CHAPITRE PREMIER
CE QUE LES PARTIS ONT FAIT DE i/OEUVRE DE WASHINGTON.
La Constitution fédérale de 1787 reposait tout entière sur le respect des droits traditionnels et historiques.
La première Confédération s'étant montrée impuissante à assurer la liberté de l'Amérique contre un retour offensif toujours possible de la part de l'Angleterre, les États sentirent la nécessité de sacrifier quelques-uns de leurs droits pour resserrer le lien fédéral. Mais en cela ils agirent comme des corps autonomes et souverains. La Constitution une fois rédigée fut soumise non pas à un plébiscite de tout le peuple américain, mais à la ratification des législatures de chaque État, qui subordonnèrent leur acceptation à l'adoption de certains amendements définissant encore mieux leurs droits *.
Les pouvoirs de l'Union eurent pour attributions ce qui avait trait à la défense du pays , aux relations internationales, aux lois de douane et à l'établissement d'une légis-
1 Les différents États ne ratifièrent la Convention que successivement. Rhode-Island retarda son acceptation jusqu'en 1790. En donnant la sienne , la Virginie réserva expressément son droit de se retirer de l'Union : « Nous , délégués du peuple de Virginie , dé- » clarons et faisons savoir en son nom , que les pouvoirs accordés » d'après la constitution venant du peuple des États-Unis , peuvent » être repris par lui dès qu'on en abuserait pour lui faire tort ou » l'opprimer. » New-York et Rhode-Island firent des déclarations analogues.
lation commerciale uniforme, à la police de la navigation, à l'établissement d'une monnaie commune , à l'organisation des territoires nouvellement occupés et au jugement des contestations entre les États particuliers. A la différence de la première Confédération , qui ne pouvait faire valoir ses pouvoirs qu'en se servant des autorités des États, le gouvernement fédéral put se faire obéir par lui-même. Il eut surtout le territoire de l'Union des agents qui, pour les objets rentrant dans ses attributions , exercent directement l'autorité publique sur les citoyens, et des cours de justice dont la juridiction porte sur toutes les causes civiles et criminelles dérivant soit de la Constitution, soit des lois des États-Unis.
En dehors des attributions énumérées ci-dessus, les États demeurèrent souverains; ils ont ainsi conservé la plénitude de leurs pouvoirs en fait de législation civile et criminelle, d'administration de la justice, de gouvernement local , d'instruction et de travaux publics. Ils s'imposent et empruntent comme ils l'entendent et ont la disposition de leur milice, qui ne passe sous l'autorité du président des États-Unis qu'en temps de guerre.
La part de souveraineté qui restait aux États était tellement grande, et à cette époque ils formaientde petites nationalités si vivaces, que, selon les prévisions des rédacteurs du Fédéraliste, la véritable influence dirigeante dans l'Union devait toujours rester entre les mains des gouvernements des États, et non dans celles des magistrats fédéraux '.
Ce caractère de traité international et de transaction qu'eut la Constitution de 1787 fit précisément sa supériorité. Ses auteurs n'eurent pas la prétention de formuler dans un texte complet tous les droits et tous les devoirs
1 Tl>efederalist,n. 47 et 48.
des hommes et des citoyens. Loin de prononcer l'abrogation en bloc de toutes les lois qui ne figuraient pas dans leur œuvre, ils supposèrent constamment que les institutions fondamentales de la nation, la religion, la liberté de la famille , la propriété individuelle et libre subsistaient préalablement à toute constitution écrite. Ces institutions, âme de la patrie et bienfait suprême de la vie nationale (freedom), sont comprises dans le droit coutumier, common-law, que les Américains tiennent des Anglais et qui reste toujours en vigueur dans tous les cas où il ne lui a pas été expressément dérogé (chap. xv, § 1, et xvn, § 1). Au lieu de procéder à priori et sur une table rase , la Constitution se bornait d'ailleurs à régler les rapports d'entités vivantes et organiques qui étaient les États, et dans le domaine de l'Union elle organisait les divers pouvoirs fédéraux d'après les modèles fournis par leurs constitutions particulières.
ri
Loin de favoriser le principe de la souveraineté du peuple, Washington et les auteurs de la Constitution fédérale ont voulu établir un gouvernement de balance dans lequel aucun des pouvoirs ne pût se prétendre le représentant des volontés populaires, et où les droits des minorités fussent en dehors des atteintes du despotisme de la majorité.
Le Sénat est la sauvegarde du droit des États et l'expression de leur souveraineté. Sa constitution même est la négation de la loi du nombre. Chaque État nomme deux sénateurs, quelle que soit sa population; en sorte que le petit État de Nevada, avec ses /j2,000 habitants, pèse d'un poids aussi fort que New- York, l'État-Empire, avec ses
A, 364,000 âmes. Or le Sénat est véritablement le corps dirigeant de l'Union fédérale. Outre les attributions législatives qu'il partage avec la Chambre des représentants , il ratifie les traités internationaux et les nominations des principaux fonctionnaires. Il nomme au commencement de chaque session des comités correspondant aux différents départements exécutifs , et comme la responsabilité ministérielle n'existe pas , que les secrétaires d'État n'ont pas même entrée dans les Chambres , et que d'autre part les sénateurs ont un mandat de six ans et se renouvellent par séries, en définitive, c'est dans ces comités que réside la direction permanente des grandes affaires du pays. Dans la formation de la Chambre des représentants , une certaine part était encore faite à l'autonomie des États. Quoique chacun d'eux eût droit à une représentation proportionnelle à sa population , ils avaient le droit absolu de déterminer les conditions de capacité auxquelles chaque citoyen pourrait prendre part à l'élection. De plus, les États à esclaves jouissaient du privilège de compter leur population servile pour les deux cinquièmes dans le tableau selon lequel les voix à l'élection présidentielle et les représentants au Congrès sont répartis. Toute cette portion du droit public a été détruite par les actes de reconstruction qui ont suivi la guerre de la Sécession (ch. iv, § 3).
Quant à l'élection du président, rien ne ressemble moins à nos élections présidentielles de 1848. La Constitution a voulu que le président, dans les limites de ses attributions, fût complètement indépendant du Congrès et représentât plus spécialement l'union de tout le peuple des États- Unis.
Mais en cherchant. à atteindre ce but, elle s'est gardée soigneusement de tout ce qui aurait pu donner à l'élection présidentielle une signification des volontés du peuple,
telle, que devant elle tous les autres pouvoirs n'auraient plus eu qu'à disparaître.
Le vote est au double degré. Chaque État nomme autant d'électeurs présidentiels qu'il envoie de représentants et de sénateurs au Congrès, ce qui constitue un avantage considérable pour les petits États, les moindres d'entre eux ayant au moins chacun trois voix sur les 366 électeurs présidentiels '. Les électeurs ainsi désignés se réunissent au même jour, mais dans leurs États respectifs. Le citoyen qui a obtenu le plus grand nombre de voix est proclamé président, sans qu'on tienne compte du plus ou moins grand nombre d'électeurs au premier degré que chaque électeur présidentiel représente lui-même 2. Grâce à ces combinaisons, il pourrait parfaitement arriver que de deux candidats en présence, celui qui n'aurait que la minorité des suffrages du premier degré fût cependant élu , parce qu'il réunirait un plus grand nombre de voix d'électeurs du second degré. Le corps électoral est en ce moment d'environ 8 millions d'électeurs , le nombre des électeurs présidentiels de 366. Supposez que la moitié plus un des électeurs présidentiels, soit \ %k électeurs, n'aient été élus qu'à de faibles majorités dans leurs États; qu'au contraire, les 182 électeurs qui donnent leur voix à l'autre candidat l'aient été avec de fortes majorités : le résultat de l'élec-
1 En ce moment la Chambre des représentants compte 292 membres, et le Sénat 74.
2 Si la votation ne donne pas la majorité à un des candidats , la Chambre des représentants est appelée à choisir le président parmi les trois candidats qui ont eu le plus de voix. Dans ce cas-là, les votes ont lieu par État, la représentation de chaque État n'ayant qu'une voix. Cette disposition , qui assurerait encore une grande influence aux États, n'a été que très-rarement appliquée. L'organisation des partis est telle , que la votation des électeurs présidentiels aboutit presque toujours.
tion arrivera à être le contrepied du prétendu verdict populaire. C'est là la conséquence du voté par État.
D'après la Constitution, les États étaient libres de nommer les électeurs présidentiels comme ils l'entendaient, et dans les premiers temps ils étaient généralement désignés par les législatures (chap. n, § 2).
Ce que l'on appelle souveraineté parlementaire n'existe pas aux États-Unis. Le président peut exercer tous les pouvoirs que lui donne la Constitution avec une liberté complète et sans que sa [politique ait besoin d'être approuvée par le Congrès. 11 peut apposer son veto aux bills votés par les deux Chambres. Ce veto n'a qu'un effet suspensif, mais comme alors la nouvelle délibération doit être prise dans chaque Chambre à la majorité des deux tiers, il arrive souvent que ce veto tient en échec la majorité législative. Le président des États-Unis a donc, sous certains rapports, plus de pouvoir réel que le souverain d'une monarchie constitutionnelle. Cela tient à ce que la responsabilité ministérielle n'existe pas.
Les auteurs de la Constitution repoussèrent cette responsabilité parlementaire comme atténuant la responsabilité effective du président et des divers fonctionnaires devant la nation. Les Américains de nos jours envisagent cette question de la même façon , et voici ce que dit à ce sujet un de leurs publicistes les plus distingués :
« En Angleterre, le gouvernement est à la merci de toute bourrasque de passion populaire, de tout orage d'opinion publique égarée, de toute agitation démagogique lancée hors de sa voie. Rien de semblable n'existe aux États-Unis. Le Président, c'est-à-dire le premier ministre du peuple souverain, est au pouvoir pour un temps limité durant lequel il est politiquement indépendant des' factions et peut envisager les passions étrangères du moment avec le calme nécessaire pour les évaluer exactement et les accueillir ou les rejeter conformé-
ment aux exigences du devoir public ou aux prescriptions de sa conscience. Ni lui, ni aucun de ses ministres ne courent le risque d'être harcelés par des interpellations factieuses ou par des personnalités déraisonnables dans aucune des branches du Congrès. 1 »
Mais la grande sauvegarde donnée aux minorités, la plus forte barrière élevée contre les entraînements du peuple ou de ses représentants, c'est la forte organisation et l'indépendance du pouvoir judiciaire. L'exception d'inconstitutionnalité peut, en effet, être toujours soulevée devant les cours fédérales. Elles ont le droit de déclarer inconstitutionnelles, et de refuser d'appliquer les lois du Congrès qui leur paraissent réellement contraires au texte ou aux principes de la Constitution. La Cour suprême des États-Unis exerce aussi un droit de contrôle sur les lois votées par les différents États. La Constitution défend aux États de « faire des lois criminelles » rétroactives, ou des lois qui puissent altérer ou détruire » les droits acquis en vertu d'un contrat2. »
Or, toutes les fois qu'un citoyen se croit lésé par l'application d'une loi semblable, il en appelle aux cours fédérales qui, en vertu de cet article de la Constitution, font prévaloir les droits acquis à des particuliers ou à des
1 Caleb Cushing, le Traité de Washington (édition française, Paris, Durand, 1875, in~8°, p. 57 à 63).
2 Sur le rôle du pouvoir judiciaire dans l'Union américaine, voir The fcderalist, n°« 78 et 79; et surtout l'ouvrage peu connu de M. Van Buren , l'ancien président des États-Unis, Inquiry into the origin and course of polit ical parties in the Vnited-States edited by hissons (1 vol. in-S°, New-York, 1867, chap. vi, vu et vin). Voir encore Seaman, Système du gouvernement américain, p. 47 à 53. — V. aussi M. de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, t. I, p. 103-172 et 231-254 (Œuvres complètes). Sur l'organisation et le mode de procéder des tribunaux fédéraux, v. une notice de M. Magne dans le But. de la Soc. de législat. comparée, 1873.
corporations contre les décisions injustes d'une législature. Voilà comment la cour suprême des États-Unis peut, au nom du pacte fédéral et de la justice primordiale, arrêter l'exécution des volontés du peuple, et, de temps à autre, lui rappeller, par des décisions solennelles, que ses volontés ne constituent pas à elles seules le droit et la justice. Les magistrats fédéraux sont inamovibles. Washington et les présidents qui l'ont suivi attachèrent la plus haute importance à n'appeler à la Cour suprême que des hommes de probité et de talent. Elle a été, jusqu'à la guerre de la sécession, composée de magistrats qui, comme le chancelier Kent, le juge Story, le chiefjustice Marshall , obtenaient le respect de tous les partis par leur intégrité et leur science. L'institution de la cour suprême et la valeur des hommes qui en ont occupé les sièges ont contribué, dans une large mesure, à assurer, pendant soixante-dix ans, le fonctionnement régulier et harmonique de la Constitution.
Enfin, — dernière précaution prise contre les influences populaires, — le siège du gouvernement fédéral, au lieu d'être fixé dans une grande ville comme Philadelphie ou New-York, fut établi dans une petite ville, fondée dans ce but, et située de façon à ne jamais pouvoir prendre un grand accroissement *. Les États ont généralement mité cette sage conduite, et placé leurs gouvernements dans des villes de second ou de troisième ordre 2.
1 Le district fédéral de Colombie où se trouve Washington est administré par des commissaires nommés par le congrès ; après un essai de gouvernement local libre $ on a dû le lui retirer.
2 Ainsi la capitale politique de l'État de New- York est à Albany; celle de POhio à Columbus; celle de la Pennsylvanie à Harrisburg ) etc;
Œuvre de sagesse politique et de transaction entre des États indépendants, la constitution de Washington était fondée sur le respect d'un traité et sur l'équilibre entre le pouvoir de l'Union et l'autonomie des États. L'application qui en fut faite depuis la présidence de Jefferson jusqu'à celle de Buchanan , fut tout en faveur des droits de ces derniers (chap. m, § 1).
Le patriotisme des citoyens (il était grand alors et plus désintéressé que de nos jours) n'avait pas pour objet l'Union américaine ; ce n'était encore qu'une abstraction! Il se portait tout entier sur l'État natal, sur ses institutions et ses lois. Ce sentiment, un peu exclusif, était aussi fort, sinon davantage, dans la Nouvelle-Angleterre que dans le Sud. En 1811, un des premiers hommes d'État du Massachussetts , Josiah Quincy, prononçait en plein congrès ces paroles expressives :
« En ce qui touche l'amour pour l'Union, je ne crains pas d'en indiquer la nature. Il dépend des qualités de cette Union et de ses résultats pour notre bonheur et celui de notre pays. Il est fondé sur la saine appréciation de la sécurité qu'elle est capable de nous donner. Il découle de ces affections et n'a pas et ne peut avoir quelque chose d'universel dans sa nature. Oui , je l'avoue, le premier amour patriotique de mon cœur est pour la communauté du Massachussetts. Là sont mes foyers, là sont
les tombes de mes ancêtres Mon amour pour l'Union a pour
base cet attachement à mon sol natal ; c'est là qu'il est enraciné. Si je chéris l'Union , c'est parce que j'attends d'elle la paix, la prospérité et l'indépendance de mon pays K »
M. de Tocqueville, visitant l'Amérique en 1832, con- ' Life of Josiah Quincy , p. 212.
statait que le patriotisme des citoyens américains était resté concentré dans l'État et n'avait point passé dans l'Union; il disait que toutes les fois qu'un État voulait résolument une chose, il était sûr de l'obtenir, et il ajoutait : « Si la souveraineté de l'Union entrait aujour- » d'hui en lutte avec celle des États, on peut aisément » prévoir qu'elle succomberait. Je doute même que le » combat s'engageât d'une manière sérieuse1. »
Étrange prophétie, que les faits ont de nos jours si cruellement démentie!
Trente ans plus tard, au plus fort de la guerre de la sécession, un écrivain éminent, zélé défenseur du Nord, le docteur Brownson, exposait ainsi le caractère mixte de la Constitution américaine :
« Grâce à cette constitution, les États-Unis sont également garantis contre l'unification et contre la dissolution. Les États n'ont de pouvoir et de droits qu'en vertu de l'unité nationale. L'individu n'a de puissance souveraine que comme citoyen d'un État, d'un État faisant partie de l'Union. C'est une garantie suffisante pour l'unité nationale, car l'État perd ses droits politiques, ou autres, dès qu'il cesse d'être un des États unis et son peuple cesse de former une partie intégrante de la nation politique des États-Unis. Dissolvez les États et vous dissolvez l'Union : dissolvez l'Union et vous dissolvez les États. Ces deux principes sont essentiels au système, qui repousse également et la désagrégation et la centralisation, celle-ci comme funeste aux droits des États en -ce qu'elle ferait du gouvernement fédéral le seul et unique gouvernement national. A vrai dire, le même souverain, le peuple, gouverne dans les deux et n'est pas moins national, n'importe où il s'exerce. C'est ce qui donne un caractère unique et particulier à l'organisation américaine2. »
1 De la Démocratie, t. II, p. 351 .
1 Analyse des écrits polémiques du Dr Brownson, par M. Audley; Correspondant, septembre 1865.
Aujourd'hui, après la grande crise et les événements irréparables qui l'ont suivie, M. Seaman, l'auteur de l'important ouvrage signalé dans l'Introduction, maintient encore, en ces termes , les principes qui constituaient la théorie du gouvernement américain :
« Notre système de gouvernement est dualiste ; le peuple de chaque État est soumis à deux gouvernements distincts et à deux codes de lois, souverain chacun dans leur sphère légitime et propre, l'un fédéral national et le plus souvent externe quant à la juridiction et à ses pouvoirs, et l'autre interne et municipal, l'État. Le peuple doit obéissance et fidélité à chacun d'eux selon leurs juridictions et pouvoirs respectifs. Une fidélité divisée et double résuite de la division de la souveraineté. L'Union, la Constitution et le gouvernement des États-Unis ayant été formés par les citoyens des États primitifs, étaient fondés sur les gouvernements de ceux-ci, sur leurs lois et leurs
institutions Il résulte des principes une suprématie et une
souveraineté coordonnées du gouvernement national et des gouvernements des États sur le même pays et le même peuple , chacun étant souverain dans sa propre sphère. Les actes de chacun d'eux sont de pures usurpations de pouvoirs, et en théorie inefficaces, lorsqu'ils dépassent cette sphère légitime
d'action Telle était la théorie et l'organisation de notre
système dualiste de gouvernement; telle était la pratique uniforme jusqu'au vote des actes du congrès de 1867, connus généralement sous le nom d'aces de reconstruction1. »
Les jurisconsultes patriotes, les hommes de droit, qui défendent ainsi les principes fondamentaux de la Constitution de leur pays, méritent, au plus haut degré, l'estime de tous les honnêtes gens ; mais les faits ont une puissance plus forte que tous les raisonnements, et l'ombre seule de cette Constitution tant admirée subsiste encore. Dès le lendemain du jour où elle a été mise en vigueur, les
1 Système du gouvernement américain, p. 12, 13, 15.
partis ont commencé à en dénaturer l'esprit dans l'application, et à miner les institutions des États, les coutumes locales, les mœurs publiques, le régime domestique qui en étaient le fondement : en sorte qu'aujourd'hui la Constitution de Washington reste superposée à un état social et moral, tout différent de celui dont elle était l'expression, quand elle sortit des délibérations de la Convention de Philadelphie.
Dès la seconde présidence de Washington, la lutte des partis commença et mit en présence, d'un côté, les fédéralistes, dont Washington, Hamilton, John Adams représentaient les idées, et de l'autre côté les républicains, dont Jefferson se fit le chef tout aussitôt.
Les fédéralistes reçurent ce nom à cause de la part qu'ils avaient prise à l'établissement de l'union fédérale, et des efforts qu'ils avaient faits dans la Convention pour donner une forte autorité aux pouvoirs de l'Union et leur subordonner ceux des États. Après avoir assuré l'existence nationale des États-Unis par une lutte longue et pleine de hasards , ils l'avaient vue mise en péril par l'impuissance de la première Confédération (1781-1787). Les passions populaires, surexcitées par la lutte, avaient pris un tel ascendant dans les assemblées d'État, que la Confédération n'avait pu empêcher des conflits, ni faire exécuter les obligations nationales envers les créanciers des États-Unis, l'armée et les puissances étrangères. De là la défiance ^fédéralistes contre l'autonomie des États, dont les républicains allaient habilement se constituer les défenseurs.
Mais Washington et ses amis luttaient surtout contre
l'école de Jefferson pour maintenir la révolution dans ses plus étroites limites. Leur idéal était la révolution anglaise de 1688, et ils auraient voulu que celle qu'ils venaient d'accomplir n'eût pas dans les institutions du pays un retentissement plus étendu.
Dans toute son administration Washington chercha à faire prévaloir les principes de conservation et à donner l'ascendant aux véritables autorités sociales. On peut juger de ses sentiments par ce qu'il disait dans une lettre des règles qui, selon lui , doivent présider au choix des officiers :
« Ce dont il faut avant tout se garder, c'est que les officiers et les soldats ne soient de conditions trop rapprochées. La hiérarchie des rangs passe souvent de la vie civile dans la vie militaire. Quand d'anciens services n'entrent pas en ligne de compte, la règle doit être de chercher si le candidat peut, à juste titre, passer pour un gentleman, s'il a un vrai sentiment de l'honneur et une réputation à risquer. »
Et au moment de quitter la vie publique (1797), l'illustre fondateur de la liberté américaine, dans son adresse d'adieu à ses concitoyens, leur recommandait par-dessus tout de se garder avec force de l'esprit d'innovation1 !
Hamilton, qui était le véritable directeur du parti fédéraliste, disait avec une courageuse franchise, devant la convention de l'État de New-York :
« C'est une vérité incontestable que la masse du peuple dans chaque pays désire sincèrement sa prospérité; mais il est également hors de toute discussion qu'elle ne possède ni l'intelligence ni la stabilité nécessaires pour gouverner d'une façon suivie. »
1 V. dans le volume de M. Cornélis de Witt, Pièces justificatives, une intéressante dissertation de M. J. Sparks sur les Opinions religieuses et les mœurs de Washington.
Tous les hommes éminents de ce parti pensaient de même, et John Adams, qui fut ensuite président (1797), publiait, pour mettre en garde ses concitoyens contre les entraînements des idées démocratiques, un ouvrage de premier ordre, intitulé Défense des constitutions américaines, ou de la nécessité d'une balance dans les pouvoirs d'un gouvernement libre. Il y démontrait la supériorité pratique du gouvernement que les colonies avaient depuis un siècle, et concluait par ces paroles dont l'histoire contemporaine des États-Unis n'a que trop démontré la vérité :
« Le mot de démocratie ne signifie en réalité que l'absence de toute espèce de gouvernement, et conseiller aux Américains d'adopter un pareil gouvernement, c'est les inviter à livrer leur pays au désordre, à l'anarchie et à la destruction *. »
Malheureusement les fédéralistes ne comprirent pas que dans une république le principe fédératif est te seul contrepoids qui puisse arrêter le débordement de la souveraineté populaire, et qu'aux États-Unis la véritable liberté ne pouvait se maintenir que par le respect de la souveraineté des États. Aussi n'exercèrent- ils sur la direction de la politique du pays qu'une influence passagère.
Ils avaient pour eux à l'origine les hommes d'État les plus considérés, les grands propriétaires de New-York, du Maryland et de la Virginie , habitués de longue date à
1 Lettre XXIV. L'ouvrage de John Adams a été traduit en français en 1792 (2 vol. in-8°). Sur les principes et les tendances des fédéralistes et des républicains , on trouvera de curieux détails généralement peu connus dans l'ouvrage de l'ancien président Van- Buren : Inquiry into the origine and course ofpolilical parties in the U. S. Cet écrit est d'un bout à l'autre l'exaltation de la politique de Jefferson, dont Van-Buren se pose comme le continuateur. En le lisant, on comprend comment la politique sans principes du parti démocrate a perdu la république américaine autant que les dangereuses théories de son adversaire le parti radical. -
l'exercice incontesté du gouvernement local. Dans la Nouvelle-Angleterre , ils étaient suivis par le clergé , la magistrature, le barreau , les grands capitalistes et les armateurs, par toutes les familles enfin que leur éducation et leurs habitudes sociales rattachaient aux traditions anglaises.
Le parti opposé se recrutait surtout dans les classes rurales et la petite bourgeoisie des États du Nord , que la haine des institutions anglaises , l'envie démocratique et l'attachement à leurs gouvernements locaux (ch. xvi, § 4) rendaient très -hostiles aux tendances des fédéralistes. C'est dans ce milieu que se produisirent des émeutes presque socialistes en 1784 et 1794, et ces bruyantes démonstrations en faveur de la Révolution française, qui faillirent compromettre gravement la nationalité naissante des États- Unis. Toute révolution triomphante soulève des passions qu'il est ensuite difficile de réprimer, et prive un pays de précieux éléments sociaux. C'est ce qui était arrivé à l'Amérique. Un nombre considérable d'habitants étaient restés fidèles à la Couronne ; ils furent expulsés et leurs biens confisqués; dangereux précédent qui devait plus tard se retourner contre les descendants de ceux qui avaient eu recours à ces mesures! (Chap. in, § 3.) L'histoire impartiale ne saurait se faire l'écho des accusations de trahison que les insurgés triomphants élevaient contre les loyalistes. Il est bien évident que la grande majorité se composait d'hommes respectant leurs serments avant tout, et qui représentaient les meilleures traditions du pays. En les proscrivant, les nouveaux États firent une perte irréparable, qui facilita beaucoup l'action des novateurs.
Jefferson, à son retour d'Europe, se mit à la tête des républicains et arbora le double drapeau de l'autonomie
des États et de la souveraineté du peuple. Porté en 1801 à la présidence, qu'il conserva pendant huit ans, il usa de son autorité et de son influence pour désarmer le pouvoir fédéral, faire prévaloir les principes de la déclaration des droits, et effacer autant qu'il pût ce qui subsistait encore des traditions coloniales. Il inaugura son entrée en fonctions par une grave atteinte à l'inamovibilité des magistrats fédéraux et à la compétence de la cour suprême. Son passage au pouvoir eut de tels résultats, qu'en Amérique on le célèbre comme l'auteur d'une seconde révolution au profit de la démocratie, aussi importante que celle par laquelle Washington avait fait triompher l'indépendance nationale. Ses successeurs, Madison, Monroë, continuèrent son œuvre , et l'on peut dire que , sauf quelques interruptions, sa politique a gouverné les États-Unis jusqu'en 1860. ^-
Jefferson a été en somme le grand corrupteur de l'esprit public, et l'on ne comprendrait pas ses succès, s'il n'avait eu le mérite de faire prévaloir, avec l'autonomie des États, le véritable esprit du pacte fédéral. Si l'Union américaine a vécu soixante ans en paix, elle le doit à sa perspicace intuition des rapports qui pouvaient maintenir l'harmonie entre ses différents membres. C'est aussi ce qui explique comment, par une étrange interversion de rôle , les républicains de Jefferson attirèrent bientôt à eux toute l'aristocratie territoriale du Sud , et comment leurs successeurs, les démocrates comptent aujourd'hui dans leurs rangs tout ce qui représente aux États-Unis le respect du droit et des traditions historiques.
Les fédéralistes ne tardèrent pas à disparaître comme parti. Mais, dans les États du Nord, un certain nombre d'hommes distingués, que leur éducation et leur position rendaient antipathiques aux désordres d'un gouverne-
ment populaire , restèrent fidèles à la politique de Washington. Pendant toute une génération, l'influence des hommes de cette école s'exerça d'une façon très-salutaire sur l'administration intérieure des Élats (v. chap. xiv, §2, 3, 4), quoiqu'ils n'aient plus dirigé la politique générale. Tel fut, parmi ces survivants du fédéralisme, Josiah Quincy, du Massachussetts , qui, après avoir débuté sous les auspices de Washington , conserva pendant plus d'un demi-siècle, dans la société éclairée de Boston, les traditions d'une époque bien supérieure par la dignité des caractères et des habitudes sociales.
Avec les débris des fédéralistes et en faisant appel aux intérêts particuliers du Nord , se forma le nouveau parti des républicains-nationaux ou whigs, qui cherchaient à augmenter les moyens d'action du pouvoir fédéral, voulaient que l'Union entreprît de grands travaux d'utilité publique et surtout qu'elle favorisât, par un tarif protecteur, l'industrie nationale , c'est-à-dire les manufactures du Nord {national improvement). Ce parti réussit, en 1825, à faire élire, comme président, le second Adams mais à l'élection suivante , les démocrates triomphèrent avec le général Jackson.
Les démocrates étaient les anciens républicains de Jefferson. Leur grande force était désormais dans le Sud, et c'est en prenant ce nouveau nom qu'ils entraînèrent les États récents de l'Ouest dans leur lutte contre les whigs, qui se composaient surtout de la bourgeoisie conservatrice de la Nouvelle- Angleterre et des manufacturiers du Nord.
Jackson, pendant ses deux présidences successives (1829-1837), continua l'œuvre de Jefferson, mais en l'exagérant encore et en faisant appel aux plus mauvais instincts de la démagogie (chap. vu, § 1). Ce triomphe devait être fatal aux démocrates.
Les planteurs du Sud , qui se sentaient inébranlables 4ans leurs États, grâce à leurs puissantes traditions et à la forte organisation de la propriété, ne craignirent pas, pour avoir la majorité dans le congrès et rester les maîtres du pouvoir exécutif, de s'allier avec les sectes maçonniques et les organisations de politiciens qui , dans les États du Nord et de l'Ouest, soulevaient les passions populaires contre la légitime influence des classes éclairées, et de se faire les propagateurs du suffrage universel (chap. ii, § 2). Dès le commencement, John Randolph , un des plus habiles hommes d'État de la Virginie, disait brutalement : « Les gentlemen du Nord s'imaginent nous » gouverner avec nos esclaves noirs. Laissez-nous seule - » ment les compter, et nous viendrons à bout de les gou- » verner eux-mêmes avec leurs esclaves blancs. » Cette politique immorale fut malheureusement celle du Sud pendant de longues années, et elle a mérité, jusqu'à un certain point, cet âpre jugement de Josiah Quincy :
« Par une série de corruptions, d'intrigues et de ruses, corrompant en haut par des stipulations d'ÉJat, en bas par l'espérance d'émoluments, mettant aux prises les États libres et les excitant l'un contre l'autre, en flattant les vains, en payant les vils, en récompensant les soumis, les maîtres d'esclaves on!;, dans le cours de cinquante ans, usurpé tous les pouvoirs constitutionnels de l'Union; ils se sont emparés du pouvoir exécutif, des chambres du congrès, des cours nationales de justice et de la force militaire, ne laissant pour espérance à l'esprit de liberté d.ms les États libres que la parole dans la législature et le bulletin de vote au scrutin l. »
Les démocrates du Sud furent non moins coupables en propageant dans la nation le mépris du droit des gens , par l'appui qu'il donnèrent aux expéditions de fli-
1 Life oj Josiah Quincy, p. 5l2,lettredu 27 mai 1856.
bustiers contre le Texas et le Mexique. Leur but était de contrebalancer le développement des États libres dans le Nord-Ouest , par l'annexion de nouveaux États à esclaves (chap. n, § 6 et xxiv, § 1.)
A la fin, les procédés révolutionnaires que la chevalerie du Sud croyait pouvoir sans danger employer dans les États du Nord et contre eux (comme l'aristocratie anglaise l'a fait souvent sur le continent), se sont terriblement retournés contre elle. Les républicains nationaux ou whigs, qui formaient un parti conservateur et honnête, après diverses tentatives pour se reformer sur des questions spéciales {Amerikaner-party , free-soilers) , se sont définitivement dissous après 1850. Alors a paru dans l'arène le véritable parti républicain ou radical.
Les doctrines de ce parti, qui représente le développement du faux dogmedela souveraineté du peuple, s'étaient lentement élaborées dans les loges maçonniques. Avec le temps elles ont abouti, par la force logique des choses, à la constitution d'un nouveau parti qui a rompu définitivement avec la tradition et la coutume. Il a groupé en faisceau les associations abolitionnistes et a trouvé un appoint décisif dans les émigrants allemands, la plupart imbus des idées socialistes, et dont le nombre croissant modifie déjà sensiblement le caractère national des Américains. Entre les mains du parti radical y le principe de la souveraineté du peuple est devenu une arme irrésistible de centralisation ; c'est en son nom qu'il a déclaré la guerre au Sud , et qu'aujourd'hui il travaille ouvertement à l'établissement de la république unitaire (Chap. iv.)
Depuis qu'il domine dans les assemblées de l'Union, on est frappé du tour différent qu'ont pris les discussions politiques. Jadis toutes les questions étaient traitées soigneusement au point de vue légal. Les deux partis en
présence invoquaient avec un égal respect le texte sacré de la Constitution, et les jurisconsultes éminents, qui avaient comme le dépôt de l'interprétation constitutionnelle , jetaient parfois heureusement au milieu de la lutte des partis le poids prépondérant de la science et de la loi. Le parti radical d'aujourd'hui ne se laisse plus arrêter par ces scrupules. Les grands jurisconsultes d'autrefois sont remplacés par des légistes féconds en expédients, par des politiciens et des journalistes; et, quand on ne change pas franchement la Constitution , on la tourne par des expédients d'où elle sort amoindrie et presque ridiculisée dans l'opinion *.
1 Sur cette nouvelle tendance imprimée aux débats du congrès, voir un très-curieux article de V Atlantic Monthly intitulé Obsolescence of politicallawyer (n° d'avril 1872).