‹ Les États-Unis contemporainsChapitre 3 sur 61 · A M. CLAUDIO JANNET. XI · texte numérisé non relu

A M. CLAUDIO JANNET. XI

déplorables, il ne cessa plus, quoique a son insu , de travailler à la ruine des traditions nationales. En 1787, dans l'Assemblée des notables , il demanda « des » États généraux améliorés ». Le 14 juillet 1789, il était vice-président de l'Assemblée qui approuva , en fait, la première révolte armée contre l'autorité souveraine , c'est-à-dire le vrai point de départ de la déchéance actuelle de la nation française. A dater de la prise de la Bastille, secondé par sa garde nationale, il devint le promoteur inconscient de la révolution ■; il s'arrêta seulement en 1792 quand les hommes de la Terreur, ne le jugeant plus utile, l'écartèrent pour procédera la catastrophe finale.

De 1801 a 1809, le sceptique et démocrate Jefferson, devenu président des États-Unis, imprima, par son ascendant personnel, aux idées, aux mœurs et aux institutions de son pays une impulsion qui devait, a la longue, détruire les coutumes importées de la mère patrie et respectées par ses prédécesseurs, Washington et John Adams. En suivant cette voie, il s'inspirait à la fois des vérités et des erreurs que lui avait suggérées un long séjour a Paris et l'étude de l'Occident. Dans son opinion, les deux assises de la société européenne offraient des symptômes peu rassurants. La classe supérieure qui, selon l'esprit de la coutume, devait donner l'exemple et se dévouer au bien public,

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se laissait envahir, de proche en proche, par les mauvaises mœurs que propageaient les cours de l'Angleterre, de la France et du continent tout entier.

Quant à la classe inférieure, Jefferson la croyait incapable de remédier a cette corruption, en désignant par des votes ceux qui restaient dignes de gouverner : il disait que, dans ces choix, la prépondérance appartiendrait aux agglomérations urbaines où dominerait la canaille; et il ajoutait que celle-ci amènerait par son influence malsaine la ruine des intérêts publics. Considérant, au contraire, qu'aux États-Unis, la classe inférieure se composait surtout de petits cultivateurs attachés a la vertu par le travail et à la patrie par le sol , Jefferson pensait que les électeurs des gouvernants pouvaient être judicieusement choisis dans celte classe de la société américaine; et, en conséquence, il s'appliqua a y concentrer, par d'imprudentes nouveautés, l'influence politique. Il appréciait d'ailleurs la nécessité de l'ordre moral ; mais il croyait à la perfection originelle de l'homme. C'est lui qui a dit : « Le sens moral vient à l'homme comme ses » jambes et ses bras. » Il regardait donc comme inutiles, et à quelques égards comme nuisibles, les influences traditionnelles de la religion et de la famille : aussi , depuis son retour d'Europe jusqu'à sa mort, s'employa-t-il souvent à les amoindrir, moins par la

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loi écrite que par les idées qui devaient, a la longue , modifier les mœurs et les coutumes. Or le système politique de Jefferson est aujourd'hui condamné par les transformations qui, depuis 1783, se sont accomplies en sens inverse dans les mœurs des colonies émancipées et dans celles de leur métropole.

En Angleterre, la classe supérieure, émue des malheurs de la patrie , a vu la responsabilité qui pesait directement sur elle et a senti le besoin de s'amender. Elle est revenue aux bonnes mœurs, en suivant l'exemple donné, dans sa vie domestique, par le roi George III. Elle a repris les saines traditions de la famille anglo-saxonne. Attachée plus que jamais à ses résidences rurales, elle a offert, mieux encore qu'aux meilleures époques de la monarchie saxonne ou normande, les modèles du bon ordre dans la vie privéeetdudévouementdansla vie publique. A travers toutes ces transformations, elle a été soutenue par la religion, qui est souvent négligée aux époques de prospérité , mais qui est toujours le grand réconfort aux temps de souffrance. Cette mémorable époque de l'histoire d'Angleterre a été ouverte avec le concours d'un lettré, Samuel Johnson, et d'un homme d'État, Edmond Burke; mais elle doit être justement nommée « la réforme de Georges III ». Elle a fait naître, au sein de la classe supérieure, l'ascendant moral que le

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monde admire aujourd'hui et que la France exerça momentanément, au temps de Condé, de saint Vincent de Paul et de Descaries, après « la réforme de » Louis XIII ».

Aux États-Unis, pendant cette même époque, la classe inférieure, devenue prépondérante, a offert le spectacle opposé. Elle s'est désorganisée, par la loi même de sa nature, sur la partie défrichée du territoire. Les petits propriétaires ruraux, sur lesquels Jefferson avait appuyé ses nouveautés, sont maintenant noyés, en quelque sorte, au milieu des populations agglomérées sans mesure par la vie urbaine, les rapports commerciaux et le travail manufacturier. Ces agglomérations rompent avec la tradition nationale. Elles offrent de plus en plus le caractère de celles que Jefferson avait observées en Europe et qualifiées si durement dans ses écrits. Elles justifient le jugement qu'il avait porté touchant le danger du pouvoir politique conféré aux multitudes dépourvues de toute propriété foncière. Loin de porter au gouvernement les plus dignes, elles choisissent par une propension irrésistible, des hommes avides ou dégradés. Dans le Nord, elles repoussent depuis longtemps par leurs votes les descendants des Puritains, c'est-a-dire des anciennes familles dirigeantes d'où était issu le second président, John Adams. Dans le Midi, elles viennent

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de détruire, par la guerre de Sécession, l'admirable race d'hommes qui avait produit Washington. Ainsi dénaturée, la démocratie américaine échappe de plus en plus aux influences traditionnelles de la religion et de la famille. Elle cède aux impulsions d'un orgueil sans bornes et procède avec cynisme a des actes honteux. Elle perd le sentiment de la responsabilité personnelle-, et l'on ne voit guère d'où viendrait désormais l'initiative d'une réforme, même sous le dur enseignement des catastrophes. Enlin, comme vous le faites entrevoir, Monsieur, dans votre excellent exposé, les États-Unis contemporains semblent marcher vers la décadence morale, avec les excitants que fournit et la rapidité que comporte un grand développement de richesse, de culture intellectuelle et de puissance.

L'école de Jefferson n'a pas seulement compromis, par ses erreurs , l'avenir des États-Unis : elle a lourdement pesé sur le reste du monde. Cette contagion du mauvais exemple a sévi en France plus qu'ailleurs. La Fayette, prenant le change sur ce qu'il avait vu en Amérique, attribuait a l'institution de la république les succès qui, en réalité, étaient dus a la vertu des hommes formés sous la monarchie anglaise. Il préparait ainsi nos concitoyens a se passionner pour les nouveautés que devait produire le système de Jefferson.

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Un demi-siècle plus tard, Tocqueville commit une erreur encore plus dangereuse : il attribua a l'influence de la multitude les apparences de prospérité qui se conservaient, grâce aux restes des forces morales accumulées sous l'ancien régime colonial. Il n'eut pas assez de perspicacité pour voir que ces forces diminuaient a mesure que la classe inférieure de l'Amérique adoptait les mœurs de celles que Jefferson avait jugées si sévèrement en Europe-, et c'est ainsi qu'il crut pouvoir ériger en dogme la supériorité du nombre en matière de gouvernement. C'est donc Tocqueville qui , en publiant la Démocratie en Amérique, faussa sur un point capital la notion de la vie publique et acheva, parmi nous, l'œuvre de la révolution.

Vous êtes souvent amené, Monsieur, a signaler les qualités et les défauts de cet ouvrage qui, par le mélange du vrai et du faux, a déjà fait beaucoup de mal. Les vérités qui abondent dans ce livre condamnent formellement la conclusion -, et cependant celle-ci a détourné chez nous la classe supérieure, de commencer la réforme qui se complétait en Angleterre. Tocqueville, qui avait la confiance de celte classe, l'a découragée par ses sophismes. 11 lui a persuadé qu'elle devait abdiquer devant la multitude, qui ne pouvait qu'achever la ruine de la France. Quand notre patrie aura retrouvé la prospérité, on ne pourra plus corn-

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prendre comment toutes les forces intellectuelles de notre race ont pu s'unir pour assurer un succès inouï a une conclusion que l'auteur a détachée avec sollicitude, et reproduite deux fois, en tête de son livre, dans le paragraphe suivant :

« Le développement graduel de l'égalité est un fait » providentiel. Il en a les principaux caractères : il » est universel, il est durable, il échappe chaque » jour à la puissance humaine; tous les événements » comme tous les hommes ont servi a son dévelop- » pement. Serait-il sage de croire qu'un mouvement » social qui vient de si loin puisse être suspendu par » une génération? Pense-Uon qu'après avoir détruit la » féodalité et vaincu les rois, la démocratie reculera » devant les bourgeois et les riches? S'arrêtera-t-elle » maintenant qu'elle est devenue si forte etsesadver- » saires si faibles ' ? »

Depuis la publication du Contrat social, le livre de Tocqueville est celui qui a exercé la plus funeste influence sur nos destinées. Cependant rien n'est plus contraire aux sentiments patriotiques dont l'auteur était pénétré. Le texte même de sa déplorable conclusion contraste avec ses autres écrits , car il blesse

1 A. de Tocqueville, de la Démocratie en Amérique ; Paris, Pagnerre, 1850, in-18. — Passade consigné d'abord : tome Ier, page vi; puis reproduit immédiatement, même tome, page 5.

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les règles de l'éloquence comme les enseignements de l'expérience et de la raison. 11 est donc juste d'atténuer, par quelques faits qui me sont personnellement connus, la responsabilité des maux que le livre de Tocqueville a déchaînés sur nous, huit ans après sa publication.

Tocqueville avait des convictions très-arrêtées sur l'utilité de l'ordre moral garanti par la religion ; et je conserve le fidèle souvenir des entretiens qui se renouvelèrent souvent a ce sujet, de 1840 a 1848, chez notre ami commun Victor Lanjuinais. Tocqueville y exprimait avec chaleur le mépris que lui inspiraient ces histoires de la révolution, où la réussite et l'insuccès des entreprises sont pris pour critérium du bien et du mal. En 1855, après la publication des Ouvriers européens, il mit la même ardeur a renouer les rapports que les événements de 1848 avaient interrompus. 11 m'avoua qu'il s'associait depuis longtemps a mes conclusions principales. Il m'exprima , ainsi qu'a Montalembert , le regret de ne les avoir pas encore déclarées et le désir de les propager de concert avec nous. Jamais on ne vit mieux comment l'amour de la patrie peut inspirer, même a un lettré devenu célèbre, l'esprit de renoncement. Malheureusement Tocqueville considérait comme frappé d'une irrémédiable impuissance le milieu social où il était né. Il

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avait les illusions du libéralisme français : il croyait que l'esprit d'invention pouvait résoudre les problèmes fondamentaux du gouvernement-, et il se persuadait que la réforme morale ne pouvait être opérée, dans la France révolutionnaire, que parla classe inférieure , instruite et guidée par les hommes de nouveauté. C'est ainsi qu'en Amérique il fut amené a ne point tenir compte des défaillances de la classe dans laquelle il mettait son espoir; c'est ainsi surtout qu'en France il assista avec résignation aux désordres provoqués en 1848, par cette même classe, dans les événements et dans les idées. S'il garda, pendant cette révolution, devant les égarements du peuple , la même altitude que la noblesse montra au dix-huitième siècle devant les désordres du monarque, c'est que, comme elle, il avait foi dans l'amélioration de ceux qui représentaient son principe et qui devaient plus tard en restaurer les bienfaits. C'est donc ici le cas d'accorder a Tocqueville la justice que Burke rendit à notre ancienne noblesse dans ses Réflexions sur la révolution de France. Tocqueville ne lit point de remontrances au pouvoir qu'il voulait servir } mais, dans cette omission , il ne fut ni lâche ni servile. Le reproche qu'on doit lui adresser porte non sur la nature de ses intentions, ni sur le but qu'il assignait a la réforme , mais sur le choix des hommes chargés de l'exécuter.

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Vous le voyez, Monsieur, ces réflexions nous ramènent aux vérités que confirme toute enquête ayant, comme la nôtre, pour origine le désir de relever la patrie déchue. Et c'est ainsi que l'étude méthodique des faits met chaque jour en plus complète lumière la cause de nos maux et le remède qui les guérira.

La cause première du mal sera bientôt, je l'espère, évidente pour tout esprit droit. Nos anciennes classes dirigeantes ont violé directement ou discrédité peu à peu par leurs fautes les traditions fondamentales de notre race; et cependant ces traditions, après cent vingt-huit années de décadence morale, conservaient encore à la France de 1789, dans l'opinion de l'Europe, le premier rang parmi les grandes nations. Les lettrés novateurs qui, depuis lors, ont usurpé le gouvernement de notre pays, l'ont abaissé au dernier rang en abrogeant ces traditions par la violence, pour y substituer leurs imprudentes inventions. Nous avons été ainsi conduits a l'abîme sous des influences fort diverses -, mais, dans les efforts que nous faisons pour en sortir, ne perdons pas de vue les fautes de La Fayette et de ïocqueville-, n'oublions pas que les gens honnêtes nous ont nui plus que les méchants.

Le remède nous est indiqué, a la fois, par l'ancienne prospérité et par la souffrance actuelle. Nous l'appliquerons avec un prompt succès quand nous

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aurons enfin compris la vérité qu'un grand homme d'État de l'Angleterre signalait en vain à nos pères, dès le début de la révolution. En prédisant aux novateurs l'insuccès fatal de leur entreprise et ses terribles conséquences, Burke disait que , pour opérer une réforme, la première règle a suivre est de « ne rien )> inventer1 ». Il faut, au contraire, « restaurer et » imiter », c'est-a-dire se conformer a la méthode recommandée par tous les sages, depuis Socrate jusqu'à Montesquieu2, mais il faut l'employer avec discernement. La restauration doit nous ramener aux coutumes qui firent le bonheur de nos ancêtres. L'imitation doit importer parmi nous les idées, les mœurs et les institutions qui perpétuent le mieux, chez les peuples modèles, le bienfait de ces mêmes coutumes. Pour expliquer nos malheurs et retrouver la paix, il suffit de constater que, depuis 1789, nos gouvernants, en créant dix-huit constitutions écrites, ont toujours pris le contre-pied des deux règles tracées par les sages et justifiées par le bon sens. En premier lieu, loin de procéder a la réforme des institutions natio-

1 Nous n'avons pas fait de découvertes; nous n'avons à en faire ni dans l'ordre moral, ni dans les principes de gouvernement, ni dans la notion de la liberté. (Burke, OEuvres complètes, t. II, p. 358. Épigraphe de la Constitution de l'Angleterre.)

a La Paix sociale après le désastre ; L1' édition; t. III, p. o.

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nales, ils ont fait une révolution. En second lieu, loin de faire appel a l'expérience de l'étranger, ils ont imité les imprudentes nouveautés adoptées, en 1787, par cette partie de la race anglo-saxonne qui renonçait a sa propre tradition. Vous aiderez, Monsieur, nos concitoyens a entrer dans une meilleure voie en leur démontrant par votre livre que ces nouveautés poussent a sa ruine le prétendu modèle que La Fayette et Tocqueville nous ont imposé parleurs sopliismes et leurs illusions.

Je ne terminerai pas cette lettre sans exprimer le sentiment que vous avez souvent éprouvé, Monsieur, en composant votre livre. Soumis l'un et l'autre à la méthode d'observation, nous avons constaté la corruption qui déborde aux États-Unis \ mais nous ne restons point impassibles devant cette décadence d'une grande race. Chrétiens, nous faisons des vœux pour que le Décalogue redevienne, comme sous le gouvernement des Puritains, le principe de la constitution américaine. Membres de l'Union qui se dévoue a restaurer la paix au sein des sociétés souffrantes, nous concevons l'espoir d'une prochaine régénération sur les deux rives de l'Atlantique. Nous osons conseiller aux Américains du Nord l'emploi du meilleur remède que nous ayons trouvé pour nos propres maux. Puissent des sociétés sœurs restaurer dans chaque État cette

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Aristocratie du talent et de la vertu qui avait été constituée par la coutume anglo-saxonne, qui, selon le démocrate Jefferson, était l'âme de tout bon gouvernement! Puissent-elles nous fournir bientôt un appui en nous rendant les grands exemples de John Adams et de Washington!

Agréez, Monsieur, l'assurance de ma haute estime et de ma sincère affection.

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