ne sera pas vraie longtemps encore, à moins que nous ne prenions des fermes qui ne soient pas susceptibles de culture. Gela va surprendre beaucoup de gens. Mais il y a tout un système pour représenter sous un faux jour la valeur de ce pays, et l'importance des intérêts engagés peut seule donner une idée de la puissance de mensonge employée pour cela. »
Ces intérêts sont ceux des quatre ou cinq compagnies qui ont obtenu la concession de chemins de fer transcontinentaux et qui veulent vendre les terres de leur subvention. A commencer par des voyages de plaisir organisés dans la saison la plus favorable au profit des journalistes et des membres du Congrès, rien n'est épargné pour tromper le public sur la valeur de ce territoire. Quant aux documents officiels, ils sont empreints de l'optimisme qui caractérise ce genre de productions dans tout pays.
La véritable richesse de cette région consiste dans les immenses gîtes minéraux que l'on commence à peine à connaître. L'or, l'argent, le fer et le charbon sont répandus avec autant de profusion dans les ramifications orientales des montagnes Rocheuses, les B!acks-Hills et les Rocky-Mountains, que dans les Sierras du Nevada et de la Californie.
Mais pour exploiter ces richesses , il faut des capitaux
considérables ; il en faut aussi pour établir les irrigations indispensables à l'agriculture de ces pays.
Les anciens États de l'Atlantique réclament aussi de puissants capitaux pour leur agriculture. Gaspillant les dons de la Providence, les Américains ont fini par appauvrir les terres les plus profondes à force de se livrer à une culture extensive, qui négligeait l'emploi des engrais et des récoltes alternes. Beaucoup de terres de la Nouvelle- Angleterre, delà Pennsylvanie, du New-York, de la Virginie, des Carolines, sont aujourd'hui complètement épuisées1. On pourra leur rendre leur ancienne fertilité en les amendant avec les abondants gisements de phosphate fossile et de marne qui sont disséminés sur le versant de l'Atlantique. Mais ce sont là des dépenses considérables. Quand quelques cent mille colons se seront encore établis dans le Ken tucky, le Missouri, l'Iowa, l'Illinois, le Michigan, l'ère des grandes prospérités et des riches dons gratuits se trouvera close pour les États- Unis. En résumé, la génération nouvelle travaillera dans des conditions bien moins favorables que celles qui l'ont précédée. Au go head aventureux, il faudra substituer la patience et l'épargne, et, comme le dit l'écrivain que nous citions tout à l'heure, « c'est un ordre de faits tout à fait » nouveaux à envisager dans l'économie de ce pays. »
1 Voir Robers Somers the Southern States. Cet ordre de faits y est exposé avec une grande compétence.