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LA GUERRE DE LA SÉCESSION ET SES RÉSULTATS

Il est puéril de ne voir dans la guerre de la sécession qu'un accident douloureux dans la vie du peuple américain, qui, une fois l'esclavage détruit, ne l'empêchera pas de continuer le cours de ses destinées. Elle a été, au contraire, le symptôme aigu de la transformation qui s'était opérée graduellement clans l'esprit public par suite de l'abandon de tous les principes sur lesquels l'Union et la politique des États étaient fondées , et elle est le point de départ d'une période toute nouvelle dans l'histoire des États-Unis.

Sans doute la guerre s'est faite sur la question de l'esclavage; mais, sans nier en rien la générosité des sentiments qui animaient beaucoup d'hommes du Nord dans leurs longs et opiniâtres efforts, on doit reconnaître que ce n'a été là que la question secondaire et apparente, et que le véritable terrain de la lutte était, d'un côté, la légitime prétention des États du Sud à rester souverains chez eux en tout ce qui touchait à la législation civile et économique, et de l'autre, la volonté de faire prévaloir le principe de la souveraineté du peuple des États-Uni sur toutes les fractions de l'Union qui voudraient conser^ ver une institution particulière.

A quelques graves abus moraux et religieux que donnât lieu l'esclavage, la où les familles de planteurs n'é-

taient pas solidement et tres-praliquement chrétiennes, le Sud était dans son droit strict en repoussant toute intervention des pouvoirs fédéraux , et en exigeant que le Nord respectât ses lois particulières. Tous les documents historiques, tous les textes constitutionnels établissant le départ entre les pouvoirs de l'Union et ceux des États, mettaient son droit hors de toute contestation sérieuse (Chap. i, § 1).

Quant au droit des États à se retirer de l'Union le jour où leurs légitimes prérogatives seraient méconnues, il résultait d'une doctrine admise par les États du Nord aussi bien que par ceux du Sud. En 1798, l'Assemblée de Virginie avait voté la résolution suivante :

« Les différents États composant les États-Unis d'Amérique ne se reconnaissent pas obligés à une soumission sans bornes au Gouvernement central. Sous le nom de constitution des États-Unis, et d'amendements à cette Constitution, ils ont établi un gouvernement général pour un but défini, déléguant à ce Gouvernement certains pouvoirs définis, mais chaque État se réservant pour son propre self-government tout le reste de ses attributions. Quand donc le gouvernement général s'arroge des pouvoirs non délégués, ses actes sont non autorisés, nuls et sans effet. Chaque État s'est associé à ce contrat en sa qualité d'État souverain. Le gouvernement créé par cet accord ne peut nullement se constituer juge sans appel des pouvoirs à lui concédés, puisqu'en ce cas, ce serait sa modération et non la constitution qui fixerait la limite de ses attributions. Il s'ensuit donc que, comme dans tous les contrats entre parties n'ayant pas déjuge commun, chaque partie aura un droit égal de juger pour elle-même et pour ce qui est du dommage et pour ce qui est du redressement. »

Quelques années après, en 1813, un des chefs du parti fédéraliste, Josiah Quincy, voyant adopter par le congrès une mesure qu'il jugeait peu favorable aux in-

térêts particuliers du Nord, prononçait cette remarquable déclaration de principes dans la chambre des représentants :

« Les individus composant cet État (le Massachnssetts) doivent au peuple de cette communauté une allégeanee originaire, inhérente, native et perpétuelle. Il est vrai que le peuple de cette communauté a transféré une certaine partie spécifiée de cette allégeance à une certaine association extrinsèque appelée les États-Unis. Cette portion d'allégeance ainsi transférée est non-seulement limitée dans sa rature, mais elle est conditionnelle. La condition est que les principes de la constitution doivent demeurer inviolés. De telles violations se sontelles produites ou sont-elles de nature à affecter essentiellement la sûreté de leurs droits, — ce sont là des questions que chacun des États associés est compétent non-seulement pour discuter, mais pour décider. Et nous, citoyens du Massachussetts, nous devons rendre grâces à l'Auteur de tout bien, de ce qu'il a donné au peuple de notre État non-seulement le droit de prendre, mais encore le pouvoir de soutenir toute décision à laquelle il pourrait être appelé par une manifeste violation de ses droits. »

Les paroles de Quincy reçurent l'approbation de tous les hommes marquants du Nord1, et les États de la Nouvelle-Angleterre ne tardèrent pas à les mettre en pratique lors de la convention d'Hartford (1814). S'ils n'allèrent pas jusqu'à se séparer de l'Union, c'est uniquement parce que la guerre avec l'Angleterre, contre laquelle ils protestaient, cessa heureusement tout à point.

Cette interprétation de la constitution, contre laquelle les fédéralistes avaient d'abord lutté, prévalût unanime-

1 Life of Josiah Quincy, p. 314 et suiv. Plus tard, en 1844, un ancien président, John Quincy Adams, du Massachussetts, prononçait le premier le mot de sécession en déclarant, dans une adresse de vingt membres du congrès à leurs constituants , que l'annexion du Texas équivaudrait à une dissolution de l'Union.

ment à partir de cette époque, parce que tous les États, sans distinction, y trouvaient à la fois sécurité et honneur. Ce fut le commencement d'une ère de paix relative qui dura jusqu'en 1850, et qui est connue dans l'histoire politique de l'Amérique sous le nom expressif $Era of (jood feeling '.

Avec le temps, malheureusement, l'opposition d'intérêts et de caractère entre le Nord et le Sud alla se développant. Le Nord était manufacturier et croyait avoir besoin d'un régime protectionniste pour faire prospérer ses fabriques. Le Sud , essentiellement agricole , souffrait vivement de ce système, qui l'empêchait d'échanger directement avec l'Europe ses riches récoltes de coton, de sucre et de tabac. Les sacrifices vinrent cependant presque tous de son côté.

A cette opposition d'intérêts se joignit aussi bientôt une jalousie très-intense. C'était la Virginie, on peut le dire, qui avait fondé l'Union : elle avait soutenu le principal poids de la guerre de l'indépendance; elle avait constitué le territoire des Etats-Unis par le généreux abandon de ses possessions au delà de l'Ohio, où allaient se constituer dix nouveaux États» Grâce à la supériorité de sa constitution sociale, elle fournissait à l'armée fédérale presque tous ses officiers, et au Congrès ses principaux hommes d'État. Aussi sa prédominance politique était telle, que sur les treize présidents des États-Unis avant 1861, six étaient Virginiens ! Cette domination avait produit pour le bien général des résultats dont le Sud s'enorgueillissait

1 V. dans le même ouvrage, p. 34 9 , une curieuse lettre de Bandolpble Virginien; V, aussi sur cette ère de paix, p. 372. De nombreux documents inconnus en Europe, sur ces questions de droit public, sont cités dans un excellent article du New-Orléans- Mont hly , de février 1875, Were the confédérales guillij of treason ?

justement, et à la veille de quitter l'Union, un de ses représentants au Sénat, M. Hammond, pouvait prononcer ces paroles, qui ont été comme l'oraison funèbre de l'Amérique de Washington :

« Nous, hommes du Sud, nous avons reçu notre patrie au berceau, et après l'avoir gouvernée soixante ans sur les soixantedix qu'elle a vécu, nous la remettons entre vos mains, sans une tache sur son honneur, florissante de prospérité, inépuisable dans ses ressources, fière dans le développement de ses forces, l'envie et l'admiration du monde entier. L'avenir démontrera ce que vous en ferez; mais aucun avenir ne pourra ternir notre gloire ou diminuer votre responsabilité *. »

De plus en plus l'esprit mercantileremplaçait dans le Nord l'influence des classes qui correspondaient autrefois dans ces États à l'aristocratie de la Virginie ou des Carolines. Tandis que le Sud restait exclusivement anglais, une nationalité nouvelle plus âpre, plus industrieuse et plus rusée, les Yankees, se constituait dans le Nord. Ainsi se développait peu à peu , entre les deux grandes fractions de l'Union, une opposition violente de caractère, presque un antagonisme de race.

Au début, les considérations d'humanité en faveur des noirs préoccupaient fort peu les États du Nord. Ils avaient aboli l'esclavage uniquement parce que le travail des noirs était peu profitable dans leur climat; mais ils avaient, malgré la Virginie, fait tout ce qui dépendait d'eux pour

' Voir ce discours reproduit dans un ouvrage de If. Lee Childe, Le général Lee , sa vie et ses campagnes (in-12, Paris, 1874), qui contient de nombreux et importants documents sur les événements qui ont précédé la guerre. On peut déjà juger, par ce qui est dit au texte, du faux point de vue de M. de Tocqueville qui n'a absolument vu dans l'Amérique que la Nouvelle-Angleterre. M. Michel Chevalier avait fait preuve de plus de perspicacité dans ses Lettns sur l'Amérique du Nord , publiées à la même époque.

maintenir la traite le plus longtemps possible, et quand elle eut été prohibée, en 1808 , ce furent toujours les armateurs de la Nouvelle-Angleterre qui la continuèrent clandestinement, avec la connivence des autorités locales ', Quant aux sentiments que les noirs libres leur inspiraient, ils contrastaient avec la situation relativement douce faite aux affranchis dans plusieurs États du Sud, au point qu'un écrivain de leur pays, sincèrement abolitionniste, William Jay, disait :

« Si nous avions à rechercher la géographie de ce préjugé de race, nous trouverions que les localités où il s'épand de la manière la plus luxuriante ne sont pas les rizières de la Géorgie ni les champs de canne à sucre de la Louisiane, mais les montagnes et les vallées de la Nouvelle-Angleterre et les prairies de l'Ohio. C'est un fait de notoriété publique que, quelques dures que soient les lois du Sud contre les gens de couleur, elles sont bien plus douces envers eux que le préjugé qui existe parmi nous à leur égard2. »

Les abolitionnistes ne furent pendant longtemps que des philanthropes excentriques; leur propagande ne rencontrait que l'indifférence ou la méfiance des hommes d'État. Les grands partis politiques , fidèles à une tradition constante, avaient soin de maintenir la lutte sur des questions soigneusement limitées. Mais après 1850 un souffle nouveau passa sur la nation américaine. Il semblait que le

1 Voir Carlier, De l'esclavage dans ses rapports avec l'Union américaine, p, 217 à 240.

2 Cité par M. Carlier, p. 332. Sur la condition des noirs libres au Nord, voir l'excellent ouvrage de cet écrivain, p. 327 à 355. On peut encore consulter avec fruit celui de M. de Bealmont: Marie, ou l'esclavage aux États-Unis. En 1860, il y avait dans les États du Sud une population de 251,000 noirs libres : année moyenne, 3,000 noirs parvenaient à la liberté, ce qui faisait un affranchissement sur 1,309 esclaves.

vieux patriotisme d'État (chap. i, § 3) eût fait son temps, battu en brèche par l'extension exagérée de l'Union , par l'esprit de mercantilisme et d'instabilité qui avait envahi toutes les classes , et surtout par les systèmes nouveaux d'éducation publique. (Chap. xx, §§ h à 7.) Il était remplacé par ce culte de l'État et du peuple souverain , qui est la religion des nations révolutionnées. Le drapeau de l'abolition fut arboré fort habilement par le parti radical; il y vit un puissant moyen de soulever ces masses d'hommes bien intentionnés , mais peu réfléchis , qui se laissent guider par les mots de liberté et d'affranchissement. Dès le jour où ce parti arrivait au pouvoir par l'élection de Lincoln (1861) le Sud n'avait plus d'autres ressources que de recourir aux armes pour protéger ses droits contre des projets déjà manifestés K

Tel est l'ensemble essentiellement complexe de causes politiques et de passions populaires d'où est sortie la guerre de la Sécession ; il peut seul expliquer la férocité inouïe avec laquelle les armées du Nord ont combattu , ainsi que l'odieuse persécution qui a suivi leur triomphe et qui dure encore dix ans après. Plus quam civilia bella, peut-on dire de cette guerre , où les armées fédérales massacraient les prisonniers, brûlaient les villes et les fermes, détruisaient les marchandises et les machines à égrener le coton, et surtout livraient systématiquement aux flammes toutes les manufactures de coton ; procédés sauvages qui satis-

1 Voici les noms des États confédérés : Arkansas , Texas , Louisiane, Mississipi , Alabama, Floride, Géorgie, Caroline du Sud, Caroline du Nord, Tennessee, Virginie (moins 48 comtés qui en 1865 s'en sont définitivement détachés et ont formé le nouvel État deWest- Virginia). Le Missouri, le Kentucky , le Maryland et le Delavvare avaient aussi des esclaves à cette époque, mais ils furent occupés par les forces nordistes avant d'avoir pu se joindre aux autres États du Sud.

faisaient la haine des Yankees et faisaient du même coup leurs affaires \

Il ne faut pas se faire illusion, la Constitution de Washington, fondée sur l'autonomie des États, et d'une façon plus générale sur le respect des droits historiques, a été détruite irrévocablement par la victoire du Nord ; et quoique les formes extérieures de l'ancienne Union soient encore respectées, l'œuvre de reconstruction à laquelle les congrès radicaux ont travaillé pendant dix ans a été un acheminement décisif vers la république unitaire.

L'Union a , en effet, acquis, par le fait de la guerre et de sa victoire finale, une prépondérance telle, qu'en dépit de toutes les réserves faites en faveur des droits des États, il est de toute évidence qu'ils ne pourront jamais se soustraire à la volonté du gouvernement fédéral , qu'elle soit juste ou non. Les États ne sont plus, en réalité, que des provinces jouissant d'une décentralisation administrative très-large.

Le pouvoir fédéral dispose d'un budget, d'une armée, d'un personnel administratif considérables. Si on les compare avec ce qu'ils étaient peu de temps après l'époque où M. de Tocqueville écrivait, le simple rapprochement

1 Entre mille témoignages de ces faits odieux , nous citerons seulement, à cause de leur position impartiale, celui de plusieurs évêques catholiques, dont on trouvera les lettres dans les Annales de la propagation de la Foi, 1864, p. 458 ; 1865, p. 396; 1868 , p. 80. Voir aussi Duvergier de Hauranne, Huit mois en Amérique, 1864-1865, t. II, p. 38, 193. Sur la destruction systématique des filatures, voir Robert Somers , The Southern States since the war (in-8°, Londres, 1871), p. 136.

des chiffres montrera la profondeur de la révolution qui s'est opérée.

En 1838, l'Union avait un budget de 37 millions de dollars, alimenté presque exclusivement par le produit des douanes et la vente des terres publiques. Sa dette était éteinte complètement.

En 1 860 , avec la même étendue territoriale qu'aujourd'hui, les dépenses ne s'élevaient qu'à 77 millions de dollars. En 1874, neuf ans après la fin de la guerre, le budget des dépenses est de 289 millions de dollars, et le chiffre de la dette est en capital de 2,143 millions de dollars, absorbant 103 millions de dollars pour les intérêts. Les dépenses ordinaires sont donc de 186 «millions de dollars, et l'administration de Grant demande encore de nouveaux crédits !

Pendant la guerre, en 1863, le Congrès a porté de graves atteintes à la liberté des banques. Pour soutenir le cours forcé donné au papier-monnaie de l'Union, il a contraint la plupart des banques à déposer leurs capitaux de réserve dans la caisse du trésor ; en échange, les banques devenaient banques nationales, et le trésor se portait garant de leurs émissions. En multipliant les impôts contre les banques qui n'acceptaient pas cet arrangement, et en en exemptant les autres, le secrétaire du trésor arriva à une puissante centralisation financière, qui fut peutêtre d'un utile secours dans les circonstances, mais qui n'en est pas moins un dangereux précédent. Ce système a en effet duré jusqu'à aujourd'hui, et il est presque impossible d'en sortir. Le gouvernement central est devenu le grand régulateur de la circulation fiduciaire, et c'est à lui qu'incombe la charge de la répartir entre les différentes fractions de l'Union; grave et délicate mission qui soulève constamment de violentes oppositions d'intérêts

entre les différentes parties de la nation. (Chap. xxn, §'4 et chap. xxm, § 2) '.

Les travaux publics, exécutés avec les fonds de l'Union et sous la direction de ses agents , se sont accrus d'une façon considérable.

Le nombre des employés fédéraux s'est multiplié en proportion du développement des attributions et de l'action du gouvernement. Aujourd'hui les États-Unis ont, comme la France, une armée de fonctionnaires, 60,000 au moins, chap. vu, § 2.

Le pouvoir judiciaire fédéral a en même temps reçu une extension considérable. C'est à lui qu'appartient la connaissance des affaires réglées par les lois des États-Unis. Or ces lois , surtout celles ayant pour objet de prévenir et de réprimer les attentats contre l'Union, sont devenues très -nombreuses depuis la guerre. C'est de même aux cours fédérales qu'a été confié le soin de faire respecter les xiii', xive et xve amendements constitutionnels , ainsi que les décisions prises par les bureaux pour la protection des affranchis établis dans les États du Sud. A tous ces titres la magistrature fédérale intervient beaucoup plus fréquemment que par le passé dans les affaires intérieures des États, et un pas considérable a été fait sous ce rapport dans la voie de la centralisation. Le personnel des cours fédérales inférieures a été augmenté en conséquence, et Ton a créé à Washington , sous le nom de Court of daims, un tribunal supérieur chargé de connaître des ré-

1 Sur la création des Banques nationales, voir M. Duvergier de Hauranne, Huit mois en Amérique, t. Il, p. 168 et suiv., et M. Seaman, Système du gouvernement américain , p. 359 et suiv. • « Notre nouveau système de banques avec tous ces avantages , dit ce dernier écrivain, est basé sur une vue nouvelle des pouvoirs du gouvernement fédéral et sur de nouvelles organisations constitutionnelles créées par le Congrès. »

clamations dirigées contre le gouvernement des États- Unis, c'est-à-dire ayant une juridiction analogue à notre conseil d'État siégeant au contentieux1.

En 18/^0, l'armée fédérale comptait seulement 12, OU hommes avec 783 officiers, y compris les sous-lieutenants, et cette armée n'avait aucune organisation administrative.

Après avoir eu des armées colossales pendant la guerre, l'Union n'entretient plus sous les armes qu'un nombre très-restreint de soldats (30,000 à la fin de 187/i). Mais l'organisation des cadres est restée entière, l'état-major est nombreux , toute une administration propre à la mobilisation existe, enfin le territoire est partagé en quatre grands commandements avec des subdivisions , de façon à pouvoir en quelques jours former autant d'armées. Ajoutez à cela que le président, le Congrès et l'opinion publique se préoccupent de plus en plus de ces questions et veulent donner à l'Union une forte puissance militaire , quoiqu'on ne voie pas d'ennemi sérieux avec lequel elle puisse avoir une guerre 2.

ni

A cette extension des forces matérielles du pouvoir fédéral , qui était la conséquence forcée des événements , le parti radical , devenu maître des affaires , a ajouté à rencontre des États du Sud un ensemble de violences et

1 Voir dans M. Seaman le très-curieux et très-important chapitre intitulé : Caractère et développement tardif de la loi fédérale, p. 46 à 74.

2 Comme symptôme de cet ordre nouveau de préoccupation;!, voir l'ouvrage du général Shekman, sur la Réorganisation militaire, et le message de Grant, du 20 juin 1875, pour demander l'armement des côtes de l'Union.

d'outrages qui indique un mépris absolu pour tous les droits résultant de la Constitution.

Immédiatement après la défaite des confédérés, nonseulement tous les esclaves ont été affranchis sans aucune indemnité, sans condition d'engagement temporaire visà-vis de leurs anciens maîtres, mais encore la confiscation générale de leurs biens a été prononcée contre toutes les personnes qui avaient pris part à la rébellion. La confiscation est une arme dangereuse : elle ne frappe pas seulement les ennemis qu'elle veut atteindre, elle ruine dans la conscience publique la notion de l'inviolablité de la propriété , et ouvre la voie pour l'avenir à des révolutions sociales.

Or, les congrès qui se sont succédé à Washington depuis 1861 ont précisément voulu opérer dans le Sud une révolution sociale. Pendant trois ans ils ont rencontré une résistance tenace dans l'honnêteté du président Johnson , appelé à la Maison-Blanche après la mort de Lincoln. Mais l'avènement de Grant (1869) , réélu une seconde fois au bout de quatre ans , leur a laissé libre carrière.

Voici , en résumé , ce qu'a été l'œuvre de reconstruction.

Les onze États vaincus ont été pendant plusieurs années gouvernés directement par les généraux de l'Union; ils ont en même temps été privés du droit de prendre part à l'élection présidentielle , et d'envoyer des représentants et des sénateurs au Congrès. Ils n'ont pu reprendre leur place dans l'Union qu'après avoir, au préalable , modifié leur constitution intérieure , selon le programme tracé par le Congrès de Washington, composé exclusivement des représentants des États vainqueurs. Ce programme a consisté dans l'adoption des xni% xive et xva amendements constitutionnels; ce dernier, qui

complète le système d'assimilation légale des deux races, est ainsi conçu :

« Les citoyens des États-Unis ne pourront être privés en tout ou en partie du droit de vote, ni par le gouvernement de l'Union, ni par le gouvernement des États, sous aucun prétexte tiré de la race, de la couleur ou d'une ancienne condition d'esclavage. — Le Congrès est autorisé à édicter les dispositions de loi nécessaires pour faire observer cet article. *

Ainsi, non-seulement une population de quatre millions de nègres a été admise à la complète égalité civile vis-àvis des blancs , mais encore on lui a conféré en bloc le droit de suffrage. Il était difficile de détruire plus complètement toute liberté, toute dignité de vie, dans les malheureux États du Sud, et effectivement le nègre, conduit et mené par les radicaux yankees , est devenu entre leurs mains un instrument docile d'exploitation politique et pécuniaire. Ces deux choses marchent toujours de pair dans la république américaine.

Une fois le nègre armé du vote, il devait sembler facile aux radicaux de bouleverser selon leurs plans les constitutions intérieures des anciens États confédérés. Ils ont cependant multiplié encore les moyens de dénaturer le vote. Ainsi , tous les blancs qui avaient pris part à la rébellion par l'exercice des moindres fonctions publiques ou militaires furent exclus du droit de suffrage dans leur propre État. Ces incapacités n'ont été levées définitivement qu'au mois de décembre 1873. La moitié des blancs était par là exclue du vote. On fit mieux : le soin d'établir les listes électorales fut soustrait aux autorités locales et confié à des fonctionnaires fédéraux, dévoués au parti radical. Les listes furent dressées de telle sorte que, quand on faisait l'appel du jury, un dixième à peine

des inscrits pouvait se découvrir dans la localité ; mais, le jour du vote, on trouvait toujours dans l'urne un nombre de voix radicales égal à celui de ces fausses inscriptions. Le gouvernement fédéral convoqua alors les électeurs pour nommer des Conventions chargées de reviser les Constitutions des États. Élues sous la pression du parti radical et composées en grande majorité de nègres, ces conventions ont voté des Constitutions conformes aux principes des radicaux et de nature à assurer leur domination pour une longue période1.

Quand, à la longue, les élections rendaient dans certaines localités le pouvoir aux blancs , ils étaient complètement paralysés par l'intervention des agents fédéraux qui, sous le nom de bureaux des affranchis, de maréchaux des États-Unis ou de cours fédérales, et sous prétexte de protéger les noirs, exerçaient un contrôle sur les administrations locales tout à fait contraire aux principes de la Constitution.

1 Sur les différentes phases de la reconstruction, v. les articles de M. Duvergier de Hauranxe, Revue des Deux Mondes, 15 nov. 1867 et 1er décembre 1868. Cet écrivain trouve tout naturel qu'on ait donné le droit de suffrage aux noirs. Selon notre méthode de laisser la parole aux Américains , nous renverrons le lecteur au\ pages dans lesquelles M. Seaman, écrivain essentiellement nordiste, déplore cet acte de despotisme des congrès radicaux. Voir le chapitre intitulé : Suffrage des gens de couleur; sa tendance et ses effets. L'injustice du Nord était d'autant plus granue que, dans ces Etats, on prend des précautions spéciales à l'égard des noirs. Ainsi la Constitution de New-York ne les admet au vote que s'ils ont un revenu de 250 dollars en immeubles, tandis qu'aucune condition de cens n'est exigée des blancs. Le Massachussetts en élimine un grand nombre par la clause qui n'admet à voter que les gens sachant lire et écrire l'anglais. En 1859 , le Connecticut repoussait un amendement tendant à donner le droit de suffrage aux gens de couleuï. Dans les autres États du Nord, les noirs sont trop peu nombreux pour influer par leurs votes sur la direction générale des affaires.

On en est ainsi arrivé dans les États du Sud au règne absolu du noir. Les Assemblées législatives ont été pendant dix ans composées en majorité de nègres etde mulâtres. On a pu voir, spectacle digne de l'admiration de nos démocrates, plusieurs noirs qui étaient domestiques dans les hôtels de Montgomery siéger dans la législature de l'Alabama. La Louisiane a eu un sénateur et deux représentants qui, pendant les vacances, servaient sur les paquebots du Mississipi, le premier en qualité de barbier, les deux autres comme garçons de chambre. Le pis est que ces noirs sont doublés de Yankees radicaux , que le public désigne par le sobriquet expressif de carpet-baggers (littéralement, qui sont arrivés dans le pays avec un sac de nuit pour tout bagage). Tous les aventuriers duNord se sont, en effet , précipités dans le Sud à la suite des armées fédérales , et cette seconde invasion a été pire que la première.

Le vénérable évêque de Natchichoës a décrit en ces termes l'exploitation de ce malheureux pays par les noirs et les démagogues :

« Tous les noirs affranchis ont droit de vote et, par leur nombre, ils dominent les élections. Le parti radical, essentiellement ennemi de l'Église, a tout fait pour soustraire les noirs à l'influence catholique. Il leur a envoyé, aux frais du gouvernement général de l'État, des prédicants de leur couleur, méthodistes et anabaptistes , leur a bâti des temples et ouvert des écoles gratuites. Il les tient ainsi sous sa main , et les jours d'élection, tous, sous la conduite de leurs prédicants, obéissent comme un seul homme au mot d'ordre donné et jettent dans l'urne des billets imposés qu'ils sont incapables de lire. C'est par la même tactique que tous les jurys sont en grande majorité composées de noirs sans principes, sans éducation, devenus ainsi les arbitres des personnes et de la société1. »

1 Reproduit par les Missions du 29 décembre 1871. Voir encore

Après ce témoignage impartial , on peut croire ce que nous racontent unanimement les journaux du Sud sur l'oppression de leur patrie.

Une affreuse guerre de race a régné et règne encore dans plusieurs de ces États.

Les noirs, travaillés par ces indignes ministres méthodistes, s'affilient en masse aux sociétés secrètes les plus avancées. La propagande socialiste trouve naturellement en eux des adeptes tout préparés l.

Enhardis par les excitations des Yankees, assurés de l'impunité par la composition des jurys et des cours de justice, ils se livrent à toute espèce de violences contre les personnes et les propriétés des blancs. Un petit nombre seulement profitent des circonstances pour arriver, par un travail qui leur est très-facile, à l'acquisition légitime de la propriété (chap. xiv, § 2 et xxn, § 3).

Une des armes les plus dangereuses inventées par les meneurs blancs, est la question des droits civils. On a persuadé aux noirs que par la loi et parla force ils pourraient triompher du sentiment de répulsion qu'ils inspirent aux blancs. En conséquence, les législatures radicales ont dans beaucoup d'États voté des lois (civil rights bills) en vertu desquelles les voituriers, entrepreneurs de théâtres, maîtres d'école, hôteliers, cafetiers ne peuvent refuser, sous peine d'énormes dommages-intérêts, de recevoir les nègres dans leurs établissements sur le pied d'égalité avec les blancs. Ces lois constituent une odieuse

dans le même journal n° 12 avril 1872 , des détails sur le rôle d'agents radicaux que jouent les ministres méthodistes payés par le gouvernement fédéral. Extraits du Catholic Telegraph de Cincinnati.

1 Voyez une lettre de l'évêque Charleston (Caroline du Sud), dans les Annales de la Propagation de la foiy 1868, p. 80.

violation de la liberté individuelle, et elles ne peuvent qu'élargir l'abîme qui existe déjà entre les deux races. Et cependant la perversion des idées du parti radical est telle que le Congrès a voté un MU semblable comme loi fédérale, c'est-à-dire obligatoire pour tous les États. (Acte du 23 mai 1874.)

En l'absence de toute justice régulière, les blancs ont été obligés de recourir à des procédés de défense révolutionnaires. Tout le monde a entendu parler de la fameuse association du Ku-Klux-Klan, avec sa police redoutable et ses terribles tribunaux, qui procédaient comme la Sainte- Vehme. Le Ku-Klux n'existe plus aujourd'hui, mais les comités de vigilance et le lynchage sommaire restent malheureusement encore dans plusieurs États la seule ressource des blancs pour défendre leurs biens et leur vie.

En août 1872 le Memphis-Appeal traçait le tableau suivant de la situation du Tennessee^ l'État le plus riche de la Confédération sudiste :

« Sous l'influence du régime nègre, la condition des blancs est devenue intolérable. Il n'y a pas, à l'heure présente, dans les riches districts qui produisent le coton, un planteur sur dix qui ne désire avec ardeur quitter le pays et chercher fortune ailleurs. Pas une ferme qui ne soit en vente, et cela à moitié de sa valeur. Les haies et les maisons tombent en ruine ; le gouvernement du nègre et le désespoir plus terrible que la famine désolent le pays. Des émigrants ont été introduits parmi nous. Dans quelques cas , ils ont été maltraités par des propriétaires dépravés et ignorants ; mais chaque fois qu'ils se sont trouvés placés parmi des nègres, leur position a été tellement intolérable, qu'ils sont venus chercher un refuge à Memphis ou bien ont émigré dans d'autres pays. »

La Caroline du Sud , avec la Louisiane , a été peut-être l'État le plus malheureux. Les noirs y sont en telle majo-

rite que rien ne peut modérer leur domination. En 1868, tous les membres du gouvernement et de la législature réunis, sauf un sénateur, ne payaient que 17 dollars d'impôt ; aussi ont-ils porté la dette de l'État de U à 25 millions de dollars. Plus d'un tiers des employés du gouvernement ont été, pendant la durée de leur office, poursuivis pour quelque crime. Le gouverneur lui-même, Moses, l'a été pour vol. Ce personnage déclarait publiquement aux nègres qu'ils étaient les légitimes possesseurs du sol puisque, pendant l'esclavage, ils V avaient fertilisé de leurs sueurs, et il avait fait voter par sa législature des lois agraires pour établir les nègres sur les domaines des blancs. Mais un petit nombre de ceux-ci en ont profité ; ils aimaient mieux l'oisiveté ou les fonctions publiques * ! A la même époque , la législature noire de la Géorgie édictait une loi pour défendre de rechercher les vols de récoltes commis par les nègres !

A partir de 1870, un certain nombre d'États ont pu, les uns après les autres se soustraire à la domination des noirs. Le premier acte des législatures conservatrices a dû être de réduire les dettes contractées par les gouvernements radicaux, mais il faudra bien du temps avant d'effacer les ruines faites par leur passage au pouvoir, et ces sortes de banqueroute, quoique justifiées en équité, ne sont pas faites pour rétablir le crédit.

Le général Grant a usé de tous les moyens pour prolonger le règne des noirs et des carpet baggers. Il a soigneu-

1 Sur les affaires de la Caroline du Sud, voir Robert Somers, tlie Southern States, p. 37 à 61, V Abeille de la Nouvelle-Orléans des 18 avril et 9 mai 1874, le New-York Times du 15 juin 1874, etc.

sèment couvert de sa protection l'indigne gouvernement de la Caroline du Sud. 11 a soutenu par la force, dans le Mississipi, l'Arkansas, l'Alabama et la Louisiane, des gouverneurs radicaux, malgré le verdict électoral, et en dernier lieu il a demandé au Congrès un bill qui l'autorise à suspendre Yhabeas corpus dans ces quatre États, précisément à cause de la résistance que rencontrait son intervention inconstitutionnelle.

Nulle part son intervention et celle du Congrès n'ont été plus iniques que dans la Louisiane. Cet État jadis si prospère semble être le champ que les radicaux du Nord veulent exploiter de préférence. Une série de législatures composées de noirs ont frappé la propriété possédée par les blancs de taxes telles, que les propriétaires, ne pouvant plus payer leurs impôts, sont expropriés en masse. Les terres sont achetées par des spéculateurs yanhees, qui mettent ainsi de nouveau en pratique cette parole significative prononcée par Sièyes au début de la Révolution française : (( Tout le mal vient des propriétaires ; il faut les changer. » C'est là, en définitive, la philosophie de toutes les révolutions ».

1 » Dans la Caroline du Sud où les noirs sont en très-forte majorité, les meneurs radicaux n'ont pas dissimulé que leur but en accroissant indéfiniment les taxes, était d'arriver à déposséder les anciens propriétaires, afin de faire passer les terres dans les mains des noirs. Dans la Louisiane, un représentant blanc de la législature kellogiste (radicale) disait dernièrement, devant plusieurs personnes de la ville, que si l'expropriation des terres par le procédé des saisies pour taxes n'allait pas assez vite , ils emploieraient des moyens plus expéditifs pour que les noirs devinssent les maîtres du sol. » Abeille de la N ouvelle- Orléans , 4 juillet 1874 (édit. hebdomadaire). Ce plan d'expropriation des classes riches du Sud peut, à bon droit, être imputé au parti radical tout entier. En effet, lois de la première amnistie qui suivit la guerre (1865), on en refusa le bénéfice, non-seulement à certaines classes de personnes qui avaient occupé des fonctions élevées dans le gouvernement con-

Des emprunts émis à des conditions exorbitantes, des subventions scandaleuses accordées à des chemins de fer fantastiques, ont achevé de remplir les poches des spéculateurs qui se sont abattus sur ce malheureux pays, en sorte que l'on n'aperçoit pas d'autre remède à cette situation qu'une réduction partielle de la dette de l'État et des communes.

Si encore les infortunés Louisianais pouvaient espérer que leurs gouvernants une fois enrichis deviendraient moins voleurs ! Mais le jeu des institutions républicaines renouvelle constamment par l'élection le personnel gouvernemental, et les malheureux propriétaires ont incessamment à assouvir de nouvelles sangsues.

Après avoir subi pendant des années la domination du proconsul Warmooth , que le scandale de ses exactions a fait rejeter par son propre parti , puis celle du mulâtre Pinchbeck , les Louisianais étaient parvenus aux élections de novembre 1872 à élire une législature en majorité conservatrice et à nommer pour gouverneur un honnête homme, M. Mac-Ennery. Les radicaux, qui portaient un certain Kellog avaient eu la minorité ; mais ils avaient sous la main un juge de la cour de district des États-Unis nommé Durell. Ce misérable eut l'audace de requérir les forces militaires fédérales pour installer Kellog et sa législature, sous prétexte qu'ils avaient eu la majorité. Ainsi fut-il fait. Grâce aux baïonnettes fédérales et à la suite d'une collision sanglante, ce dernier occupa le siège du gouvernement et remplit immédiatement tous les emplois publics de ses créatures.

Obligés de céder à la force, les malheureux Louisianais

fédéré, mais on exclut en masse tons les possesseurs de plus de 100,000 dollars. Celaient là les vrais coupables que les radicaux voulaient frapper.

s'adressèrent d'abord au général Grant qui approuva la conduite de Durell. Battus de ce côté , ils demandèrent au Congrès d'ordonner de nouvelles élections en Louisiane, en vertu de l'article de la Constitution qui garantit à tous les États un gouvernement républicain. Le sénat reconnut en principe le bien fondé de leurs réclamations, au point de forcer le juge Durell à donner sa démission , mais il s'arrangea pour faire traîner l'affaire en longueur et clore la session de 1874 sans avoir statué. Et ici jugez de la puissance de l'intrigue : un des orateurs qui accusaient le plus fortement l'usurpation de Kellog était en même temps payé par lui pour ne pas presser la conclusion des débats !

Voyant que les élections de novembre 1874 allaient être faites par Kellog sans aucun contrôle, ni garantie de loyauté, le gouverneur et la législature légitimement élus en 1872 résolurent de prendre possession du pouvoir, et y parvinrent effectivement dans la journée du 17 septembre 1874, grâce au concours unanime de la population. Kellog, réfugié dans les bâtiments de la douane fédérale, invoque encore l'appui de l'armée des États-Unis. Une transaction autorisée par Grant est conclue, aux termes de laquelle Kellog rentre en possession de ses fonctions, mais admettra trois conservateurs dans le bureau central de sept membres chargé de recenser les votes. Le 2 novembre, nouvelle élection qui donne encore une législature en majorité conservatrice. Mais les quatre membres du bureau central dévoués à Kellog, proclament comme élus un certain nombre de radicaux qui avaient échoué , de façon à changer la majorité. Nouvelle protestation armée des Louisianais et nouvelle intervention des troupes fédérales, sur l'ordre du président. Grant, pour maintenir Kellog par la force ! A la fin cependant le Congrès, influencé par

le résultat des élections, généralement défavorables aux républicains, a compris qu'il fallait donner quelque satisfaction à l'opinion. Un compromis a été passé selon lequel la majorité conservatrice reprend ses sièges dans la législature et Kellog voit son usurpation amnistiée et reste gouverneur de l'État. Il en a profité pour falsifier certains bills votés par la précédente législature et partager encore avec ses complices quelques cent mille dollars*.

Cette intervention des pouvoirs fédéraux dans les affaires des États est un fait absolument nouveau et gros de conséquences. «C'est une sérieuse question pour le Congrès, disait le sénateur Tipton, si, en sauvant l'Union, il n'a pas perdu les États. Le peuple regarde aujourd'hui le pouvoir fédéral comme l'unique pouvoir2! »

Voilà en résumé ce que sont devenues les garanties constitutionnelles aux États-Unis , sous la République , avec le suffrage universel et en dépit de la liberté de la presse ! 11 valait vraiment bien la peine qu'un éminent écrivain tel que M. de Montalembert célébrât la victoire du Nord comme un triomphe de la justice et de la vérité3!

La vraie moralité de ces faits a été tirée en ces termes

1 Vovez sur les événements de la Louisiane Report of the com mittee of two hundred citizens appointed at a meeting of the resi dent population of New-Orleans on the 12 december 1872, — Speech of hon. Matt. H. C arpenter of Wisconsin delivered in the Senate of the United States, jannary 29 and 30 1874. L'Abeille de la Nouvelle-Orléans, années 1872, 1873, 1874,

2 Discours prononcé au Sénat le 17 avril 1874.

3 Correspondant du 25 mai 1865, la Victoire du Nord aux États-Unis.

par Y Abeille, le courageux et honnête journal de la Nouvelle-Orléans :

a Dans les temps de grands désastres sous les gouvernements autocratiques, les populations qui souffrent ont un recours naturel an souverain , et ce souverain , qui n'a pas de parti, fait naturellement ce qu'il peut pour leur soulagement... Dans les temps de grands désastres sous les gouvernements républicains, sous celui des États-Unis par. exemple, ce remède si puissant, si effectif, n'existe pas. Le président a un parti, Je Congrès est divisé en partis ; le président suit le sien et le Congrès obéit au parti qui a la force, en sorte que si les populations qui se p'aignent et qui ont à se plaindre sont présumées favorables au parti faible, c'est-à-dire au parti qui n'a pas le pouvoir, leurs plaintes sont vaines et l'oppres-ion sous laquelle elles gémissent, est regardée comme un des avantages légitimes du parti le plus fort. Suivant cette théorie, qui est malheureusement celle des gouvernements républicains, les iniquités, les violences et les abus forment de droit, ainsi que l'occupation et la jouissance des emplois publics, l'apanage d'un certain nombre de gens qui l'exploitent sans merci et sans scrupule. » (N° du 48 avril 4 8-74.)

Le Nord victorieux subit lui aussi, par un juste retour, les funestes conséquences de la guerre. On verra dans les chapitres suivants ce qu'est chez lui le règne du parti radical (chap. iv à x) et la crise sociale profonde qu'a fait naître l'abandon de toutes les traditions d'honnêteté dans la gestion des intérêts publics. (Chap. xxin.)

La démocratie américaine perd ainsi successivement le bénéfice des circonstances exceptionnelles qui semblaient avoir assuré son succès, et de plus en plus elle devient semblable aux démocraties révolutionnaires du vieux monde.

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