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CHAPITRE QUATORZIÈME

LES FORGES SOCIALES OU LES CAUSES QUI ONT SOUTENU JUSQU'ICI LA RÉPUBLIQUE.

Nous venons de dire comment l'abondance des dons de la nature avait permis aux Américains de supporter une dose de corruption qui aurait tué promptement nos vieilles nations européennes. C'est là le côté négatif de la question; il faut maintenant montrer à l'œuvre les forces vives et agissantes qui ont jusqu'ici animé le corps social.

La vérité est que la société américaine a vécu pendant la première moitié de ce siècle et vit encore, dans une certaine mesure, sur le fonds de traditions et de vertus que lui a légué son passé. Nous avons montré comment, à l'époque de la guerre de l'Indépendance, les États du Nord, aussi bien que ceux du Sud, reposaient sur des hiérarchies locales fortement organisées (Introd. § k et 5), et comment l'esprit de nivellement et les organisations de parti leur avaient peu à peu enlevé la direction des affaires générales^ L'influence sociale de ces classes a , comme c'est naturel, survécu à leur défaite politique et, pendant une ou deux générations, elle s'est exercée encore utilement sur l'opinion publique, les mœurs privées et le gouvernement local.

Le contre-coup des idées d'émancipation et de souve-

raineté populaire soulevées par la Déclaration des droits, s'était cependant fait sentir même sur le terrain des institutions civiles. Pendant la période qui s'écoula entre la guerre et la réaction salutaire causée par les excès de Ja Révolution française, un esprit funeste de nivellement avait passé sur le peuple. Fidèle à son programme de destruction (inlrod. § 7), Jefferson s'en était fait le propagateur, et malgré l'avis contraire de Washington et de Randolph , il avait obtenu de l'assemblée de Virginie l'abolition du droit d'aînesse et des substitutions. Rien absolument ne justifiait cette mesure, qui n'était qu'une satisfaction donnée à des passions envieuses1. L'exemple de la Virginie fut suivi, dans l'intervalle de quelques années, par les États du Sud, par le New-York, la Pennsylvanie, enfin par la Nouvelle-Angleterre, qui elle aussi renonça au régime ab intestat qu'elle avait emprunté à la loi mosaïque2.

Le mouvement égalitaire s'arrêta là. Beaucoup d'États conservèrent les substitutions limitées à deux degrés ; aucun ne toucha à la liberté de tester du père de famille , qui resta complète et ne fut restreinte par aucun droit de légitime, ni par aucune immixtion des officiers publics.

Ce changement des lois ab intestat a exercé cependant une influence capitale sur la société américaine ; mais, comme

1 Jefferson, qui appartenait par si mère à l'aristocratie virgi* nienne, mais qui avait pour père un petit blanc, obéissait en cela à de vieilles rancunes. C'est le même sentiment qui inspirait à celte occasion à John Adams une lettre abominable qu'on trouve dans ses œuvres (Works of John Adams, Boston, 1851, t. IX, p. 367). Voir les judicieuses réflexions que fait à ce sujet M. Coknélis de YVitt, Étude sur Jefferson, chap. v.

3 Le Vermont, qui s'est toujours distingué par sa résistance à l'esprit d'innovation (chap. xvi, § 11, et chap. xx, § 5), conservait encore en 1830 la loi qui attribuait une double part à l'aîné.

tout changement dans les lois de succession , cette innovation n'a produit ses véritables effets qu'au bout de cinquante ans par la direction qu'elle a donnée aux idées de la nation. D'ailieurs, grâce à la liberté de tester laissée au père, les familles les plus solidement constituées ont pu réagir contre la fausse notion égalitaire propagée par le législateur. »

Jusqu'à nos jours, les États du Sud ont compté des familles opulentes vivant sur leurs domaines, où elles conservaient toutes les habitudes de la gentry anglaise et exerçaient autour d'elles un patronage incontesté qui reposait sur le seul assentiment public ; car elle n'avaient aucun privilège et le droit de suffrage appartenait à tous les blancs.

M. de Tocqueville, racontant sa visite à l'illustre Garroll de Garrolltown , le généreux représentant du Maryland au congrès continental , nous le montre .vivant au milieu des siens sur un domaine de 13,000 acres d'étendue et ayant le ton et les idées de l'aristocratie anglaise*.

Dans une touchante notice sur le général Lee , l'ancien chef des armées confédérées, son biographe le dépeint presque en tout semblable à Washington, du domaine

1 Noies de voyage danslesOEuvres complètes, t. VIII, p. 287-291 : • « Nous parlâmes du gouvernement des États-Unis. Charles Carroll témoigna regretter les anciennes institutions aristocratiques du Maryland. 11 finit par nous dire : Une démocratie pure n'est autre chose qu'une populace. Le gouvernement d'Angleterre est le seul qui vous convienne. Si nous supportons le nôtre, c'est que nous pouvons pousser chaque année dans l'Ouest nos novateurs. >»

duquel sa femme était l'héritière, et comme le type le plus accompli de la forte et noble race virginienne :

« Plus que tout autre dans le Nouveau- Monde, cette race avait conservé les traditions, les mœurs, les habitudes et les goûts de la vieille Europe. La dévorante activité industrielle des États du Nord n'avait point pénétré dans ces belles régions boisées et montagneuses. La vie y était restée très-primitive. Les fortunes territoriales étaient immenses, quoique l'argent n'abondât pas toujours. L'hospitalité était sans bornes, la table toujours dressée, la maison ouverte à tous les étrangers. Les existences des grands propriétaires y ressemblaient sous bien des rapports à celles des grands seigneurs de la France du moyen âge et de l'Angleterre. La chasse, la pêche, les exercices du corps jouaient un rôle notable dans leur éducation et dans leur vie. Toujours à cheval, ils ignoraient les distances ou le mauvais état, devenu proverbial, de leurs routes. A côté d'une grande simplicité de mœurs, l'aristocratie virginienne, en partie composée de membres de familles patriciennes émigrées d'Angleterre, conservait au plus haut point le sentiment de sa dignité, et chez elle on retrouvait les façons courtoises, graves, calmes et un peu lentes des temps passés h »

Les rejetons de ces familles qui étaient allés coloniser la riche vallée du Tennessee y avaient transporté ces nobles traditions de Y Old-Virginia , qui donnait ainsi le ton à toutes les populations du Sud , depuis le Kentucky jusqu'à l'Alabama.

L'esclavage des cultivateurs noirs, malgré d'incontestables abus , n'était cependant pas le régime abominable ■ décrit à plaisir dans la Case de V oncle Tom de madame Beecher-Stowe , et dans Y Esclave blanc d'Hildreth. On le voit bien aujourd'hui, dix ans après l'émancipation, par la tendance très-marquée qu'ont les noirs à travailler

' Le général Lee, par madame Lee Cuilde (Paris, Hachette* in-24.)

de préférence pour leurs anciens maîtres , et par le nombre considérable d'anciens esclaves pauvres et infirmes, qui vivent sur les plantations à la charge de leurs maîtres appauvris eux-mêmes f,

La haute valeur morale des hommes du Sud s'est surtout montrée par la résolution et la magnanimité avec laquelle ils ont accepté les résultats de la guerre. Les anciens planteurs, ruinés et décimés, se sont remis à l'œuvre avec courage; ils ont établi peu à peu des manufactures et des chemins de fer, et l'on a vu comment ils ont réussi dans plusieurs États à reprendre en mains le gouvernement local malgré les violences du président Grant et des congrès radicaux (en. ni, § 3).

La Virginie , grâce à la supérorité de ses traditions , à l'harmonie qui régnait entre les petits blancs et les planteurs, grâce aussi à la supériorité numérique de la population blanche sur celle de couleur, a été la première à se relever de ses ruines. Un voyageur anglais, qui la visitait en 1870, retraçait en ces termes la situation morale de ce pays si intéressant :

« Une tristesse contenue, voilà le sentiment qui prévaut

1 Voir Robert Somers, the Southern States, p. 115, 123, 130, 14G. « Les maîtres les plus durs envers les esclaves sont des immigrants anglais et écossais, et après eux les immigrants du nord des États-Unis , spécialement de la Nouvelle-Angleterre. » A. Carlier, De l'esclavage dans ses rapports avec l'Union américaine, p. 246, et il cite comme confirmation de cette observation leDr Bow, Industrial resources, t. II, p. 248. Voir aussi, dans YAtlantic Monthly de décembre 1874, les témoignages précis rapportés par M. Carv Eggleston (A'Rebbell's recollections) sur la façon pacifique dont les noirs accueillirent la nouvelle de leur émancipation. Dans les anciens États et les anciennes familles le sort des esclaves était très-tolérable. Les plus graves abus se produisaient dans les plantations malsaines de la vallée du Mississipi où les propriétaires ne résidaient pas, et dans les États de nouvelle formation où l'on envoyait surtout les esclaves vicieux.

dans le cœur du peuple, et que la mort du général Lee vient de raviver. Il n'y a chez lui ni découragement , ni perte d'une honorable fierté, mais une résolution intime et profonde plutôt qu'exprimée bruyamment, non-seulement d'accepter la situation nouvelle, mais encore de la faire servir au progrès et à la grandeur de la vieille patrie (commonwealth) que les Virginiens aiment avec un amour et une foi dans l'avenir à peine croyable dans une communauté si gravement éprouvée et si déchue pour le moment du prestige qu'elle avait si longtemps exercé K »

La population des États du Sud, ne recevant que fort peu d'immigrants, était restée complètement anglaise par les habitudes sociales, tandis qu'au Nord une race nouvelle se formait peu à peu par le mélange des Yankees et des Européens. L'influence que les planteurs exerçaient sur

1 Robert Somers, p. 16. Eh ce moment dans tous les États du Sud, et la Virginie n'y échappe pas, la propriété foncière est livrée à une sorte de liquidation. Les planteurs n'avaient guère que des esclaves pour capital. La plupart d'entre eux sont actuellement dans l'impossibilité de cultiver leurs vastes domaines. Ils procèdent à des ventes partielles quand ils le peuvent , et, en tous cas, après leur mort, au lieu de transmettre intégralement la plantation à un des fils, on la partage entre les enfants. Pendant une période assez longue, la division des exploitations sera dans le Sud la loi économique. Quand le capital national sera rétabli dans ces malheureux États, avec le temps et une bonne administration, la grande culture retrouvera une partie de sa supériorité; mais pour le moment l'avantage est tout du côté des petites et des moyennes exploitations. Depuis la fin de la guerre, la petite et la moyenne propriété se développent assez, du moins dans les environs des villes. Une classe nouvelle composée de légistes et de marchands (et parmi ces derniers on trouve beaucoup de juifs allemands) tend à se former et à se développer dans le Sud. Malgré les importants résultats économiques qu'on doit attendre de cette classe, son infériorité morale est un danger pour cette partie du pays. Heureusement que les anciennes familles des planteurs se font, de leur côté, remarquer par leur énergie et leur fécondité. On peut donc espérer qu'elles conserveront sur leurs domaines réduits les bonnes traditions du passé et pourront dominer les éléments hétérogènes.

l'Union entière, à cause de la supériorité de leur organisation sociale, avait fini par devenir insupportable aux politiciens et aux manieurs d'argent du Nord. La destruction de la chevalerie du Sud leur tenait beaucoup plus à cœur que l'abolition de l'esclavage. La guerre de la Sécession a éclaté le jour où les classes éclairées et honnêtes de la Nouvelle-Angleterre, qui avaient longtemps modéré le gouvernement populaire , ont été éliminées de la politique par le flot montant de la démagogie.

Dans les États du Centre, New -York, Delaware, New-Jersey, Pennsylvanie, il existait aussi de grandes propriétés, quoique ne reposant pas sur l'esclavage. Elles s'étaient formées surtout au dix-huitième siècle, par l'occupation intelligente des terres vierges, à mesure que les Indiens se retiraient vers l'Ouest. Beaucoup de familles distinguées se plaisaient à fonder un grand établissement rural auquel elles donnaient leur nom. F. Cooper nous a raconté l'histoire de sa propre famille dans le roman des Pionniers. Ce grand propriétaire, magistrat respecté de tous, le juge Temple, n'est autre que son père , le fondateur de Cooperstown sur les bords du lac Erié1. Ces familles exerçaient pendant le premier

1 « Un des singuliers traits des mœurs américaines, c'est que lorsqu'au commencement de ce siècle le propriétaire d'un État avait l'occasion de former un établissement dans un pays éloigné, il avait le droit de choisir ses colons parmi la population de la première colonie... Quand le district dans lequel ses biens étaient situés fut devenu assez peuplé pour être érigé en comté, M. Temple en fut nommé le principal juge... Tel était alors l'usage invariable dans les nouveaux établissements; on y confiait les charges de magistrat aux

tiers de ce siècle une influence considérable, au moins sur le gouvernement intérieur de leurs États; mais indépendamment de l'ostracisme dont la démagogie frappe ces familles, les grands domaines d'autrefois tendent forcément à disparaître par la difficulté de trouver des tenanciers. Tout individu qui a quelques ressources peut s'établir sur les terres publiques, et naturellement il préfère être propriétaire plutôt que fermier.

La plupart des grandes fortunes qui existent aujourd'hui aux États-Unis sont des fortunes industrielles et commerciales. La banque , les directions de chemins de fer et de canaux , voilà où est aujourd'hui l'aristocratie des grandes villes. Cette classe a une influence considérable sur la marche des affaires politiques; mais elle n'exerce pas une direction sérieuse et suivie sur l'esprit public , encore moins une action morale salutaire sur la masse de la nation. Les aristocraties commerciales se sont toujours montrées peu aptes à prévenir la corruption. La classe dont nous signalons l'existence aux États-Unis et qui se rencontre principalement à New -York est fortement entraînée elle-même par la corruption , et elle est livrée à une telle instabilité par suite du caractère aventureux des entreprises industrielles et commerciales du pays qu'elle ne peut pas acquérir ces traditions, qui sont inséparables du temps et de l'hérédité. Son infériorité morale s'accuse par le peu de goût qu'elle a pour la prospérité foncière.

Elle se montre, sous ce rapport, bien moins prévoyante que la classe analogue en Angleterre qui tend au contraire à consolider et à relever les fortunes acquises

propriétaires qui réunissaient à la fortune une réputation intacte, des connaissances générales et de l'activité. » (Les Pionniers. Préface et chap. h.)

dans le commerce par l'acquisition d'un grand domaine rural *.

Dans la Nouvelle-Angleterre, il n'a jamais existé de grandes propriétés. Les familles distinguées des colonies puritaines se livraient généralement au commerce et aux professions libérales, sauf à y ajouter un ou plusieurs domaines ruraux de grandeur moyenne qui leur servaient de résidences d'été. Ces familles devaient surtout leur influence à la position qu'elles occupaient dans l'Église. Une série d'aïeux qui avaient marqué dans l'établissement de la colonie, s'étaient signalés par leur piété, avaient témoigné de leur dévouement à l'Église par la fondation d'institutions scientifiques ou charitables1; ces souvenirs, disons-nous, furent pendant longtemps une recommandation toute-puissante aux yeux des zélés Puritains de la Nouvelle-Angleterre.

La Vie de Josiah Quincy, écrite par son fils, retrace le tableau le plus exact et le plus intéressant des mœurs qui régnaient pendant le premier tiers de ce siècle dans le

1 Cette classe s'appelle elle-même le premier rang , et par ses distinctions arbitraires et peu justifiées proteste ainsi instinctivement contre la fausse notion de l'égalité native. Ce n'est pas la seule contradiction de ce genre que l'on rencontre chez les peuples les plus jaloux en apparence de l'égalité (Cpr. la Réforme sociale , chap. xlviii, § 6, 7, 8). Les ridicules et les vices de cette classe ont été décrits dans un roman de mœurs, Marion by Manhattan, (1865), qui obtint à cette époque un grand succès de scandale.

2 A six ans Josiah Quincy fut envoyé à l'académie d'Andover. Cet établissement avait été fondé par M. Philips, son grand-père maternel, et par d'autres personnes de sa famille « Il convenait, dit son biographe , que les fondateurs montrassent leur confiance dans cette école en y envoyant leurs enfants et leurs petits-en fants. » (Cf. chap. xx, § 2 et 9.)

Massachusselts. Rien n'était pins homogène que sa population qui descendait presque tout entière des premiers pèlerins. On ne voyageait pas, les habitudes étaient sédentaires, et les familles se perpétuaient dans la même demeure. Quelles que fussent les agitations de la politique générale et les querelles entre fédéralistes et républicains, le gouvernement de l'État et des localités appartenait exclusivement à un certain nombre de bonnes familles , remontant aux premiers temps de la colonisation. Les élections se faisaient sans brigue; les candidats tenaient h honneur de ne pns paraître sur le terrain de la lutte, et les assemblées législatives étaient composées « des membres les plus distingués et les plus instruits de toutes les professions, de la yeomanry et des industries (mechanics). » La confiance politique faisait réélire pendant toute leur vie les hommes qui , par leur probité et leur intelligence , se montraient à la hauteur de leur charge1. L'influence de ces familles, disons-nous, était intimement liée aux traditions religieuses et à l'action du clergé. En 1830, dans une occasion solennelle de la vie nationale, Josiah Quincy , alors président de l'Université de Cambridge, prononçait ces paroles qui contrastent étrangement avec les discours officiels de la France à la même date :

« La grande et dominante vérité écrite en lettres d'une lumière ineffaçable à chaque page de notre histoire, — le langage que chaque âge passé de la New-England adresse à tous les âges futurs, — est celui-ci : « Le bonheur humain n'a point de parfaite sécurité sans la liberté domestique ; cette liberté n'en a point sans la vertu, et la vertu n'en a pas non plus sans

1 Life of Josiah Quincij, p. 365, 376, 379, 380, 396, etc. Il en était de même dans les Etats voisins. Voir les souvenirs de la vie parlementaire de Quincy, relatés p. 187 et passim.

la science; et ni liberté domestique, ni vertu, ni science n'ont quelque vigueur et quelque immortelle espérance, si ce n'est dans les principes de la foi chrétienne et dans les sanctions de la religion chrétienne1. »

Le docteur Baird, qui écrivait de 1835 à 1840, constate que les institutions, les mœurs et les opinions de la Nouvelle-Angleterre étaient encore toutes imprégnées de l'esprit des pèlerins, et que les églises congrégationnelles retenaient sous leur direction la majorité de la population2. Dans les autres États on pouvait également reconnaître à cette époque l'influence des traditions religieuses et sociales remontant à la période coloniale. La division de la nation en États distincts et autonomes a été éminemment propre à maintenir pendant longtemps ces traditions locales et il faut y voir une des causes les plus efficaces des succès du peuple américain.

Même de nos jours, la Nouvelle-Angleterre, quoique ayant perdu en grande partie sa physionomie propre par le développement des agglomérations manufacturières, l'effondrement du système congrégationaliste et l'émigration de la vieille race, a conservé dans son gouvernement intérieur quelques-uns des anciens principes qui ont fait sa force et sa gloire dans le passé (V. chap. xvi, § 11). C'est là que l'on rencontre encore ce que l'on appelle d:une façon significative des gentlemen of old school,

1 Discours prononcé au second centenaire de la fondation de Boston Life, p. 447.

* De la religion en Amérique t. II, p. 132 et 151. Astié, Hist. de la république des États-Unis, t. II, p. 384. On peut juger de l'esprit de corps du clergé congrégationaliste à cette époque par ce fait qu'en 182S il regarda comme une atteinte portée à ses privilèges la nomination d'un laïque aux fonctions de président de l'Université de Cambridge. Jusque-là ses membres avaient seuls rempli ces fonctions.

gradués des collèges d'Harvard ou d'Yale, excellents scholars, pleins de dignité dans leur vie privée et aux habitudes largement hospitalières1. Ces mœurs et ces manières du passé seront l'un des plus efficaces points d'appui de la réforme, si la société américaine a encore assez d'intelligence et de vertu pour y recourir en temps utile.

Dans la Nouvelle-Angleterre , comme dans le reste de l'Union, beaucoup de familles distinguées qui se tiennent, ou plutôt sont tenues k l'écart de la politique , se consacrent aux services publics qui dépendent directement du gouvernement central, tels que l'armée, la marine, la diplomatie , et s'y créent, par leurs remarquables aptitudes et leurs traditions une sorte d'hérédité qui est acceptée par l'opinion publique 2. C'est le cas de constater en passant que les Américains se sont bien gardés d'adopter pour le recrutement des corps des officiers de la marine et de l'armée de terre, les principes démocratiques qui prévalent dans la milice. Ils n'ont rien de semblable à notre loi de 1832 sur l'avancement et s'en tiennent aux principes de Washington. Tous leurs officiers sortent des écoles de West-Point et d'Annapolis, où un nombre déterminé de jeunes gens de chaque État entre sur la désignation de leurs sénateurs et de leurs représentants respectifs. C'est par un usage fréquent et réitéré de* l'institution testamentaire que ces familles conservent leur fortune et leur rang 3.

1 Life of Josiah Quincy, passim, Voir dans M. Duvergier de Hauranne, t. II, p. 98, le récit de son séjour à Boston et de sa visite aux principales familles du pays.

2 Voir dans l'ouvrage de M. Caleb Cushing, le Traité de Washington, les pages consacrées à la famille des Adams (p. 125.).

3 Dans la biographie de Prescott, le grand historien , écrite par son ami Georges Ticknor, on lit ces lignes qui peignent les mœurs de ces familles : « Il passait l'automne dans son domaine de Pep-

La véritable force du pays réside dans la classe des propriétaires cultivant eux-mêmes leurs terres et vivant au centre de leur domaine (farmers). Ils ont conservé généralement les bonnes mœurs domestiques de l'époque coloniale et sont placés dans l'opinion des hommes éclairés au premier rang, bien au-dessus des professions libérales. Leur influence dans les localités assure généralement une bonne administration aux townships ruraux ; si leur action ne prévaut pas davantage dans la direction générale des affaires publiques, cela tient à la force propre aux organisations de parti. Ce n'est pas la seule fois que nous rencontrerons ce contraste entre les faits qui se produisent à la surface et le fond des idées et des mœurs de la nation. L'on peut dire qu'aux États-Unis la société vaut mieux que les institutions politiques.

perel. A mesure qu'il avançait en âge, il s'attachait de plus en plus à cette maison dont ses ancêtres avaient acheté le sol aux Indiens , chose bien rare dans un pays où, nous dit-il lui-même, le fils s'asseoit rarement à l'ombre des arbres que le père a planiés. Chaque jour, il se plaisait à l'embellir, et c'était chez lui une préoccupation constante qu'après sa mort elle ne sortît pas de sa famille. 11 menait là une patriarcale existence entourée de ses nombreux enfants. » — Josiah Quincy, suivant en cela la pratique constante de sa race depuis six générations , laisse son domaine patrimonial de Quincy à son fils aîné. Life, p. 490.

On est frappé de l'identité complète qui existe entre les pratiques des meilleures familles américaines et celles des familles analogues en Europe, qu'nn maître éminent a si justement appelées les Autorités sociales . Leurs coutumes et leurs principes moraux ont été récemment mis en lumière avec autant de charme que d'érudition pat M. de Ribbe, dans son ouvrage les Familles et la Société en France avant la Révolution (3e cdit. Paris, Albanel, 1875, 2 vol; in-12).

L'étendue des domaines des farmers varie selon les États; dans la Nouvelle-Angleterre, les petites et les moyennes exploitations de ZlO à 100 hectares dominent. Dans la Pennsylvanie, le New- York, le New-Jersey, il y a des farmers qui possèdent des domaines très-étendus avec de très-belles marnions, où ils vivent fort confortablement et ont un grand luxe de chevaux*. Dans l'Ohio, le Michigan, l'Illinois, l'Indiana, la moyenne propriété domine, et nous avons vu comment les lois sur Yhomestead en ont favorisé la constitution. Dans les vastes plaines qui bordent le Mississipi, on trouve aussi de très-grandes exploitations 2.

Partout, les établissements des farmers présentent les caractères du domaine aggloméré dont les premiers immigrants apportèrent le type dans le Nouveau-Monde,

* Les travaux de l'exploitation sont exécutés, sous la direction An former et de ses enfants, par les immigrants qui arrivent d'Europe sans un pécule suffisant pour acheter immédiatement des terres. Ils font là une sorte de stage avant d'aller s'établir dans l'Ouest.

2 Dans un des romans, qui peuvent le mieux donner une idée de la littérature morale qu'encouragent les bonnes familles des États- Unis (Mabel Vaughan, par miss Cummins), on trouvera un tableau très-intéressant de la vie agricole dans les grands domaines de l'Ouest. 11 ne faudrait pas croire d'après le résumé des lois sur r/iomestead donné ci-dessus (chap. xiu, § 3), que les Américains veuillent constituer exclusivement la petite et la moyenne propriété dans les nouveaux États. De grandes concessions de terre sont faites par le Congrès aux chemins de fer, aux écoles et aux autres entreprises d'utilité publique. Les personnes qui veulent former un grand domaine trouvent toujours à acheter de vastes étendues de terrain. Les terres acquises en vertu des lois sur Vhomes lead peuvent, d'ailleurs, quand le titre est devenu définitif, être vendues librement. En résumé, sous l'influence d'un régime de liberté complète pour l'acquisition et la transmission de la propriété, les grands , les moyens et les petits domaines existent partout à côté les uns des autres dans des proportions déterminées uniquement par les conditions économiques locales.

et que l'on retrouve en Europe partout où la famille et la propriété libre ont pu se constituer solidement.

Les terres du domaine forment un ensemble compacte et sans enclaves au centre duquel sont établis l'habitation et les bâtiments d'exploitation, entourés d'un verger soigneusement clos de haies vives et d'arbres de hante futaie. Cette disposition est éminemment favorable à l'éducation des jeunes enfants et conforme aux lois de la salubrité. Des prairies naturelles également closes servent à l'entretien d'un bétail permanent. La terre arable subdivisée en plusieurs assolements produit, sans intervention de jachères, les céréales, les fourrages artificiels, les racines, les graines oléagineuses et les matières tinctoriales. Des taillis et des arbres épais , fournis abondamment par les restes vivaces de la forêt primitive, procurent avec le combustible les matériaux nécessaires à l'entretien des bâtiments et du mobilier rural et domestique. Autant que possible, la famille évite de recourir aux marchands étrangers, et elle se livre elle-même sur le domaine à la fabrication du pain , des conserves alimentaires, des vêtements fournis par les plantes textiles l.

Un Américain distingué, M. Gallatin, disait à M. de Tocqueville :

« Nous n'avons point de village en Amérique, c'est-à-dire de lieu peuplé par des gens cultivant la terre. Le propriétaire* vit sur son bien, et les maisons sont toutes dispersées dans la campagne. Ce que vous prenez pour des villages mérite plutôt le nom de ville, puisque leur population est composée de marchands, d'artisans et d'avocats. »

Les Américains sont unanimes à attribuer à cette orga-

1 Comp. dans la Réforme sociale, par M. Le Play, cliap. xxxiv, § 6, la description du domaine aggloméré tel qu'il est constitué dans les contrées les plus prospères de l'Europe.

nisation de la propriété la force d'expansion de leur peuple ; le docteur Baird, notamment, signale leur supériorité sous ce rapport vis-à-vis des Français, qui, dit-il, partout où ils vont, concentrent leur population dans des villages , ce qui empêche leurs colonies de prendre de la force et de l'extension K

Les farmers américains, au moins dans la Nouvelle-Angleterre, attachent un grand prix à ne pas désorganiser leurs exploitations et par conséquent à transmettre intégralement à un de leurs enfants le domaine patrimonial. M. de Tocqueville constatait que de son temps on ne partageait plus les terres. L'aîné des enfants était institué héritier; les autres, et ils étaient toujours nombreux à cette époque, allaient s'établir dans l'Ouest. C'est grâce à cette excellente organisation de la propriété et de la famille que les fils de la Nouvelle-Angleterre ont créé tout autour de nouveaux États semblables à elle (V. chap. xm, § 2). Les mêmes coutumes se pratiquent encore dans beaucoup de familles.

VJ

Malheureusement des symptômes de décadence morale se révèlent même chez les farmers de la Nouvelle-Angleterre. L'amour de l'argent a tellement envahi le cœur du peuple américain, qu'il y étouffe tout autre sentiment, jusqu'à celui du home. Ce ne sont plus seulement les cadets qui vont dans l'Ouest; c'est souvent la famille tout entière, l'héritier lui-même , qui vend le domaine paternel pour acquérir des terres neuves à de meilleures conditions el

1 Tocqueville, Notes de voyage, OEiwres, t. VIII, p. 320. Baird, De la Religion aux États-Unis, t. I, p. 36 à 40.

réaliser un bénéfice net. L'instabilité envahit ainsi successivement toutes les classes de la société. C'est ce déplorable vice du caractère des Américains de nos jours qui a empêché l'industrie de se constituer d'une façon stable et d'établir entre les patrons et les ouvriers des rapports permanents. Il commence malheureusement à atteindre aussi les races agricoles qui, depuis le commencement des colonies, formaient le fondement le plus solide de la société et des institutions.

La cause du mal a été récemment signalée avec une noble franchise dans le Rapport du bureau des statistiques du travail du Massachussetts pour l'année

« Pourquoi nos jeunes gens, nés et élevés à la ferme, répugnent-ils tant à y rester et vont-ils chercher une autre occupation à la ville?.... C'est que, comme position sociale, l'exploitation d'une ferme ne s'est pas maintenue au niveau des carrières commerciales et industrielles, y compris celle de l'artisan. Il fut un temps où nos fermiers étaient les égaux des marchands. Si leur fortune n'était pas aussi grande, ou si elle avait été moins rapidement accumulée, on les considérait du moins universellement comme des gens aisés , inférieurs à personne comme honorabilité. Pour une jeune fille de la ville, épouser le fils d'un fermier et s'établir pour la vie sur une ferme, ce n'était nullement une chose à éviter ;• mais de nos jours, hélas! le fermier est descendu dans la considération publique au-dessous du petit marchand (trade's-man), ou même au-dessous de l'ouvrier (mechanic) habitant la ville. La vie du fermier est considérée comme dure et peu désirable. Le fermier pourra trouver pour sa vie de peine et d'isolement une compagne convenable parmi les jeunes Clles élevées dans les mêmes conditions que lui, mais jamais dans la ville, où le travail pénible est le lot des domestiques et où l'on ne cultive que le plaisir. L'opinion publique imprime un cachet d'infériorité marquée à la carrière agricole, de sorte que les jeunes gens ambitieux et que l'homme aux nobles aspirations

sont forcés de quitter la ferme pour pouvoir prendre leur essor *.»

Dans ses rapports des années suivantes, le même bureau insiste encore sur les symptômes de dépopulation et de décadence qui se manifestent dans les régions agricoles de la Nouvelle-Angleterre (chap. xn, § 5 et 8), et il signale la constitution récente de quelques grands domaines, formés par la réunion de petits patrimoines abandonnés par les familles defarmcrs, qui les cultivaient depuis de longues générations.

Même dans le Sud où la supériorité morale des femmes est incontestable, on remarque comme un symptôme nouveau, le peu de goût qu'ont les jeunes filles de la génération actuelle pour la vie sévère mais digne que l'on mène sur les plantations2. Par une conséquence bien naturelle, les jeunes gens se portent de préférence vers les carrières urbaines qui sont encombrées.

La désorganisation sociale va vite, comme on le voit.

Tant il est vrai que l'intérêt propre et l'activité , que la libre initiative et la libre concurrence ne suffisent pas à une société. Pour conserver même la prospérité matérielle, il faut des principes supérieurs. L'amour des choses de l'âme, la pensée d'une vie future, les vues désintéressées pour l'avenir de la race et de la patrie, le renoncement chrétien en un mot, ont dans l'économie sociale d'un peuple une action que rien ne peut suppléer.

« Les mêmes faits avaient été déjà signalés avec beaucoup de perspicacité par les agents diplomatiques anglais dans la grande enquête de 1870, sur la condition des classes industrielles dans les différents pays du globe.

2 Robkrt Somers, The Southern States, p. 119.

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