CHAPITRE DEUXIEME
COMMENT LE FAUX PRINCIPE DE LA SOUVERAINETÉ DU PEUPLE A CORROMPU LA RÉPUBLIQUE.
Nous venons d'esquisser la marche générale de l'esprit révolutionnaire; il faut maintenant montrer comment le principe faux de la souveraineté du peuple a pénétré les différentes institutions et les a corrompues.
Cette histoire est peu connue, parce qu'elle a pour théâtre les gouvernements des différents États et non pas le gouvernement fédéral. La Constitution de l'Union a échappé, jusqu'aux événements qui ont suivi la guerre de la sécession (chap. in, § 2), aux atteintes de l'esprit d'innovation , précisément à cause de son caractère fédératif. Un changement constitutionnel est difficile , car tout amendement, après avoir été voté dans les deux Chambres à la majorité des deux tiers des voix , doit être ratifié par les trois quarts des États. Aussi , depuis les amendements qui, en 1790, complétèrent l'œuvre de la Convention de Philadelphie, jusqu'à ceux introduits après la guerre de la sécession par la violence des radicaux (1867), le pacte fédéral n'avait subi aucun changement notable. Quant aux lois rentrant dans la compétence du congrès, les tentatives des novateurs étaient contenues par le sénat, qui, étant l'expression de la souveraineté des États, résistait à ces mouvements superficiels d'opinion , que les agitateurs réussissent toujours si facilement à produire.
Mais la mobilité et l'instabilité ont envahi l'intelligence et le caractère des Américains de nos jours en modifiant incessamment les constitutions des États.
Quoique proclamant la souveraineté du peuple et presque le droit à l'insurrection , les premières constitutions étaient restées fidèles aux traditions coloniales. Elles étaient empreintes d'un esprit profondément religieux (chap. xvn, § 1 , 2), et nous allons voir quelles garanties elles exigeaient, non-seulement des magistrats, mais des électeurs. Les campagnes avaient dans la représentation une prépondérance marquée sur les villes, en sorte que tout le pouvoir était aux mains des propriétaires fonciers. L'on peut regarder, comme leur plus bel éloge la critique qu'en faisait Jefïerson, en disant :
« Nous nous figurions alors que tout ce qui n'était pas la monarchie était la république. Nous n'étions point parvenus à l'idée mère que Jes gouvernements sont républicains, en raison de l'exactitude avec laquelle ils expriment et exécutent les volontés de leur peuple. Aussi, nos premières constitutions n'étaient-elles dominées par aucun principe. »
Le Massachussetts avait conservé non-seulement le fond des institutions , mais le système de représentation et jusqu'aux usages extérieurs des premières assemblées des Puritains. « Véritable modèle d'un gouvernement libre, auquel on n'a pu toucher sans commettre une faute », dit un publiciste patriote de cet État1.
C'est par des révisions successives, que peu à peu la
1 JeffersorCs Works, t. VII, p. 9 (New-York; 1853, Edmund Qoincy, Life of Josiah Quincy, p. 472. On trouvera, p. 378-380, d'intéressants détails sur les assemblées du Massachusselts en 1820. — Voir les Constitutions des treize États-Unis d'Amérique, recueillies et imprimées par ordre du congrès , édition française , Philadelphie, i783, 1 vol. in-8».
démocratie et le radicalisme ont pénétré ces constitutions si fortement conservatrices à l'origine. Les États n'ont pas, en effet, les forces de résistance qui se rencontrent dans l'Union, et le sénat n'y représente pas des entités vivant d'une vie propre1. Aussi, rien n'est plus facile qu'une révision constitutionnelle. Un pétitionnement bien conduit la demande; la législature ordinaire, sous la pression de l'opinion publique, y accède et convoque le peuple pour nommer une convention spéciale chargée d'élaborer une nouvelle constitution 2. Quand celle-ci a rédigé un projet, le peuple vote sur son adoption par oui ou par non. Tantôt il statue par un seul vote sur l'ensemble du projet, tantôt il émet des votes distincts sur les articles que la convention a réservés spécialement. Dans les premiers temps qui suivirent la proclamation
1 Le sénat, dans les constitutions des États, n'a jamais eu le caractère d'une Chambre aristocratique, d'une Chambre haute. Il ne représente pas non plus, en général, des unités locales distinctes comme le sénat des États-Unis. La disposition de ce genre qu'on trouve dans l'ancienne constitution de la Géorgie est unique en son genre. Le sénat des États a pour origine le conseil des assistants ou conseil privé , qui dans les colonies entourait le gouverneur et sans l'assistance duquel il ne pouvait faire les actes les plus importants de sa charge. Cette origine du sénat américain est très-reconnaissable dans un certain nombre de constitutions primitives. Voilà pourquoi le sénat des États-Unis et les sénats des États partagent le pouvoir exécutif avec le président et les gouverneurs.
2 On appelle en Amérique convention par opposition à congrès ou législature , une assemblée charger de faire ou de reviser la constitution. Des conventions sont de nos jours souvent élues pour reviser les constitutions des États; mais jamais elles ne cumulent avec leur œuvre constituante les fonctions législatives ou gouvernementales. Les Américains ont jusqu'ici soigneusement évité de faire reposer la souveraineté nationale tout entière dans une assemblée ou un délégué unique. — Le nom de convention s'applique encore aux assemblées générales des partis politiques (chap. vi , § 3), et aux assemblées plénières des différentes confessions religieuses (ch. xviii, § 7).
de l'indépendance, une grande réserve avait été apportée dans la modification des constitutions locales; mais depuis les Américains n'ont que trop pris à la lettre la funeste théorie de Jefferson , que les peuples pouvaient s'engager seulement pour la durée d'une génération , et que tous les dix-neuf ans ils étaient en droit de changer leur constitution et défaire banqueroute! La récente constitution de l'Illinois a sanctionné cette maxime, en posant en principe que tous les dix ans il y aurait obligatoirement une révision constitutionnelle. Confondant mal à propos les faits de l'ordre moral avec ceux du monde physique et mécanique, les Américains de nos jours s'imaginent que les innovations sociales seront aussi fécondes que les inventions nouvelles qui font constamment prospérer les arts usuels*. Aujourd'hui les révisions constitutionnelles, par les perturbations qu'elles portent dans les nombreux objets du ressort des gouvernements d'États, et surtout par l'esprit d'instabilité qu'elles propagent chez le peuple, sont la grande plaie des États-Unis.
On va voir, par ce qui s'est passé dans l'Etat de New- York, comment des révisions constitutionnelles successives ont pu changer complètement l'état social de l'Amérique. Par sa population nombreuse , la grande ville qui lui donne son nom, et son territoire étendu, cet État a de bonne heure acquis une influence telle sur le reste de
1 Voyez M. Le Play, la Réforme sociale, ch. m. « La Réforme des mœurs n'est point subordonnée à l'invention de nouvelles doctrines, car l'esprit d'innovation est aussi stérile dans l'ordre moral qu'il est fécond dans l'ordre matériel. »
l'Union , que les partis se le sont disputé avec acharnement. Remarquons, en passant, que c'est par New-York que les idées nouvelles contraires aux vieilles traditions anglo-saxonnes se sont d'abord répandues. M. Michel Chevalier signalait en 1830 le caractère centralisateur de cet État. D'autres observations nous montrent qu'il a donné le signal au mouvement de despotisme césarien qui com mence à se dessiner dans les États-Unis. (V. chap. xx , § 9.) Cela s'explique par le caractère cosmopolite de sa population ; c'est aussi le fait de toutes les grandes agglomérations. Chicago et Cincinnati commencent à exercer dans l'Ouest une action analogue, et c'est un des grands dangers pour l'avenir des États-Unis. Mais revenons aux constitutions successives de l'État de New-York. La première datait de 1777, et n'accordait le droit de suffrage pour Y assemblée (chambre basse) qu'aux propriétaires fonciers (freeholders) possédant un freehold {alleu, bien possédé en pleine propriété) de la valeur de 20 livres sterling, et aux locataires (house-holders) payant un loyer annuel de 40 shellings au moins. Le sénat, le gouverneur et le lieutenant-gouverneur étaient élus seulement par les freeholders ayant des propriétés de la valeur de 100 livre • sterling. Aucun officier administratif de l'État ou du comté, aucun juge n'était nommé à l'élection.
Dès 1801, une modification constitutionnelle inspirée par Jefferson restreint considérablement les prérogatives du gouverneur.
En 1821 la Constitution est complètement refondue. Le droit de suffrage est accordé, pour la nomination des représentants, des sénateurs et du gouverneur, indistinctement à tous les citoyens qui ont payé dans l'année une taxe quelconque, ou qui ont servi dans la milice, ou enfin qui ont contribué à la réparation des routes. C'est à peu
près le suffrage universel. Le principe de l'élection est appliqué aux fonctions administratives du comté. Enfin une grave atteinte est portée à l'inamovibilité de la magistrature, qui était à cette époque composée en grande partie de conservateurs. Les deux chambres réunies peuvent, à la majorité des deux tiers, révoquer les juges dont les fonctions sont perpétuelles, sans avoir à exprimer les motifs de leur vote.
En 1826, sous la pression de l'émeute, la législature renonce à nommer elle-même les électeurs présidentiels, et abandonne leur nomination au suffrage populaire '.
En I8Z16, sous l'influence toujours croissante du radicalisme, toutes les fondions judiciaires sont soumises à l'élection au suffrage universel pour une courte période. (V. chap. vm , § 3.)
En 1867, enfin , nouvelle révision et nouveaux changements radicaux ! Au moment même où nous écrivons, une cinquième révision constitutionnelle est débattue dans la législature.
Les autres Étals en sont à peu près au même point. Ainsi la Louisiane a déjà eu cinq constitutions qui portent les dates de 1812, 1845, 1852, 1864, 1868. Ce simple rapprochement , d'où il ressort que la première constitution a été appliquée pendant trente-trois ans , tandis que
*• Le parti démocrate attachait beaucoup d'importance à ce changement. Il avait déjà réussi à l'établir dans quelques États. Après son adoption à New- York, la grande majorité des États ne tarda pas à suivre le mouvement. Cependant, jusqu'à la guerre de la sécession, quelques États, notamment la Caroline du Sud, continuèrent à faire nommer les électeurs présidentiels par la législature. Ce changement de système, surtout dans les conditions où il se produisit à New-York, est un fait capital dans l'histoire constitutionnelle des États-Unis. 11 n'a pas même été mentionné par M. de Tocqueville.
les autres ont eu une durée de plus en plus courte, en dit plus que de longues considérations.
Si les constitulions sont aussi souvent changées, on peut penser ce qu'il en est des lois ordinaires, qui rentrent dans la compétence des législatures. (Chap. xv, § 7.) Depuis l'arrivée des radicaux au pouvoir, cet esprit d'instabilité s'attaque à la constitution fédérale elle-même, et elle est constamment ébranlée par des projets de révision qui lui enlèvent aux yeux du peuple le prestige d'un texte consacré par le temps et l'assentiment unanime. (Chap. iv, S 3 et k.)
En définitive, ces révolutions successives opérées dans chaque État ont abouti à l'établissement du suffrage universel. Ce fait si important, qu'on s'étonne à bon droit de ne voir pas mis mieux en lumière par les auteurs qui ont écrit sur les États-Unis , ne s'est réalisé définitivement qu'après 18/i0.
On a vu comment pendant toute la période coloniale, dans la Nouvelle-Angleterre aussi bien que dans le Sud , le titre de citoyen actif (freeman) était considéré comme une fonction sociale , accordée en raison de certaines qualités déterminées, et non comme un droit naturel inhérent à tout homme. Quand l'antique système puritain, qui ne donnait ce droit qu'aux membres de la Congrégation, eut été renversé , les garanties sociales furent cherchées dans des conditions de propriété ou de famille.
Les premières constitutions s'inspirèrent de cet esprit, et , loin de proclamer le droit de tout homme à gouverner ses semblables , elles conservèrent les anciens prin-
cipes de h franchise électorale, selon l'expression essentiellement limitée de la langue anglaise. ^
Ainsi, dans le Maryland, la Virginie, les Carolines, les hommes libres domiciliés devaient justifier d'une propriété de cinquante acres de terre au moins , et l'éligibilité était attachée à la possession d'une propriété foncière assez considérable. Dans le New-Jersey l'électeur devait posséder une propriété mobilière ou immobilière de 50 livres sterling; les sénateurs et les députés étaient tenus de posséder en une valeur certaine, les uns 1,000 livres sterling, les autres 500. Dans le Delaware, tous les hommes libres domiciliés payant des taxes étaient électeurs , mais on ne pouvait élire comme sénateurs que des propriétaires de biens-fonds de deux cents acres , ou d'une valeur mobilière certaine de 1,000 livres sterling; les représentants devaient justifier de la possession d'une propriété de cent acres.
Toutes ces lois, toutes ces conditions d'éligibilité avaient pour but avoué de mettre le gouvernement aux mains des propriétaires fonciers importants. Cette préoccupation existait aussi bien dans la Nouvelle-Angleterre que dans les États du Sud.
Dans le Massachusselts il fallait, pour être électeur, justifier d'un revenu immobilier en franche tenure de 3 livres sterling ou posséder un bien quelconque de 60 livres. Les députés devaient posséder un immeuble de 100 livres, les sénateurs de 500 livres, et le gouverneur de 1,000 livres. Le Gonnecticut, le New-Hampshire , le Rhode-Island . quoique moins exigeants, avaient un système analogue K
1 « Il n'y a même pas, dit M. Cartier, de nuance appréciable entre les constitutions du Sud et celle du Massachussetts, état-empire de la Nouvelle- Angleterre. Pourquoi donc alors M. de Tocque^
CH. IIe. CORRUPTION DE LA RÉPUBLIQUE. 59
En 1831, à l'époque où M. de Tocqueville visitait l'Amérique, la plupart des anciens États conservaient cette législation 1 ; il était donc faux de représenter alors les États-Unis comme un peuple purement démocratique.
Le suffrage universel fut d'abord admis par les nouveaux États qui se formaient dans l'Ouest. Là, tout le monde était propriétaire, et personne n'était établi depuis longtemps dans le pays. Les conditions de cens et de domicile n'avaient pas de raison d'être. Mais forte de ce précédent, l'école démocratique tendit de plus en plus à faire étendre le droit de suffrage dans les anciens États en faisant constamment diminuer les conditions de fortune, tant de la part des électeurs que de la part des éligibles. Chose très-remarquable, ce furent les États du Sud, la Virginie, le Maryland , la Géorgie qui prirent l'initiative d'élargir le droit de suffrage et de le conférer à tous les blancs ! Dans les États du Nord et du Centre, une certaine résistance se produisit, et elle aboutit à la formation d'un parti {Amerikaner-party , Know-notting) , qui arborait pour programme « V Amérique aux Américains! » Il défendait une idée juste en s'opposant à la trop prompte collation du droit de vote aux immigrants. Pendant plusieurs années il domina dans quelques États; malheureusement, il se fit aussi l'instrument de la vieille intolérance protestante contre le catholicisme, et tomba dans de ridicules exagérations. Aussi disparut-il bientôt sans laisser de trace sérieuse dans la législation électorale.
ville a-t-il établi une distinction si profonde entre le Nord et le Sud de la période coloniale quand les documents authentiques disent le contraire? » Hist. du peuple amer., t. II, p. 413. 1 De la Démocratie en Amérique, t. I, note h.
En somme, à partir de 1 8/jO et surtout de 1850, le suffrage universel a régi complètement l'Amérique, et comme les membres du congrès doivent être élus dans chaque État par les électeurs de la chambre la plus nombreuse , le suffrage universel s'applique par là même aux élections fédérales aussi bien qu'aux élections d'État.
Ici encore, il faut relever les étranges erreurs qui ont cours. C'est dans les États de la Nouvelle-Angleterre que l'on retrouve quelques vestiges de l'ancien état de choses. Dans le Connecticut, les magistrats municipaux ne doivent porter sur les listes électorales que les citoyens jouissant d'une réputation de moralité bien établie. Dans le Vermont, il faut être d'une conduite tranquille et pacifique (a quiet and peaceable behaviour). Le Massachussetts n'admet au vote que les citoyens inscrits au moins au rôle de la capitation (poll-tax) fixée à deux dollars, et qui l'ont réellement acquittée dans l'année précédente. On exige aussi des électeurs qu'ils sachent lire et écrire l'anglais; les dernières couches sociales se trouvent ainsi écartées du scrutin.
Ce reste des anciennes coutumes inscrit dans les lois a de la portée en ce qu'il empêche la perversion complète de l'esprit public et indique la voie à suivre le jour où la nation voudra revenir à l'ordre et à la stabilité. Mais comme résultat actuel, ces prescriptions n'excluent qu'un petit nombre d'individus et le suffrage est presque aussi étendu dans ces quelques États qu'ailleurs.
Après leur triomphe, les radicaux ont, au moyen des quatorzième et quinzième amendements à la Constitution, placé en quelque sorte le suffrage universel sous la sanction des États-Unis, et prévenu toute tentative de réforme. L'un de ces amendements défend formellement à tout État d'établir aucune exclusion électorale fondée sur la
couleur, la race ou un état antérieur de servitude ; l'autre porte que la représentation des États au congrès sera basée, non plus sur leur population, mais sur le nombre des électeurs que leurs lois admettent au vote. Aucun État ne pourra donc plus ramener le droit de suffrage à de sages limites, sans voir diminuer le nombre de ses représentants au congrès !
A mesure que l'électorat était étendu, on effaçait successivement des constitutions des États toutes les dispositions qui pouvaient faire obstacle à la prépondérance absolue du nombre. Les justices of peace et les juges, qui étaient à l'origine nommés par le gouverneur de l'État, furent peu à peu élus partout au suffrage universel (chap. vin, § 3, et chap. xvi, § 9). Les anciennes idées d'après lesquelles les fonctions publiques devaient être exercées par les hommes les plus intègres et les plus honorables avaient fait leur temps. Le peuple étant seul reconnu comme la source de tout pouvoir, toutes les fonctions devaient émaner directement de lui et être exercées selon ses volontés ! \J
En même temps les meneurs de la démocratie jetaient dans l'esprit du peuple américain ce fameux principe de la rotation des offices qui est aujourd'hui un de ses articles de foi fondamentaux. Cette théorie répond aux passions les plus intimes des peuples que la destruction des saines influences sociales a désorganisés et démoralisés. Elle satisfait l'envie en ne pas laissant longtemps en place les magistrats et les fonctionnaires, et elle multiplie les chances que chaque électeur a, ou s'imagine avoir, d'arriver lui-
même à ces fonctions. Or, cette espérance secrète n'estelle pas le vrai mobile de la grande majorité des hommes engagés dans les partis révolutionnaires? Quant aux effets de cette maxime sur le bon ménagement de la chose publique, voici comment ils sont appréciés par un Américain du Nord, qui appartient au parti républicain, mais qui ne peut s'empêcher de comparer le présent avec le passé :
« Pour lors , à cette époque imparfaite de notre développement politique [4820), le sublime principe cardinal de nos politiciens modernes, celui de la rotation des offices, n'avait pas encore été découvert. On croyait bonnement que plus un homme capable demeurait dans un emploi public, plus il devenait apte à en remplir les devoirs. Ces modernes innovations dans nos institutions d'État et dans la manière de les pratiquer, qui apparemment ont pour résultat d'assurer à la communauté la plus grande somme d'inexpérience et d'inaptitude dans le ménagement de ses intérêts, n'avaient pas encore été imaginées K »
Sous l'influence de ce préjugé, la durée du mandat des représentants et de tous les fonctionnaires a été successivement réduite au temps le plus court. Actuellement, dans aucun État les sénateurs ne sont élus pour plus de quatre ans et les représentants pour plus de deux ans. Dans quinze États, les premiers ne sont élus que pour deux ans.et les seconds pour un an. Dans plusieurs États, les deux branches de la législature sont renouvelées intégralement toutes les années.
Quant aux gouverneurs qui ont en mains le pouvoir exécutif, la plupart des constitutions primitives confiaient leur nomination à la législature. En 1840 , le New-Jersey, le Maryland , la Virginie , les deux Garolines , la Géorgie
1 Edmund Quimy, Life of Josiah Quincy, p. 376.
conservaient encore cette règle qui garantissait généralement de bons choix. Peu à peu le système de l'élection directe a prévalu presque partout. Il n'y a de différence que quant à la durée du terme. Dans la Nouvelle-Angleterre, le gouverneur est élu pour un an seulement; dans le Delaware, le Maryland, la Virginie, la Caroline du Nord, la Géorgie, la Floride, le Kentucky, l'Indiana, l'Illinois, l'Arkansas, la Louisiane, le Texas, la Californie, l'Orégon, son terme est de trois ans ; ailleurs, de deux ans. Du reste, les fonctions de gouverneur tendent de plus en plus à devenir purement honorifiques , car les constitutions récentes font nommer en même temps par le peuple les principaux fonctionnaires de l'État. Ils forment son conseil officiel sans le concours duquel il ne peut exercer ses pouvoirs , ni faire aucune nomination importante1. En fait, le pouvoir est exercé par la poignée de politiciens qui font les élections. Le gouverneur n'est que leur prête-nom. On comprend comment un pareil système arrive à supprimer chez les fonctionnaires à la fois toute initiative et tout sentiment de responsabilité. Ils peuvent se permettre impunément toute espèce d'abus de pouvoir quand leur parti a la majorité. Les citoyens , il est vrai , ont le droit de les actionner en justice, mais jamais le jury ne condamne des hommes qui ont pour eux le sentiment populaire2.
1 Seaman Système du gouvernement américain, p. 219, 237.
2 M. de Tocqueville, tout en reconnaissant que l'intervention du jury dans les causes civiles ne donne pas de bons résultats, lui attribue des avantages politiques particuliers, et il finit un long chapitre destiné à démontrer cette théorie par cette phrase : « Ainsi le jury qui est le moyen le plus efficace de faire régner » le peuple, est aussi le moyen le plus efficace de lui apprendre à » régner. » Quoi qu'on puisse penser de cette éducation politique qui se fait aux dépens des justiciables, actuellement le jury, aux État-Unis, peut bien servir d'instrument de règne à l'opinion cou-
L'habitude de soumettre toutes les questions au peuple et de les trancher par la décision du nombre, a fini par étouffer chez la plupart des Américains tout sentiment d'indépendance personnelle, toute habitude de libre jugement. Le voyageur anglais Dixon , a décrit en termes piquants cette prostration d'esprit devant tout fait légal, qui contraste si fort avec [leur bruyante aversion pour les institutions monarchiques ;
« C'est une vénération de l'officiel qui frappe l'étranger d'étonnement. Ce même personnage que les villageois viennent d'élire, est appelé par eux squire ou « monseigneur le juge ». Nos évêques ont à peine en Angleterre la situation sociale que les juges américains occupent aux États-Unis ; un juge de cour suprême est traité ici comme un cardinal à Rome, et un archevêque à Madrid. Les plus petits officiers de justice assument une autorité et prennent des airs que ne se permettra pas chez nous un noble de race. Comme les Américains voient dans le fonctionnaire un représentant de la loi, ils tolèrent ses insolences avec la patience la plus exemplaire.
» Cet arbitraire officiel qui, dans certains pays d'Europe,
rante et aux habiles gens qui possèdent l'art de former cette opinion ; mais il ne contribue en rien à répandre chez les citoyens les idées de justice et de respect de la loi. (V. les nombreux faits cités chapitre vm de la Justice et des juges). Le jury au criminel, a pu rendre des services dans les pays où le pouvoir multipliait les accusations politiques, comme en Angleterre jusqu'au tommencement de ce siècle. Ses inconvénients sont atténués quand ses membres sont choisis dans une classe morale et éclairée. En dehors de ces cas particuliers , son institution ne présente pas d'avantage, et elle propage une idée très-fausse: à savoir que les hommes sont naturellement les juges les uns des autres et ont un droit propre à exercer cette redoutable fonction.
semble délégué par l'autorité royale à ses agents, découle de la souveraineté populaire, qui s'incarne dans le dernier des employés et lui confère l'inviolabilité. Si vous vous plaignez de ces procédés, l'Américain vous répondra : « Que voulezvous que j'y fasse? Nous sommes tous égaux et libres; celui qui a la loi en dépôt dépasse tous les autres. » — Mais, répliquai-je à mes amis du Nouveau-Monde, vous allez tout droit au despotisme, et si Jules César se présente, comme il aura en main toute la loi , c'est-à-dire toute l'autorité, il fera de vous ce qu'il voudra. » A quoi ils ne savaient que répondre K »
Les Américains, on le voit, ne ressemblent plus à leurs ancêtres. Cet affaissement du caractère national s'est produit sous l'influence de la démocratie et du faux dogme de la souveraineté du peuple, car, à l'époque de la guerre de l'indépendance, leurs pères ne le cédaient en rien aux Anglais pour le respect de la dignité personnelle et de la liberté individuelle.
Si les passions populaires demandaient des lois socialistes, les législatures des États les leur accorderaient certainement : il n'y a plus assez de principes dans la nation pour opposer une résistance à toute injustice qui se couvrirait du prétexte de l'intérêt du peuple. L'idée ne vient même pas aux Américains que la majorité peut se tromper et vouloir quelques chose d'injuste. Si les États- Unis échappent au péril du socialisme, ils le doivent a l'abondance de leurs richesses naturelles. Presque tout le monde étant propriétaire, des attaques directes contre la propriété ne peuvent pas devenir populaires. Mais sur certaines questions spéciales les législatures locales se laissent influencer par les passions d'en bas, et interviennent
1 La Nouvelle Amérique (trad. franc, par Philarète Chasles; 1 vol. in-8°, Paris, 1S67), p. 380.
dans des matières qui devraient être abandonnées aux contrats privés. C'est ainsi qu'elles ont généralement adopté la limitation légale à huit heures de la journée de travail et que souvent elles ont modifié arbitrairement les rapports entre créanciers et débiteurs, au détriment des premiers * (Chap. xi, § 2, et xxm, § 5).
M. de Tocqueville, et c'est une des parties les plus remarquables de son livre, avait déjà montré comment l'idée de la souveraineté du peuple et le pouvoir qu'exerce la majorité aux États-Unis ont détruit la véritable liberté de penser2. Un écrivain américain signalait ce fait, à la même époque , en ces termes :
« Sans cesse, la vanité folle de nos journaux répète que nous sommes le peuple libre par excellence, que chez nous la liberté de la pensée et de l'opinion est complète. Eh bien , je défie tout observateur de citer une seule de nos provinces où la pensée et l'opinion soient libres. C'est, au contraire, un fait déplorable que, dans aucun lieu du monde, l'intelligence n'est plus esclave qu'ici. Nulle part on n'a vu s'établir de despotisme plus dur et plus écrasant que celui que l'opinion publique exerce parmi nous, enveloppée de ténèbres, monarque plus qu'asiatique, illégitime dans sa source, tyran qu'on ne peut accuser ni détrôner, irrésistible quand elle veut étouffer la raison, réprimer l'action, imposer silence à la conviction, soumettant les âmes timides qu'elle fait ramper devant le premier imposteur! Soyez charlatan,
1 Beaucoup de mesures législatives iniques ont été paralysées par la sage disposition delà Constitution des États-Unis, qui interdit aux États de faire des lois qui portent affaiblissement des obligations résultant des contrats , et qui a établi, dans ce cas, la compétence des cours fédérales (Chap. i, § 2).
2 De la Démocratie en Amérique, t. II, ch. vu : de l'Omnipotence de la majorité et de ses effets, et dans le t. III, toute la première partie : Influence de la démocratie sur le mouvement intellectuel,
emparez-vous pour un moment du préjugé populaire, vous forcez les sages à fuir et à se cacher jusqu'à la minute fatale où un imposteur nouveau viendra vous détrôner, telle est la situation morale et intellectuelle de l'Amérique, la moins libre en réalité de toutes les régions du monde t. »
Gomme on peut le penser , ces vices du régime démocratique n'ont fait que croître depuis l'époque où ces pages étaient écrites.
Nulle part le despotisme de l'opinion publique et de la souveraineté populaire n'a produit d'effets plus funestes que dans les États du Sud.
Braves, instruits, généreux, les planteurs formaient une société qui renfermait des éléments admirables (v. chap. xiv, § 2). La chevalerie du Sud justifiait sa domination par la sagesse et l'honnêteté de son gouvernement , et malgré ce qu'on a dit sur les petits blancs , on peut juger de l'harmonie qui existait entre les différentes classes , par l'unanimité avec laquelle la population des onze États confédérés a soutenu la lutte pendant quatre ans et par les sentiments qui ont survécu à la défaite. Et cependant cette brillante société avait dans son sein un germe mortel, l'esclavage, qui devait d'abord arrêter tout progrès industriel , et ensuite rendre impossible le maintien de l'Union avec les États qui vivaient sous le régime du travail libre.
A l'époque de la guerre de l'indépendance, la proportion des esclaves à la population noire était beaucoup moindre qu'elle ne l'a été depuis, et dès ce temps cepen-
1 Sober thougts on the state of times, Boston, 1835, p. 27.
dant, tous les hommes éclairés du Sud, Washington, le premier, faisaient entendre à leurs compatriotes de sages avertissements sur la nécessité d'abolir graduellement l'esclavage *.
11 est certain que si les États du Sud avaient eu un gouvernement monarchique, ils seraient arrivés à ce résultat.
Un monarque représente les intérêts permanents de la nation. L'hérédilé de sa race a précisément pour effet de l'obliger à porter ses regards au delà des préoccupations du moment. Indépendant des partis, il n'est pas obligé de suivre la majorité dans ses aveuglements, et il peut même, en jetant le poids de son autorité du côté d'une cause juste, faire revenir le peuple d'un entraînement passager.
Dans les républiques, dans celles au moins qui placent la souveraineté dans le peuple, il n'y a pas de remède aux déviations de l'opinion populaire. On l'a bien vu dans les États à esclaves du Sud. Plus l'on avançait, plus la solution du problème devenait difficile. L'opinion publique était si intolérante, qu'aucun sage conseil ne pouvait se produire. Tout homme politique qui eût proposé un plan pour l'abolition de l'esclavage, eût été réduit au silence. C'est pour empêcher toute divergence locale de se produire que ces États substituèrent la nomination au scrutin de liste des électeurs présidentiels à la nomination par district. On peut juger de la liberté d'opinion qui régnait relativement à cette question dans les États républicains par les quelques faits suivants :
Un libraire de Charleston ayant mis en vente un journal •de New-York qui reproduisait un discours de Channing,
1 V. Hist. de Washington, pu M. Cornélis de Witt, p. 274-275.
CH. IIe LA CORRUPTION DE LA RÉPUBLIQUE. 69
contraire à l'esclavage, fut immédiatement attaqué en justice par l'association des planteurs de la Caroline du Sud. Peu après, ce même libraire ayant reçu des exemplaires d'un livre de Dickens assez hostile à l'esclavage, faisait insérer cette annonce dans les journaux de la ville :
« Le livre de Dickens ser.a soumis à l'inspection d'un comité , composé de membres intelligents de l'association de la Caroline du Sud. S'ils en approuvent la vente , je le mettrai en vente; sinon, non. »
A la même époque, un journal publié à Augusta (Géorgie) disait expressément :
« Il faut que tous les États du Sud mettent à mort quiconque demandera la liberté des esclaves, et qu'on tue cet homme dès qu'on le trouvera et partout où on le trouvera.
Et le Télescope de Columbia (Caroline du Sud) :
« La question de l'esclavage n'est pas ouverte à la discussion. Ce système a poussé chez nous de trop profondes racines pour ne pas durer toujours. Du moment où un individu s'avise de venir nous sermonner sur l'immoralité et le péril de l'esclavage, il faut lui couper la langue et le jeter sur le fumier. »
En 1854, le Squatter-Sovercign, publié àAtchison (Kansas), disait, après maints faits qui ajoutaient une singulière autorité à ses paroles :
« Nous continuerons à appliquer la loi de Lynch, à pendre, à couvrir de goudron, puis à rouler dans un lit de plumes et à noyer tout lâche abolitionniste qui souillera notre sol de sa présence. »
En 1856, dans l'État le plus policé du Sud, en Virginie, un journal considérable, le Richmond-Enquirer , signifiait
à un citoyen recommandable que, s'il continuait à soutenir des doctrines contraires à l'esclavage, il serait considéré comme traître et en subirait le châtiment, sans forme de procès1.
Au lieu de chercher à restreindre l'esclavage, les gentlemen du Sud l'ont introduit dans de nouveaux États, dans le Texas, dans le Missouri notamment, et ont développé imprudemment sur leur sol la race noire. Nous avons dit à quelle déplorable politique ils ont dû se livrer pour maintenir leur prépondérance dans l'Union. Poussés par l'opinion locale, leurs représentants au congrès ont multiplié leurs exigences à l'égard des États libres pour la recherche des esclaves fugitifs et ont fini par fournir un prétexte à la lutte que les Yankees cherchaient depuis longtemps à engager2.
Sans cette fausse direction donnée a leur politique, les hommes du Sud, 'forts de leur supériorité sociale et de leur valeur individuelle, auraient continué à être la race dominante aux États-Unis comme ils l'étaient à l'époque de Washington. Les démagogues du Nord eussent en silence dévoré leur jalousie. En tout cas, au jour de la lutte, ils ne se seraient pas aliéné dans tout le pays cette grande masse d'hommes honnêtes qui applaudissaient sincèrement à la destruction de l'esclavage et qui par leur nombre ont fait pencher la balance, et les destinées de l'Amérique eussent été changées !
1 Voir beaucoup de faits analogues cités par M. Carlier , De l'esclavage dans ses rapports avec l'Union américaine (Paris , in-8°, 1862), p. 423-430
2 Voir History of the rise and fall of the slave power in America, by Henry Wilson (Boston, Osgood, 2 vol. in -8°, 1872,