LES
ou LES MŒURS, LES INSTITUTIONS ET LES IDÉES
DEPUIS LA GUfitlllË DE LA SECESSION
Les États-Unis ont toujours exercé sur nous une puissante attraction, depuis le temps où une armée française alla combattre sur leurs rivages et assurer leur indépendance. Leurs prodigieux développements, leurs succès, leurs hardies expériences en toutes choses, ont ajouté de plus en plus à cet intérêt. Les Américains ont la prétention de marcher en tête de tous les peuples dans les voies de la civilisation, et de frayer aux vieilles nations européennes un chemin nouveau, où il ne leur reste plus qu'à marcher d'un pas inégal. De notre côté, livrés à l'instabilité et doutant de nous-mêmes, nous portons nos regards sur la jeune République , comme un voyageur égaré qui interroge d'un œil anxieux l'horizon lointain pour lui demander de fixer sa route.
Aussi beaucoup d'ouvrages ont été publiés sur les
États-Unis; mais la plupart ont été composés sur des documents et d'après des impressions qui remontent à une époque déjà complètement évanouie. Il y a peu de temps, un savant aussi indépendant d'allures que distingué, le regrettable M. Demongeot, constatait, devant la Société de législation comparée, que nos connaissances sur les États- Unis en étaient encore restées au livre de M. de Tocqueville, écrit en 1832.
De notre temps, les choses et les hommes vont vite dans le Nouveau Monde , et les quarante ans écoulés depuis lors ont été marqués par un changement complet dans les institutions et dans les mœurs. Les événements se sont même tellement précipités, que l'Amérique d'aujourd'hui ressemble beaucoup moins à celle qu'a étudiée M. de Tocqueville que cette dernière ne ressemblait à l'Amérique de Washington.
En 1830, la population totale des États-Unis n'était que de 12,866,000 âmes. Quelques États s'étaient formés sur la rive orientale du Mississipi; mais ils étaient encore peu peuplés, et toute la vie politique de l'Union se concentrait dans les anciens États de l'Atlantique, dans la Nouvelle- Angleterre, dans la Virginie et les Carolines , dans ce qu'on appelait alors YOld Dominion. L'industrie était peu développée et les États-Unis étaient une nation presque exclusivement agricole. Les villes étaient peu nombreuses et relativement peu importantes. Boston n'avait que 80,000 habitants; Baltimore, 92,000; la Nouvelle-Orléans, 60,000; Philadelphie, 160,000; New-York, 202,000; Chicago, Cincinnati, Saint-Louis n'étaient que des bourgades inconnues. L'émigration européenne commençait à peine et n'avait pu altérer la pureté du sang anglo-saxon. En 1825, Boston était encore exclusivement peuplée par les descendants des Puritains, et l'on pouvait dire
d'elle qu'elle était plus anglaise qu'aucune ville de la mère patrie.
Aujourd'hui le peuple américain a doublé son empire. Au sud, il a enlevé au Mexique des territoires aussi grands que la péninsule ibérique , la France , la Belgique et les îles Britanniques réunies. A l'ouest, il a colonisé l'immense bassin du Mississipi, et, franchissant les montagnes Rocheuses, il s'est étendu sur les rivages du Pacifique, depuis l'île de Vancouver jusqu'à la mer Vermeille. Une voie de fer continue — suivie bientôt de quatre autres déjà en construction — relie New-York à San-Francisco , la métropole de l'Atlantique à celle du Pacifique. Plus de 40 millions d'hommes peuplent ce vaste domaine de l'oncle Sam, grand comme l'Europe entière jusqu'à l'Oural \ Au lieu des treize États primitifs , trente-sept États et neuf territoires en voie de foraiBtion composent aujourd'hui l'Union américaine.
En prenant cette extension , elle a occupé des régions d'une constitution physique et économique très-différente, et en même temps l'émigration irlandaise et allemande a débordé à Ilots pressés et montants. Les anciens habitants n'ont pas pu s'assimiler ces nouveaux éléments, comme leurs pères l'avaient fait pour les émigrants d'autrefois venus par petits groupes; aussi la nationalité américaine est-elle gravement altérée sous le rapport de la race, de la langue et des mœurs. De nouvelles directions ont été ouvertes à l'activité de ce peuple toujours croissant, et l'industrie et le commerce occupent aujourd'hui un nombre de bras plus considérable que l'agriculture. Les villes
4 D'après le recensement décennal fait en 1870, au 1er janvier de cette année la population totale des États-Unis s'élevait à 38,535,000 habitants.
ont crû dans des proportions qu'on n'aurait pu prévoir. En 1875, New- York, avec ses faubourgs Brooklyn et Jersey- City, forme une agglomération de 2 millions d'âmes; Boston, Baltimore, la Nouvelle-Orléans, San- Francisco comptent chacune de 20Ô à 280,000 habitants; Cincinnati en a 300,000, Chicago 500,000 et Saint-Louis presque autant; Philadelphie en a 800,000. Les villes de 50 à 200,000 âmes se sont multipliées selon la même progression , surtout depuis vingt ans. Ces grandes cités exercent une influence de plus en plus grande sur le reste de la nation : différence capitale avec les temps où la classe dirigeante* était formée exclusivement, au Nord comme au Sud , par les propriétaires ruraux.
La transformation morale et sociale du peuple américain a été non moins grande , et l'œuvre de Washington a été si profondément modifiée qu'il n'en reste plus que la forme extérieure. Tous les esprits sincères et indépendants s'en rendent compte, et tout récemment un jurisconsulte éminent,M. Ezra Seaman, a consacré à l'étude de cette transformation un important ouvrage, fruit d'un patriotisme complètement dégagé des préoccupations de parti.
« Voici plus de quarante ans, dit au début de son livre cet » homme de bien et de courage, que j'ai commencé l'étude des » lois. Toutes les grandes modifications apportées à la consti- » tution de l'État, au mode des élections pour l'État, le comté, » la cité et d'autres offices locaux , ainsi que pour les élections
» présidentielles, ont eu lieu pendant ce temps Il est évi-
» dent pour moi, ainsi que pour beaucoup d'autres observateurs «désintéressés, que, quelque prospères que notre peuple et » notre pays puissent être sous bien des rapports, notre poli- » tique et nos hommes politiques sont devenus de plus en plus » corrompus, que depuis un demi-siècle l'esprit de parti a miné » le patriotisme et l'a supplanté. » 11 dédie son livre « aux
» membres du barreau et de la presse des États-Unis, sans » distinction de parti, comme aux classes les plus efficacement » destinées à aider, à éclairer, à former l'opinion publique sur » ce sujet et à préparer l'esprit public aux réformes que de- » mande impérieusement la situation du pays, pour arrêter la » décadence de notre système politique1. »
Ces paroles si autorisées indiquent assez la convenance et l'opportunité d'une étude sur les institutions américaines , faite complètement à nouveau et d'après les faits contemporains.
Étudier l'état actuel de la politique, des institutions publiques et des mœurs privées; — signaler les forces , morales productrices du bien et les causes de décadence qui se trouvent en présence ; — enfin , analyser la crise que traverse en ce moment même ce grand peuple et relever d'un côté les symptômes d'antagonisme , de l'autre les espérances de rénovation qui doivent décider de son issue : — tel est l'objet de notre livre. Comme dans toutes les sociétés, le bien et le mal vivent à côté l'un de l'autre aux États-Unis. Ce qui caractérise même plus particulièrement leur situation actuelle, c'est un mélange étonnant de vertus privées et de corruption publique , d'oeuvres considérables pour le bien et des plus tristes symptômes de décadence. Nous constatons avec un soin égal ces deux ordres de faits, et n'obéissons à aucune idée préconçue.
1 Le système du gouvernement américain, son caractère, ses effets, ses défauts, l'organisation des partis et leur influence , la prospérité du peuple soumis à sa protection , par EzraC. Seaman, conseiller légal. Trad. de Th. Hippert, Bruxelles, C. Maquardt. In-8°, 1872. L'ouvrage a paru en Amérique en février 1870.
La méthode que nous avons suivie nous en aura affranchi , nous l'espérons. Cette méthode , c'est celle de l'observation directe et vivante des faits, dont M. Le Play, l'illustre auteur de la Réforme sociale, a donné d'admirables modèles. Nous ne posons pas de thèses à priori, sauf à en demander la justification à des raisonnements et à des faits interrogés systématiquement et présentés plus ou moins habilement. Notre point de départ, au contraire, ce sont les faits constatés par le témoignage des Américains les plus autorisés par leur position sociale et leur caractère , et nous signalons avec eux , en leur laissant autant que possible la parole , les résultats que ces faits produisent dans leur pays. Quand ces témoignages ne constituaient pas des communications essentiellement privées1, nous en avons toujours indiqué soigneusement la source et nous nous sommes même appliqués à séparer nettement la constatation des faits de nos appréciations. La composition y perd sans doute , mais le point de départ est nettement fixé , et d'autres pourront mieux faire en suivant la même méthode.
Avant d'entrer dans cette étude des faits contemporains, il faut jeter un regard rapide sur les origines des États-Unis. Il en est des peuples comme des individus. Le
1 On nous permettra de remercier d'une façon plus particulière, parmi les personnes qui nous ont fourni de bienveillantes et précieuses indications : M Félix Limet, l'éditeur de V Abeille de la Nouvelle-Orléans; M. J. E. Martin, le correspondant américain du Monde; M. Magne, ancien avocat à la Nouvelle-Orléans; le Rév. Gcedlin (du Missouri); M. E. Martin (de la Caroline du Nord); le Rév. Kennely (de la Géorgie); M. Ernest Grimaud de Caux, chan-
sang dont ils ont été formés et les premiers enseignements de leur enfance donnent à leur jeunesse et à leur maturité une physionomie, dont quelques traits subsistent jusqu'à la fin, malgré toutes les révolutions de leur existence.
L'histoire des États-Unis, depuis la proclamation de l'indépendance (1776) jusqu'à nos jours, se partage en deux périodes bien tranchées , dont les années écoulées de 1830 à 1840 forment comme la transition.
Dans la première période, l'émigration européenne n'avait pas encore altéré l'homogénéité de la nation. L'esprit de Washington et de ses contemporains, quoique s'effaçant graduellement, continuait à présider à la direction de l'opinion publique et à la politique des partis. Or, Washington et les hommes de sa génération se rattachaient étroitement aux anciennes institutions et aux vieilles coutumes des colonies. Sans doute des principes complètement différents venaient d'être posés en tête des constitutions des États-Unis; mais des dates et des textes législatifs ne sont pas tout dans l'histoire , et l'on ne peut généralement juger des conséquences d'un changement dans les lois que longtemps après. 11 faut pour cela que tous les hommes formés sous l'empire de la législation ancienne aient disparu et fait place à une autre génération élevée dans les principes nouveaux. Ainsi en a-t-il été du peuple américain. Après 1830 et 1840, la génération formée à l'école de Washington était tout entière-
celier des consulats de France dans plusieurs villes des États- Unis.
Nous devons déclarer que nous avons uniquement demandé des faits et des documents à ces honorables correspondants , et nous revendiquons exclusivement pour nous la responsabilité de nos jugements sur les États-Unis.
descendue au tombeau. Une nouvelle période marquée par l'avènement du suffrage universel et par le débordement de l'immigration amena cet état social, politique et religieux si différent de celui d'autrefois, que nous voulons décrire dans le présent ouvrage.
Pour bien saisir la portée de cette transformation qui s'est accomplie au milieu de luttes, dont la terrible guerre de la Sécession n'a été qu'un épisode; pour apprécier les différents éléments moraux et sociaux qui sont de nos jours en présence aux États-Unis, il faut rappeler en quelques traits saillants les institutions et les principes que la république américaine a reçus à son berceau des colonies, qui depuis un siècle et demi avaient grandi lentement sur les rivages de l'Atlantique.
L'esprit de système et les préoccupations de parti ont souvent altéré le véritable caractère des institutions et des faits de cette époque. Il n'en est que plus nécessaire de fixer , d'après les sources authentiques, la véritable physionomie des principales colonies au moment de la guerre de l'indépendance.
L'histoire des Puritains de la Nouvelle-Angleterre est devenue pour le peuple des États-Unis une légende nationale. Par beaucoup de ses traits, sinon par tous, cette histoire est assez belle pour justifier ce sentiment de leurs descendants, quoique, étudiée dans la vérité des faits, elle soit souvent la condamnation de leurs pratiques actuelles l.
La foi religieuse, la volonté de pratiquer au prix de
1 Les deux ouvrages les plus utiles à étudier sur Phistoire de la Nouvelle-Angleterre sont: V Histoire du peuple américain, par
toutes les privations le culte qu'ils croyaient seul véritable, tels furent les mobiles de l'émigration des Puritains qui, dans le second et le troisième quart du dixseptième siècle, quittèrent l'Angleterre pour aller fonder successivement les établissements de Plymouth, de la baie de Massachussetts , de Connecticut, de New-Haven , de Providence, de Rhode-Island et du New-Hampshire *. Cet esprit inspirait non-seulement leurs lois, mais tous les actes de leur vie, et comme le dit un de leurs historiens :
« Non contents de penser que des bénédictions, en quelque sorte générales, récompenseraient infailliblement leurs prières, ils attendaient avec confiance que Dieu les exauçât d'une manière spéciale selon leurs besoins du moment. Ce fut leur force et leur consolation, quand la famine, les épidémies et les guerres des Indiens les menacèrent de destruction. Plus d'une fois, leurs cris à Dieu reçurent des réponses extraordinaires; plus d'une fois, le bras de l'Éternel se déploya pour leur délivrance d'une manière non moins remarquable que s'il eût agi par de vrais miracles 2. »
Carlier (2 vol. in-8°, Paris, Lévy , 1864), et V Histoire des États- Unis, par Bancroft (trad. franc, 9 vol. in-8°, Verboeckoven). On consultera aussi avec fruit, quoiqu'ils soient écrits à un point de vue protestant très-exclusif, Y Histoire de la république des États- Unis, par M. Astié (2 vol. in-8°, Paris, 1865, Brassart) , et la Religion aux États-Unis, par le Rév. R. Baird (trad. franc., Paris, 1844,2 vol. in-8°). Voyez aussi un substantiel mémoire de M. Joël Parker, The origin, organisation and influence of the towns of New-England , Cambridge, 1867 , in-8°.
1 A l'époque de la guerre de l'indépendance, les établissements des Puritains formaient quatre colonies : Massachussetts , Connecticut , Rhode-Island et New-Hampshire. Le Vermont et le Maine en furent détachés en 1790 et 1820 et complètent le nombre des six États que l'on comprend encore aujourd'hui sous le nom de Nouvelle-Angleterre.
7 Le Rév. Baird, t. II, 1. v., ch. 7.
Issus du plus pur sang de l'Angleterre , inspirés par des pensées si élevées, les Puritains imprimèrent à leurs descendants un caractère qui s'est perpétué presque jusqu'à nos jours, et qui était encore très-nettement accusé en 1830. Mais c'est à tort qu'on les représente comme ayant fondé leurs institutions sur les principes de liberté politique et de liberté religieuse tels qu'on les entend actuellement.
Leurs petits États ou communautés ne furent pas établis en vertu d'un contrat social où chaque individu aurait apporté son droit primordial de souveraineté. Loin de là, toutes leurs colonies furent formellement constituées en sociétés politiques par des chartes dans lesquelles les rois d'Angleterre concédaient la propriété des terres comprises dans la patente, et le droit de s'administrer, de juger, d'élire des fonctionnaires locaux et de faire des lois (pourvu qu'elles ne fussent pas contraires à celles du royaume), à un certain nombre d'individus nominativement désignés dans la charte , à leurs héritiers et ayants droit et à tous ceux qu'ils admettraient dans la suite comme freemen dans la colonie1. C'est par des cessions de droits et des admissions successives que, dans chaque établissement, le corps des freemen se trouva investi de la souveraineté politique, mais toujours en vertu d'une délégation et sous la suzeraineté de la Couronne. Ici il faut éviter
1 Ces divers actes sont analysés et leur portée est très-bien mise en lumière dans le mémoire de M. Joël Parker. On a beaucoup exagéré l'importance du Covenant passé sur le May-Flower par les pèlerins de Plymouth : cet acte ne fut pas une déclaration de principes, mais bien une concession faite par les Puritains qui formaient la majorité des passagers , à un certain nombre d'émigrants qui n'appartenaient pas à leur croyance et qui craignaient une fois à terre d'être privés de leurs droits politiques. Voir l'historien américain Elliot, History of New-England, 1. 1, p. 102.
une confusion : le terme de freeman n'est pas du tout synonyme d'homme libre. Ce titre, d'après les vieilles lois anglaises et germaniques, n'appartenait qu'au chef de famille qui possédait la terre en franche tenure, et qui, de plus, avait été reconnu comme tel par l'assemblée des freemen de la Marche de YHundred, de Y Ho/ selon les pays et les temps. Cette notion essentiellement limitée du droit politique se retrouve dans toutes les colonies, et elle a été jusqu'à 1830, et même 1840, la base des institutions américaines. On va voir, dans un instant , comment les Puritains la resserrèrent encore. Sans doute on relève dans les écrits de leurs prédicants du seizième siècle, comme chez les anabaptistes d'Allemagne , tous les principes de la Révolution, le dogme de la souveraineté du peuple, celui de l'égalité native de tous les hommes et jusqu'à l'idée du- mariage civil ; il est vrai aussi que la franc-maçonnerie puisa plus tard ses doctrines à cette source ; mais , quand on étudie sans parti pris la succession des faits historiques , on reconnaît que les Puritains de la Nouvelle-Angleterre , dès qu'ils eurent touché le sol du Nouveau-Monde et furent aux prises avec les difficultés de l'organisation d'une société, laissèrent de côté les théories politiques de leurs prédicateurs pour s'en tenir uniquement aux dogmes religieux. La plupart des idées qu'avaient mises en avant les hommes de la Réforme sommeillèrent pendant la période coloniale , et c'est en suivant des pratiques tout autres que les Puritains firent prospérer leurs établissements.
Dans l'ordre religieux , ils ne posèrent pas davantage la thèse de la liberté absolue. Ils revendiquaient le droit de pratiquer leur religion comme étant la seule vraie , et non pas en vertu d'un droit inhérent à tout homme. Comme les premiers chrétiens en face des empereurs
païens, ils invoquaient la souveraineté absolue de Dieu : seulement, au lieu de puiser la règle de leurs croyances dans les décisions des papes et des conciles , ils la demandaient aux interprétations particulières de leurs théologiens.
Partant de l'idée très-juste en soi que la vie présente et ses biens ne sont qu'une préparation à la vie future, ils pensèrent que la société civile devait être complètement subordonnée à cette fin et que tous les membres de la communauté devaient être contraints à observer les préceptes divins du Décalogue. En cela les Puritains ne faisaient que se conformer à la pratique de toutes les grandes races, mais ils poussèrent encore plus loin cette idée, et donnèrent un tour tout particulier à leurs institutions en les modelant sur le gouvernement du peuple d'Israël à l'époque des Juges. Il leur parut sans doute mieux répondre qu'aucun autre à leur dessein de se maintenir isolés de tout contact avec des éléments étrangers. Le Code du Connecticut reproduisait textuellement une suite de versets du Deutéronome et du Lévitique ; les lois de toutes les colonies punissaient de mort l'idolâtrie, la sorcellerie, le blasphème, le parjure, le viol, l'adultère, la sodomie, la bestialité. Les rapports illicites entre les deux sexes , même des baisers entre personnes non mariées, étaient punis de l'amende et du fouet. Le défaut d'assistance à l'office divin entraînait une réprimande publique, suivie d'une forte amende. La violation du repos du septième jour était frappée de peines encore plus fortes. Le soin de mettre en vigueur cette rigoureuse discipline fut confié aux autorités locales des towns, et ces petites agglomérations devinrent le foyer d'une surveillance morale réciproque très-active et très-inquisitoriale, mais dont le résultat fut de maintenir pendant
de longues générations une remarquable austérité de
mœurs.
Le véritable souverain des établissements puritains, c'était Dieu; leur constitution, leur grande charte, c'était la Bible. La Cour générale desfreemen ou plutôt Y Assemblée des saints, ainsi qu'ils s'appelaient eux-mêmes, n'exerçait le pouvoir que comme l'interprète inspiré des volontés divines, et elle ne délibérait qu'après des jeûnes, des prières et des sermons. Si l'on veut voir là la souveraineté du peuple telle que l'entendent nos constitutions modernes, il faut convenir qu'elle a singulièrement changé d'aspect !
Le gouverneur de la colonie , les assistants qui composaient son conseil et les députés des towns dont la réunion formait la Cour générale, ainsi que les officiers des communes, étaient élus par le suffrage de tous \esfreemen; mais , outre les conditions générales de capacité résultant de la common-law anglaise, les Puritains, profitant du droit, inscrit dans leurs chartes, de recevoir comme freemen seulement ceux qu'ils jugeraient convenables, subordonnaient l'acquisition de ce droit à des conditions religieuses très-rigoureuses. Il fallait pour cela être membre de la Congrégation.
Qu'était donc la Congrégation?
Une fois maîtres d'appliquer complètement leur idéal religieux et social , les Puritains avaient établi une démarcation tranchée entre le commun des fidèles, ceux qui adhéraient à leurs dogmes et assistaient au service religieux, et le petit nombre d'élus, de saints, qui participaient à la communion. Ces derniers formaient seuls la Congrégation ;les autres restaient confondus dans la Société. Or, on n'était admis à la communion qu'après avoir été réellement régénéré par la grâce et avoir fait juger la
vérité de cette régénération par les membres de la Congrégation, Conséquents jusqu'au bout avec leur système, les Puritains regardaient les communiants comme offrant seuls des garanties suffisantes pour gouverner la colonie au nom de Dieu, et ils n'accordaient la qualité defreeman qu'aux membres de la Congrégation. Ceux qui faisaient simplement partie de la Société étaient privés de tout droit dans l'administration de la colonie et des towns; ils ne concouraient même pas au jugement par jurés !
En réalité la colonie était gouvernée par un très-petit nombre de chefs de famille profondément pénétrés de l'esprit de la secte et liés entre eux par une solidarité étroite. A la tête de cette petite oligarchie se trouvaient les ministres et les anciens, ruling elders. C'étaient eux qui dirigeaient par leur influence toutes les affaires publiques1.
De son côté le pouvoir civil regardait comme son premier devoir d'ètayer l'Eglise, selon la parole du célèbre ministre John Cotton; non-seulement il proscrivait rigoureusement tous ceux qui n'adhéraient pas aux principes du congrégationalisme et défendait l'entrée de la colonie , sous les peines les plus atroces, aux catholiques, aux quakers, aux anabaptistes, mais encore la Cour générale veillait soigneusement à mainlenir une rigoureuse orthodoxie dans les différentes congrégations de la colonie , et exilait
4 « Telle était, dit un vieil historien , l'influence de John Cotton » sur les cœurs que tout ce qu'il conseillait dans la chaire était tout >» de suite converti en loi, s'il s'agissait d'une matière civile, ou bien » mis en pratique dans l'Église, s'il s'agissait du spirituel. » En 1635, les habitants de Charlestown (Massachussetts) choisissaient, pour gouverner le town, onze hommes qui, « après avoir pris l'avis du pasteur et du teacher (prédicateur), dans tous les cas de conscience y résoudront toutes les affaires concernant la localité. »
impitoyablement ceux qui soutenaient la moindre doctrine particulière. Ce sont des Puritains chassés par leurs frères du Massachussetts et du Connecticut qui allèrent fonder les plantations de Providence et de Rhode-Island , ainsi que les établissements du New-Hampshire.
Jusqu'au milieu du dix-huitième siècle la plupart des luttes des colonies de la Nouvelle-Angleterre contre la Couronne eurent pour objet de défendre ce système théocratique de gouvernement. Les dissidents, les nombreux individus privés des droits politiques, s'adressaient incessamment au roi pour obtenir sa protection contre l'oppression dont ils étaient victimes. Comme les Stuarts, Guillaume d'Orange dut intervenir : il exigea que les dissidents'protestants fussent tolérés et que le droit de suffrage fût, conformément aux principes du droit. anglais, accordé à tous les propriétaires d'un immeuble de 40 shellings de revenu, ou de valeurs mobilières se montant à 40 livres.
Forcés de céder, les Puritains renoncèrent ostensiblement à subordonner la qualité defreeman à celle de membre de la congrégation; mais ils s'arrangèrent pour que le pouvoir restât toujours entre leurs mains; ils élargirent les bases de leur organisation en faisant entrer dans la congrégation tous ceux qui adhéraient à leurs dogmes, et prirent des mesures encore plus rigoureuses pour maintenir l'orthodoxie parmi les ministres, les instituteurs et les professeurs des collèges. Les dissidents étaient, par des persécutions sourdes, obligés ou de quitter la colonie, ou d'en adopter le culte. Aussi la Nouvelle-Angleterre resta-t-elle complètement puritaine jusqu'au commencement du dix-neuvième siècle. A plusieurs reprises les ministres et les habiles hommes d'État qui dirigeaient les colonies eurent recours à des moyens extraordinaires pour
réveiller dans les masses l'esprit primitif des pèlerins. Le plus remarquable de ces mouvements est connu dans l'histoire sous le nom de grand réveil de 1740 ; il laissa une trace profonde dans les mœurs et dans les lois , devenues plus que jamais austères. D'après ces lois , qui reflètent l'état de la société au moment de la guerre de l'indépendance, les jurements, l'adultère, la fornication, la violation du sabbat continuaient à être sévèrement punis; les quelques journaux qui commençaient à paraître étaient soumis à une censure rigoureuse; le théâtre était absolument proscrit. On fermait ainsi, autant que l'on pouvait, tout accès à l'esprit nouveau.
L'état social répondait à cette sévérité de principes, et, quoi qu'on en ait dit, la Nouvelle-Angleterre n'était rien moins qu'égalitaire. Les lois de succession étaient éminemment conservatrices : non-seulement les pères de famille avaient partout le droit de tester le plus absolu, et ils en usaient pour transmettre intégralement leur domaine au fils qu'ils s'étaient associé de leur vivant comme héritier, mais encore les lois àb intestat tendaient ouvertement à conserver les biens dans les familles. New-Plymouth et Rhode-Island avaient gardé purement et simplement les lois de l'Angleterre en cette matière, c'est-à-dire le droit de primogéniture pour la succession aux immeubles. Le Massachussetts et le Connecticut, imités en cela par la Pennsylvanie, avaient mis en vigueur la loi de Moïse , qui accorde une double part à l'aîné des enfants mâles.
Grâce à ces lois et à l'esprit général qui régnait dans les populations, il s'était formé une hiérarchie sociale qui, pour ne pas dériver du système féodal, n'en était pas moins solidement assise. Dès le début des colonies, les Puritains avaient eu à leur tête des hommes riches et dis-
tingués qui avaient amené de nombreux serviteurs engagés {indented servants).
C'est parmi ces personnages qu'ils choisissaient leurs magistrats et les elders de leurs congrégations. Ainsi s'élevèrent peu à peu un certain nombre de familles riches et considérées qui transmettaient leurs domaines patrimoniaux de mâle en mâle, s'alliaient exclusivement entre elles, et se faisaient remarquer par leur science dans l'Université et leur piété dans l'Église. Les choix populaires ne s'égaraient guère en dehors de leurs membres. En résumé, la société de la Nouvelle-Angleterre au dix-huitième siècle ressemblait de plus en plus à celle de la mère patrie. Rien n'y rappelait, il est vrai, le rôle prépondérant de la chambre des lords , mais la vieille yeomanry anglaise s'y était transportée tout entière1, et les lois, s'inspirant des mœurs , faisaient dans bien des occasions respecter les privilèges sociaux des gentlemen 2.
1 L'éminent écrivain qui a retracé récemment la -vie de Josiah Quincy (du Massachussetts), donne sur ses ancêtres des détails qui, dans leur simplicité et leur précision, en apprennent plus que bien des volumes sur le véritable état social de la Nouvelle-Angleterre. Le premier des Quincy arrive à Boston en 1636, en amenant avec lui six indented servants. Il forme immédiatement un domaine rural qui est encore aujourd'hui dans les mains de sa famille et porte son nom. Dès l'année qui suit son arrivée, il est élu représentant à la Cour générale. Ses descendants occupent tous successivement les fonctions publiques , et s'allient avec un petit nombre de familles, de même condition qui, par le. fait, ont le monopole de fournir à la colonie ses principaux magistrats .et de commander la milice. La plupart des Quincy passent une partie de leur existence sur leur domaine rural et là ils remplissent les fonctions de Countymagistrate et mènent la vie des Country-gentlemen. On voit fréquemment les familles de ce rang contracter des alliances avec des baronnets anglais. (V. Life of Josiah Quincy of Massachussetts, by his son Edmund Quincy. Doston, 1868, in-8°, chap. i. Ancestry.)
8 V. à la fin du volume : Document annexé A.
Sauf les institutions religieuses qui lui étaient particulières, la Nouvelle-Angleterre ne présentait pas en 1776, avec les colonies du Sud, l'opposition de caractère et d'intérêts qui s'est développée plus tard. Dans des conditions économiques très-différentes, les mêmes principes, les mêmes idées de hiérarchie sociale y présidaient au gouvernement local, et l'esclavage lui-même y était en vigueur aussi bien qu'au Sud. La Nouvelle-Angleterre et la Pennsylvanie n'y renoncèrent qu'après la guerre de l'indépendance, lorsqu'elles eurent reconnu que l'émigration européenne était plus profitable dans leur climat que le travail des noirs l.
C'est une vue tout à fait erronée que de faire honneur aux principes religieux des Puritains des libertés locales et domestiques qu'ils avaient établies dans leurs petites communautés. Ces libertés avaient une origine plus ancienne et elles s'étaient également développées dans les colonies du Sud. Le Maryland catholique, sous le gouvernement des lords Baltimore, ses propriétaires, avait une Cour générale composée de tous lesfreemeu de la colonie, et jouissait en réalité d'autant de liberté que la Nouvelle- Angleterre 2.
Il en était de même de la Virginie 3. Sa fondation n'avait
1 L'abolition de l'esclavage fut prononcée dans la Pennsylvanie en 1780, dans le Massachussetts en 1781, dans le Connecticuten 1784, dans le New- York en 1791 ,dans le New-Jersey seulement en 1804.
2 Voyez Mac Mahon, History of Manjland, etCARUER, Histoire du peuple américain, t. II.
8 Sur l'histoire delà Virginie et des autres colonies du Sud, voir, outre les ouvrages de Bancroft et de Carlier, Life of Thomas Jefferson by James Parton (Boston, 1874, in-8», Osgood et O).
pas eu un mobile religieux , mais elle n'en avait pas moins reçu de la mère patrie des éléments précieux de population. Après l'assassinat juridique de Charles Ier, beaucoup de royalistes étaient venus s'y réfugier et y avaient apporté, avec la richesse, les meilleures traditions anglaises.
Province royale, c'est-à-dire administrée directement au nom du roi par un gouverneur nommé par lui , elle était en fait aussi libre que les provinces dites de Chartes. Aucune taxe ne pouvait être levée sans le consentement de Y Assemblée coloniale, qui se composait d'une Chambre des bourgeois élue par tous les freemen des plantations (chefs de famille franc-tenanciers), et d'un Conseil choisi par la couronne parmi les plus grands propriétaires du pays. C'étaient également les propriétaires de chaque localité qui rendaient la justice en qualité de county-magistrates , avec le concours du jury dans les causes importantes. Ainsi que dans la Nouvelle-Angleterre , on avait voulu faire des principes religieux la base des institutions ; seulement c'était l'anglicanisme qui était la religion d'État , et l'on y proscrivait les Puritains, comme ceux-ci proscrivaient chez eux l'église épiscopale. A part cela, les statuts de 1633 offrent de curieuses analogies avec ceux de Plymouth et de Massachussetts. Les trustées, ou marguilliers des paroisses, sont tenus sous serment de dénoncer tous les individus de mauvaise vie , ceux qui s'affranchissent des pratiques religieuses, les ivrognes, les blasphémateurs, les adultères, les libertins, les calomniateurs, ceux qui n'ont pas une tenue décente et convenable pendant le service divin, enfin les maîtres qui négligent d'instruire dans le catéchisme leurs enfants et leurs serviteurs. L'ivresse était punie chaque fois d'une amende de cinq shellings, et chaque juron d'un shelling. Le zèle religieux, on le voit,
n'était pas l'apanage exclusif des Puritains; cependant, grâce aux mœurs plus douces des Virginiens et au peu de densité de la population , on n'arriva jamais pratiquement dans cette colonie au rigoureux système de surveillance et d'espionnage mutuels qui régnait dans les towns de la Nouvelle-Angleterre .
La constitution physique du pays, dont les vastes plaines sont coupées par de larges rivières , la nature de ses cultures, l'importation des nègres d'Afrique qui y multiplièrent rapidement, toutes ces causes contribuèrent, avec les traditions apportées d'Angleterre par les fondateurs de la colonie, à développer cette classe de grands planteurs qui ont fait la force de la Virginie et sont un des types les plus originaux que rencontre l'historien.
Ils vivaient dans le manoir établi au centre de la plantation d'une'façon tout à fait patriarcale, se livrant à la chasse et exerçant une hospitalité à la fois simple et généreuse. Chaque plantation était munie de tous les ateliers nécessaires à la préparation des aliments, à la confection des vêtements et des objets de première nécessité. C'était un, petit centre qui se suffisait à lui-même. Le commerce était très-peu développé. Les grands propriétaires avaient des correspondants à Londres et recevaient une fois par an les objets de luxe demandés, par des navires qui remontaient les rivières et emportaient en échange le tabac et le riz produits sur leurs domaines. Il n'y avait point de villes : Williamsburg, où se réunissait Y Assemblée coloniale, ne comptait que deux mille habitants en 1774.
L'on évitait par-dessus tout de diviser les plantations. Le morcellement eût détruit l'unité des forces agricoles qui y étaient concentrées et ruiné le personnel qui leur était attaché. Un système de substitutions, analogue à celui de
l'Ecosse, assurait la conservation des biens dans les familles. Les cadets avaient une carrière toute tracée : c'était d'aller fonder, avec des serviteurs détachés du domaine patrimonial, une nouvelle plantation dans les terres conquises sur les Indiens.
Par suite de cette vie primitive et un peu rude , il s'était formé en Virginie une race fière et énergique ayant toutes les fortes qualités de la noblesse du moyen âge , propre à la guerre et au gouvernement. Le patriciat incontesté dont jouissaient les grands propriétaires reposait uniquement sur l'harmonie des différentes classes et la sympathie que leur genre de vie inspirait à leurs voisins. 11 n'y avait pas plus de tenures féodales en Virginie que dans la Nouvelle-Angleterre , et le droit de suffrage appartenait à tous les freemen payant des taxes. Au-dessous des grands planteurs il s'était formé une classe rurale moyenne , une véritable yeomanry, composée de familles qui cultivaient elles-mêmes des domaines moins étendus avec le secours d'un petit nombre d'esclaves. Au dix-huitième siècle, cette classe occupait la plupart des sièges de la Chambre des bourgeois i.
A la fin du dix-huitième siècle la Virginie était la plus peuplée des colonies. Elle comptait 748,000 habitants, tandis que le Massachussetts n'en avait que 378,000. Sa supériorité était tellement reconnue que les milices de la Nouvelle-Angleterre se rangèrent sans hésitation sous le commandement de Georges Washington, le plus illustre de ses enfants.
Washington appartenait à une des premières familles du pays. Son éducation s'était faite uniquement auprès de ses parents et dans son voisinage. 11 passait sa vie sur son
1 Voyez quelques faits très-caractéristiques dans M. Carlier, t. I, p. 124-125 et dans la Vie de Jefferson de M. James Parton.
domaine rural de Mount-Vernon, dont il avait hérité de son frère aîné mort sans enfants, conformément à la vieille coutume successorale. Ses hautes aptitudes s'étaient développées, et il était arrivé peu à peu au premier rang parmi ses concitoyens, en gouvernant sagement sa famille et ses serviteurs, en administrant habilement ses domaines, en remplissant les fonctions du gouvernement local et en prenant part comme chef de la milice aux guerres contre les Indiens et les Français1.
Après diverses vicissitudes, les autres colonies du Sud, les Carolines et la Géorgie, avaient fini par avoir des institutions politiques et sociales semblables à celles de la Virginie : elles gravitaient dans son orbite, recevaient son impulsion comme des provinces, et contribuaient ainsi à en faire l'État le plus important, politiquement parlant.
La colonie de New- York et la Pennsylvanie tenaient une place intermédiaire entre la Nouvelle-Angleterre et les colonies du Sud. New-York fut de bonne heure une grande ville commerçante , et dans les commencements de l'insurrection ç\\e se fit remarquer par sa prudente temporisation. Les Hollandais, qui avaient d'abord occupé son territoire, puis les Anglais, y avaient constitué de grands domaines appelés manoirs, dont les propriétaires avaient divisé le sol à des tenanciers à bail perpétuel. La colonie était gouvernée par une aristocratie territoriale et commerciale très-puissante.
La Pennsylvanie avait été fondée par Penn dans le but d'assurer aux quakers un établissement où ils pussent vivre en paix et conformément à leurs principes. Son meilleur titre de gloire sera d'avoir suivi l'exemple des
1 Voyez Histoire de Washington , par Cornélis de Witt, ch. h et m.
catholiques du Maryland et proclamé la tolérance religieuse. Sous ce rapport comme sous plusieurs autres, la Pennsylvanie a exercé une influence encore plus grande que la Nouvelle-Angleterre sur la formation de l'esprit américain moderne. La première constitution que Penn avait donnée à la colonie portait fortement l'empreinte des idées particulières à sa secte. Elle établissait notamment le suffrage universel. Mais au bout de trois ans, l'Assemblée de Pennsylvanie y renonça et établit un système électoral- fondé sur des conditions de cens, analogue à celui des provinces du Sud.
En résumé, chaque colonie formait un petit corps politique, indépendant en fait, sous la lointaine suzeraineté de la couronne d'Angleterre. Leurs institutions s'était peu à peu développées dans le même sens, en se fondant sur les principes de la common-law, sur ce souvenir de la vieille liberté germanique et chrétienne que les premiers émigrants avaient apporté avec eux, et qui, même en Europe, vivait toujours dans la conscience des peuples comme l'expression d'un droit antérieur et supérieur à toutes les usurpations de l'absolutisme césarien. Les treize colonies étaient la reproduction de ces communautés autonomes appelées jadis Marches ou Provinces, sur lesquelles le régime féodal s'était superposé au moyen âge sans le détruire, et dont les Pays Basques sont restés de nos jours un admirable modèle. Le lien qui les unissait à la couronne d'Angleterre était fondé sur le respect, de part et d'autre, du droit traditionnel et de la coutume; il ne comportait nullement la subordination des colonies au
parlement de la métropole. Ce fut uniquement pour défendre cette position de droit contre les tentatives injustes de ce parlement, servilement dévoué aux intérêts particuliers du commerce de Londres, que s'engagea la lutte d'où l'indépendance sortit par la force des choses.
Cette révolution, comme on l'appelle aux États-Unis , n'eut rien de commun avec le cataclysme qui, douze ans plus tard , mit en question , de l'autre côté de l'Océan , tous les principes sociaux. La lutte commença d'abord sur le terrain juridique. Les publicistes des colonies protestaient contre les taxations arbitraires du parlement britannique au nom de la common-law, selon laquelle aucun Anglais ne peut être soumis à une taxe s'il n'est pas représenté dans le parlement qui l'a votée. Quelquesuns, invoquant les souvenirs laissés par l'administration bienveillante des Stuarts , allaient même jusqu'à accuser l'effacement de la prérogative royale et sa subordination, depuis la révolution de 1688, à l'omnipotence du Parlement *.
Il fallut bien du temps avant que la pensée d'une séparation vînt aux insurgeants. « Tout homme intelligent en Amérique ne désire rien moins que l'indépendance » , écrivait Washington en 17 74. — « C'est calomnier la province de Massachussetts, disait John Adams peu de temps avant le combat de Lexington, que de prétendre qu'il s'y rencontre quelqu'un qui soupire après l'indépendance. » — Avant le 19 avril 1775, racontait plus tard Jefferson
1 Voyez Thomas Jefferson. Étude sur la démocratie américaine, par M. Cornélis de Witt (in-18), p. 69. Fenimore Cooper , dont on ignore généralement en France l'importante carrière de publicistes mis dans la bouche d'un des personnages du roman le Paquebot (ch. xxix) cette dernière opinion, qui parait être la sienne.
je n'avais pas entendu le moindre murmure annonçant une tendance à se séparer de la Grande-Bretagne. »
La résistance , puis la guerre, furent conduites par les assemblées coloniales qui avaient existé de tout temps. C'étaient les hommes les plus considérables du pays , ceux qui avait exercé pendant de longues années les charges publiques, qui dirigeaient le mouvement.
Même après la déclaration d'indépendance, le changement fut moins sensible qu'on ne l'imagine à première vue. Les gouvernements et les assemblées de chaque colonie conservèrent le pouvoir et l'exercèrent à peu près comme auparavant.
« La Grande-Bretagne, dit l'historien Bancroft, était devenue » pour les États-Unis une nation étrangère. Chacun des anciens » sujets du roi d'Angleterre devait maintenant son serment à » la dynastie du peuple et devenait citoyen de la nouvelle répu- » blique. A cette exception près, toute chose demeura dans » le même état que devant; chaque individu garda ses droits; » la dissolution des colonies n'eut pas pour objet le retour à » l'état de nature; le peuple nouveau n'accomplit pas une révo- » lution sociale. Les affaires concernant la police et le gouver- » nement intérieur furent soigneusement retenues par chaque » État, qui pouvait individuellement entrer dans la carrière
» des réformes domestiques
» Les États-Unis d'Amérique s'attribuèrent les pouvoirs relatifs » aux alliances étrangères, à la guerre et au commerce. »
Les gouvernements des États ne furent que la continuation des gouvernements coloniaux "■ On se borna aux changements rendus strictement nécessaires par le nouvel
1 Voir entre autres la Constitution du New-Hampsuire du 19 septembre 1776, celle de la Caroline du Sud du 26 mars 1776, celle du New-Jersey du 2 juillet 1776. Ces constitutions marquent la transition du régime colonial à celui de l'indépendance.
état de choses, comme de faire nommer le gouverneur par le peuple ou la législature. Le Rhode-Island conserva même purement et simplement jusqu'en 1826 la charte que lui avait octroyée Charles II.
vu
Cependant, dès cette époque, deux esprits très-opposés étaient en présence. La grande majorité du peuple était profondément religieuse, et, quand le congrès continental voulut le soulever contre l'Angleterre, il prescrivit des jeûnes et des supplications extraordinaires , et demanda partout aux ministres du culte le secours de leur influence. C'est sur ces sentiments que s'appuyaient Washington et ses amis quand ils poursuivaient l'émancipation des colonies uniquement comme le développement de leurs droits historiques et s'efforçaient ensuite, une fois le triomphe obtenu, de rasseoir sur ses bases anciennes la société ébranlée par de si grands événements. Mais des pensées bien différentes animaient d'autres hommes.
Les classes élevées avaient ressenti en Amérique l'influence de l'esprit de scepticisme et d'impiété qui , au dixhuitième siècle, s'était emparé de l'aristocratie anglaise. Des loges maçonniques furent introduites à cette époque, et l'on commença à propager dans leur sein, avec le mépris de tous les cultes positifs , les trois faux dogmes qui constituent l'essence de la Révolution, — la perfection originelle de l'humanité, — le droit absolu de chaque individu à satisfaire tous les penchants de la nature* — enfin, l'égalité native de tous les hommes , ou la souveraineté du peuple.
Au fond , ces trois principes étaient en germe dans le
protestantisme. Pendant deux siècles ils étaient restés à l'état latent, mais le jour où ils étaient tirés de l'ombre et propagés par une association active , puissante et marchant droit au but, la société protestante se trouvait sans défense, et quoique tous les bons esprits sentissent le danger de ces théories , ils ne savaient au nom de quelle doctrine certaine les combattre.
Les loges américaines s'étaient assez développées pour envoyer des délégués au grand couvent maçonnique qui eut lieu à Paris en 1785 et où la Révolution française fut décidée1. Franklin, comme beaucoup d'hommes marquants de l'époque , était un de leurs membres les plus actifs, et malgré sa fameuse invocation à Dieu dans la convention de Philadelphie, on peut juger de ses véritables sentiments par son étroite liaison avec les coryphées de la secte philosophique. Mais le plus actif de tous les propagateurs des idées révolutionnaires, était Jefferson ; sa correspondance ne laisse aucun doute sur son esprit de sectaire et sur le but qu'il poursuivait 2. Dans son État natal , en Virginie , il déploya toute son activité pour détruire l'union de l'Église et de l'État (chap. xvn, § 2), et faire abolir les coutumes successorales qui assuraient
1 Voyez les Sociétés secrètes et la société, ou Philosophie de Vhistoire contemporaine , t. I, pp. 69 et 269 (Paris. Albanel 1874, 2 vol. in-8°).
2 Sur Jefferson, voir, outre l'ouvrage cité de M.Parton qui exalte d'un bout à l'autre son rôle de révolutionnaire, Thomas Jefferson, étude sur la démocratie américaine, par M. Cornélis de Witt ; les Lettres sur les États-Unis, par M. de Saint-Victor, lettre XIV; et dans les Essays d'un écrivain américain , M. Joseph Cobb (New- York, in-8°, Appleton, 1855), une étude où le grand révolutionnaire est jugé avec une juste mais impartiale sévérité. On voyait également à cette époque figurer , parmi les défenseurs des colonies, le pamphlétaire Thomas Payne qui devait plus tard siéger à la Convention et voter le régicide.
la conservation des familles (chap. xiv, § 1). Chargé dans le congrès continental (1776) de rédiger la Déclaration des droits, qui devait justifier l'attitude prise par les colonies, il en profita pour y affirmer la thèse de la souveraineté du peuple et la plupart des principes révolutionnaires.
« Nous regardons, porte en débutant ce document juste- » ment fameux, comme évidentes par elles-mêmes les vérités » suivantes : Que tous les hommes sont créés égaux; qu'ils » ont été doués par le Créateur de certains droits inalté- » râbles; que parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et » la recherche du bonheur; que les gouvernements sont établis » parmi les hommes pour garantir ces droits, et que leur juste » pouvoir émane du consentement des gouvernés ; que lors- » qu'une forme de gouvernement cesse d'atteindre ce but, » le peuple a le droit de la changer ou de l'abolir et d'établir » un nouveau gouvernement en le fondant sur ces principes, » et en organisant son pouvoir en telle forme qui lui paraît la » plus convenable pour sa sûreté et son bonheur. »
Quand on consulte l'historique de la rédaction de cette pièce , on voit que les membres du Congrès portèrent beaucoup plus leur attention sur l'exposé en fait des griefs des colonies que sur cette affirmation de principes. Mais elle n'en était pas moins écrite en tête du texte sur lequel allait désormais reposer la nationalité américaine et elle" fut reproduite par la plupart des États qui rédigèrent à cette époque leurs constitutions particulières. Comme nous le verrons (chap. n, § 2 et 3), ces premières constitutions étaient en réalité très- conservatrices , et ces déclarations de principes n'étaient pour lors qu'une lettre morte, mais elles n'en devaient pas moins exercer une influence décisive sur la direction de l'esprit public '.
• Les novateurs de cette époque , en Amérique comme en France, avaient dans l'excellence de la nature humaine une confiance qui
L'influence de Washington reprit heureusement le dessus dans la Convention de Philadelphie (1787), où fut élaborée la Constitution fédérale des États-Unis. Dix ans s'étaient écoulés depuis la guerre ; les passions s'étaient calmées; la nation était sous l'impression d'une salutaire réaction contre les désordres populaires qui avaient suivi le triomphe sur l'Angleterre. Tel ardent révolutionnaire, comme John Adams , mûri par l'expérience et la pratique des affaires, était devenu un conservateur résolu. Jefferson se trouvait heureusement éloigné de l'Amérique par ses fonctions d'ambassadeur à Paris. Aussi, cette Assemblée se trouva composée des hommes les plus sages du pays. Ils se mirent à l'abri de la pression des partis en tenant leurs séances à huis clos, et en gardant, pendant de longs mois , le secret le plus absolu sur leurs délibérations. Washington et les principaux membres de la Convention, Hamilton, Randolph, Dickinson, Madison, Gouverneur-Morris, étaient convaincus de la supériorité de la monarchie , et ils auraient donné à leur pays des institutions semblables à celles de l'Angleterre s'ils en eussent trouvé les éléments.
Cet esprit de sagesse , empreint dans la constitution qui sortit de leurs délibérations, a fait sa valeur et lui a permis
se traduit parfois de la façon la plus naïve. Ainsi dans la déclaration des droits de la Virginie (1776) on trouve des aphorismes comme ceux-ci rédigés en forme d'article de constitution : « Un peuple ne » peut conserver un gouvernement libre et le bonheur de la liberté » que par une adhésion ferme et constante aux règles de la justice , » de la modération, de la tempérance, de l'économie et de la vertu » et par un recours fréquent à ces principes fondamentaux. » La Constitution de Pennsylvanie (1776) statue que « toutes les fois que » par l'augmentation de ses émoluments ou par quelque autre » cause, un emploi deviendra assez lucratif pour émouvoir le désir » et attirer la demande de plusieurs personnes, le Corps législatif » aura soin d'en diminuer les profits. >»
de maintenir pendant près de soixante-dix ans l'harmonie entre les différentes parties de l'Union, et d'assurer à son peuple le bienfait de la paix intérieure. Mais les partis , s'inspirant des faux principes de l'école de Jefferson, ont peu à peu miné l'œuvre de Washington , et ce livre va montrer ce qu'est devenue entre leurs mains la République américaine.