CHAPITRE VI
Présages révolutionnaires. — Taxes coloniales. — Congrès des Malcontents à New-York. — Première union fédérale. — Rappel de l’impôt du timbre. — Massacre de Bo'-ton. — Fermeture du port de Boston. — Congrès continental à Philadelphie. — Premier sang de la révolution versé à Lexington, en avril 1775.
Ia conclusion de la guerre de Sept ans laissa les colonies pauvres et épuisées, car elles y avaient largement contribué en hommes et en argent, et elles avaient prodigieusement souffert de l’ennemi pendant les désastres de la première moitié du conflit. Elles en retirèrent cependant des avantages considérables. La conquête du Canada, de Louisburg et des ports militaires des frontières occidentales, épuisa la source principale de leurs appréhensions et de leurs dangers, et les délivra pour toujours des Indiens, dont l’hostilité n’était réellement à craindre que lorsque les Français la soutenaient. D’un autre côté, l’incapacité des généraux anglais et les défaites infligées à des corps considérables de soldats métropolitains avaient matériellement affaibli leur superstitieux respect pour la puissance de la mère patrie, tandis que leurs propres exploits leur inspiraient, relativement à leur force, une confiance qu’ils n’avaient pas encore ressentie.
A celte époque, la population des colonies s’élevait à deux millions cinq cent mille âmes, dont cinq cent mille esclaves africains. Celle population, intelligente, industrieuse, profondément imbue de principes moraux et religieux, descendait, pour la plus grande partie, d’ancêtres entreprenants, d’un esprit développé, qui avaient abandonné le vieux monde, les uns pour s’assurer la liberté de prier Dieu à leur guise, les autres dans l’espoir de voir naître des occasions plus favorables de se créer une position ou une fortune. La traversée de r.Vtlanlique était pénible et coûteuse; la vie, dans le.s nouveaux établissements, dure et périlleuse. Les paresseux, les timides, les imprévoyants, les ignorants n’osèrent affronter les dangers de la mer et du désert ; pour la plupart, les émigrants faisaient partie de la classe moyenne, si bonorable et si énergique. l.es influences religieuses servirent puissamment les intérêts de la colonisation par l’impulsion qu’elles donnèrent à réniigralion , et par leur action sur le caractère des nouveaux résidents; cette action s’exerça non-seulement sur les puritains, les huguenots, les quakers, qui ne déguisaient pas les raisons d’un ordre élevé qui les avaient conduits à chercher une nouvelle patrie, mais encore sur les adhérents de grandes sectes, comme les calvinistes hollandais et les presbytériens d’Écosse et d’Irlande.
Des soins minutieux étaient donnés à l’éducation des enfants, surtout en ce qui concernait l’élude de la Bible et du caléchisiue et l'observation scrupuleuse du sabbat. En Virginie, des lois ordonnèrent que, dans tout établissement, il serait édifié • une maison consacrée au culte du Seigneur. » L’absence des offices était punie par une amende, et on ne pouvait voyager ni chasser le jour du sabbat. Les Carolines édictèrent des lois de luêine nature ; celles de la Pennsylvanie défendaient, en
outre, « les représentations lliéâtrales, les jeux de cartes et de dés, les mascarades, les bals. »
Les colonies de la Nouvelle-Angleterre avaient une législation identique; et, déplus, à certaine époque, on y rendit des lois somptuaires, ainsi que des lois réglementant l’usage du tabac. L’esprit de liberté politique était fortement développé chez les colons ; des idées républicaines et des sentiments nés des traditions de la république anglaise, s’étaient partout répandus, quoiqu’il s’y mêlât un profond attachement pour la mère patrie et un dévouement loyal à la couronne. On ne pouvait soupçonner le désintéressement de cet attachement; car, bien que l’Angleterre fût venue au secours des colonies , pendant les'giierres avec la France, ces guerres, si l’on en exceptaitladernière, avaient pris naissance en Europe, et s’étaient poursuivies pour des inUv rets qui ne touchaient en rien l’Amérique et qui ne pouvaient obtenir ses sympathies. A beaucoup d’autres points de vue, l’annexion était nuisible aux colonies. L’Angleterre, dans un but égoïste, mettait systémati- (piement des entraves à son commerce et à ses manufactures.
Les colons souffraient cruellement de ces tyranniques restrictions; mais ils s’y soumirent avec abnégation tant que les mesures prises par l’autorité royale, bien que dures et préjudiciables à fous leurs intérêts, ne furent j»as clairement inconstitutionnelles. Mais en 1661 le parlement autorisa les sheriffs et les collecteurs des douanes de se servir « d’ordonnances de main-forte, » ou de mandats généraux de perquisition qui leur permettaient d’envahir les magasins et les maisons particulières pour y rechercher les marchandises que l’on supposait n’avoir pas acquitté les droits. Ces mandats, employés d’abord dans le Massachusetts, y furent accueillis par des clameurs et une opposition générales.
On refusa d’y obéir , en se fondant sur la légalité et il en résulta un procès à propos duquel l’éloquent James Otis , l’avocat général de la couronne , refusant de soutenir les mandats, se démit, séance tenante, de sa charge et plaida en faveur du peuple. Son discours fit une impression profonde. « Otis était une fiamme, dit John Adams; tout disparaissait devant lui. L’indépendance américaine date de ce moment. Il me sembla que chacun des innombrables auditeurs se précipitait, comme je le fis moi-même, à la recherche de ses armes, afin de résister aux ordonnances de main-forte. »
Iajs Juges évitèrent de rendre leur décision , et les mandats , quoique secrètement accordés, ne furent jamais exécutés. *
Deux ans plus tard, un conflit éclata en Virginie, entre les prérogatives royales et la législation coloniale, au sujet des redevances du clergé. 1^ cause de la colonie fut défendue par Patrick Henry, alors âgé seulement de vingt-sept ans, et qui déploya pour la première fois ces talents oratoires qui ont rendu son nom si célèbre.
Enfin, l’Angleterre résolut d’imposer directement les colonies en dépit de leurs protestations; le stamp act (loi du timbre) fut voté par la chambre des communes, le 22 mars 17G5, à une immense majorité; la chambre des lords l’adopta à l’unaniinité, dix jours après, et George III le revêtit de sa signature. Cet acte déclarait que, sous peine de nullité, tout document commercial devait porter un timbre, dont le prix, sans être dans aucun cas inférieur à un shilling, s’élevait progressivement et indéfiniment en proportion de la valeur de l’écrit. Pour appuyer l’exécution de cette loi, contre laquelle , dans le cours de la discussion , les colonies avaient énergiquement protesté, le parlement autorisa le ministère à envoyer en Amérique autant de soldats ipi’il le croirait nécessaire; à ces soldats, les colonies
furent requises de fournir le logement, les vivres, du cidre ou du rhum, l’éclairage et d’autres denrées.
Les Américains accueillirent ces mesures avec indignation. L’assemblée de la Virginie, sur la proposition de Patrick Henry, adopta des résolutions déclarant que le peuple de cette colonie n’était tenu à payer que les impôts votés par sa propre législature. La législature du Massachusetts décida que les cours de justice accompliraient leurs fonctions sans se servir du timbre. Dans le New-York et la Pennsylvanie, l’opposition, sans devenir aussi générale, se prononça avec autant de fermeté. Partout le peuple prit la détermination de se passer du timbre, et des sociétés s’intitulant « Fils de la Liberté » s’organisèrent en vue de la résistance à la loi et de la défense générale des droits des colonies. Ces associations étaient si puissantes, l’indignation générale avait pris un tel degré d’intensité, que, lorsqu’arriva le jour (I" novembre) où cette loi impopulaire devait commencer à être appliquée, il se trouva que tous les distributeurs de timbres avaient donné leur démission.
En juin , la législature du Massachusetts avait lancé une circulaire invitant toutes les colonies à envoyer des délégués à un congrès devant s’ouvrir à New-York le premier mardi d’octobre. Les délégués de neuf colonies se rendirent à cet appel. Le congrès rédigea une déclaration de droits, un mémoire au parlement et une pétition au roi, dans laquelle il demandait que les colonies ne pussent être imposées que par leurs propres représentants. Les assemblées coloniales approuvèrent les actes du congrès; et c’est ainsi que, pour la première fois dans leur histoire, une union fédérale fut formée entre les colonies américaines.
i.e 1'' novembre, jour de la mise à exécution de la loi du timbre, les cloches sonnèrent dans tout le pays et les
pavillons furent mis en berne pour marquer les « funérailles de la liberté. » l^s négociants des principales cités s’entendirent pour ne plus acheter de marchandises en Angleterre jusqu’au retrait de la loi , et les citoyens s’engagèrent à ne plus se servir d’objets de fabrication anglaise. Ces manifestations du sentiment public en Amérique forcèrent le parlement à prendre en considération le rappel de la loi. Dans des débats animés, Pitt et Burke se firent les avocats du retrait. « Je me réjouis de la résistance des Américains, flH Pitt; se soumettre, c’était pour eux se réduire volontairement à l’esclavage. L’injustice les a rendus fous. Mon opinion est que la loi du timbre doit être rapportée absolument, totalement, immédiatement. » La chambre des communes cita à sa barre, entre autres témoins, Benjamin Franklin, pour attester la situation de ses compatriotes. Franklin dit que les colons n’avaient ni or ni argent pour payer les timbres ; qu’ils avaient supporté plus que leur part dans les frais de la dernière guerre, et qu’ils se trouvaient encore sous le poids des dettes contractées à cette occasion; qu’ils étaient bien disposés pour la mère patrie , mais que les actes du parlement affaiblissaient leur affection, et qu’à moins que ces actes ne fussent rapportés, toutes relations entre eux et l’Angleterre seraient brisées ; enfin, qu’ils ne se soumettraient jamais à des impôts établis par ceux qui n’avaient aucune autorité pour le faire.
Ces observations eurent une grande influence sur les délibérations du parlement. La loi du timbre fut rapportée le 18 mars 1766, et ce retrait fut célébré par de grandes réjouissances, à la fois dans les colonies et dans les ports anglais, dont le commerce commençait à se trouver sérieusement compromis.
Le système des taxes à inOiger à l’Amérique ne fut pas abandonné cependant. En 1767, le parlement passa
une loi qui reçut l’assentiment royal le 29 juin, et qui établissait des droits sur le papier, le thé, le verre et quelques autres articles importés dans les colonies. Les colons renouvelèrent immédiatement leurs associations contre l’importation. Le IVIassachusetts , et en particulier la ville de Boston, étaient les plus engagés dans l’opposition. A Boston, à l’occasion de la saisie d’un sloop appartenant à John Hancock, et dont la cargaison avait été soumise à l’impôt, le peuple se souleva, attaqua les commissaires des douanes, et les obligea à chercher un refuge dans le fort de la baie.
Le gouvernement résolut de tirer vengeance de « l’insolente ville de Boston. » En septembre, le général Gage vint occuper militairement la ville. Le 5 mars 1770. dans une collision entre les soldats et les citoyens, trois de ces derniers furent tués et cinq blessés. Iæ « massacre de Boston, ■> comme on l’appela, produisit dans tout le pays une émotion immense et contribua, dans une grande mesure, à exciter contre l’Angleterre l’esprit public. Les soldats qui avaient fait feu furent traduits en jugement pour meurtre. Deux des principaux chefs du mouvement, John Adams et Josiah Quincy, opposés, comme la grande majorité du peuple, à toute mesure violente, et désirant maintenir le conflit dans les bornes de la loi et de la constitution , entreprirent la défense des accusés ; et comme il résulta des témoignages qu’ils avaient tiré après provocation, ils furent acquittés par le jury, à l’exception de deux d’entre eux qui furent convaincus d’homicide.
L’assemblée de la Virginie approuva les actes du Massachusetts par des résolutions que présenta Washington et que signèrent, avec lui, Patrick Henry, George Mason, Thomas Jefferson, Richard Henry Lee, et tous les autres membres. I.es associations américaines contre l’importation produisirent bientôt un tel effet en
Angleterre, que le gouvernement se vit obligé d’abolir tous les droits, à l’exception de celui de trois pence sur la livre de thé, lequel fut maintenu par l’ordre formel du roi qui dit « qu’il devrait toujours exister une taxe, ne fût-ce que pour affirmer le droit d’imposer. »
Gela ne satisfit pas les Américains, qui ne combattaient pas le montant des droits, mais le principe lui-même ; des associations se formèrent de nouveau contre l’importation et l’usage du thé, et des mesures furent prises pour en empêcher le débarquement et la vente. A Philadelphie, une assemblée publique déclara ennemi du pays « quiconque participerait au déchargement, à la réception ou à la vente du thé. « Des assemblées semblables adoptèrent des résolutions identiques à Charleston et à New- York.
ABoston, aussitôt qu’on apprit la nouvelle que des vaisseaux chargés de thé traversaient l’Océan en destination de ce port, cinq mille citoyens s’assemblèrent, le 3 novembre 1773, et, sur la motion de Samuel Adams, il fut résolu à l’unanimité que le thé serait renvoyé au port expéditeur. Trois navires arrivèrent, et les consignataires, se soumettant à la volonté du peuple, consentirent à les réexpédier si le gouverneur Hutchinson y accédait. Ce personnage, quoique natif de la colonie, était particulièrement détesté pour cette raison qu’un grand nombre de ses lettres, poussant le ministère anglais à persévérer dans ses mesures agressives, étaient tomliées entre les mains du D' Franklin et avaient été publiées. Il mit un embargo sur les bâtiments, de sorte que le peuple fut obligé d’agir lui-même. Dans la nuit du 18 décembre, une bande de citoyens, revêtus du costume indien, se rendirent à bord des navires ancrés à l’un des quais du port, vidèrent dans la mer les caisses de thé et se retirèrent tranquillement. Quand le gouvernement anglais apprit cel acte, il résolut de punir les colonies, et en
particulier de faire un exemple de Boston. En conséquence, le parlement passa le bill du port de Boston, qui fermait ce port au commerce et transférait à Salem le siège du gouvernement colonial. D’autres lois furent édictées qui imposèrent des garnisons à toutes les colonies et qui décidèrent que ceux des agents du gouvernement colonial qui se refuseraient à faire exécuter ces lois seraient transportés en Angleterre pour être jugés. Ces actes, que l'on considéra comme une violation flagrante des chartes et privilèges des colonies, portèrent à son comble l’indignation du peuple. Boston passa partout comme le champion des droits populaii'es et pour la victime de la persécution du ministère. Salem refusa de devenir le siège du gouvernement, et Marhlehead offrit aux négociants de Boston l’usage gratuit de son port. Les colonies les plus éloignées, les établissements mêmes situés dans les bois au delà des Alleghanies, adressèi'cnt à la ville ruinée et jÆrsécutée de l’argent et des provisions. Québec envoya lüUO boisseaux de froment; à Londres même, une souscription organisée en faveur de Boston atteignit le chiffre de 30 000 livres sterling (750 000 francs). En mai 1774, Hutchinson fut rem|)lacé, comme gouverneur du Massachusetts , par le général Gage, qui , quoique personnellement populaire, essaya vainement d’étoulTer le ferment révolutionnaire qui bouillonnait à Boston.
Les whigs, nom donné aux partisans des droits du peuple, en opposition aux tories ou royalistes, restreignaient soigneusement l’agitatipn dans les limites légales et constitutionnelles; et bien que Faneuil-Hall et l'église d’Old-South retentissent continuellement de l’éloquence des orateurs et des tumultes des meetings, aucun acte ne fut commis qui pût donner prise aux autorités anglaises.
En même temps, dans toutes les colonies, des conventions se réunirent qui choisirent des délégués pour le
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congrès de Philadelphie, connu sous le nom de « vieux congrès continental, b lequel s’assembla le 5 septembre. Il se composait de cinquante-cinq délégués, représentant toutes les colonies, sauf la Géorgie, et parmi lesquels se trouvaient Washington, Patrick Henry, Richard Henry Lee, Edward et John flutledge, Christophe Gadsden , Samuel .Vdams, John Adams, Roger Sherman, Philippe Livingston, William Livingston, John Jay et le docteur Witherspoon, président du collège de Princeton. Comme orateur, Patrick Henry était sans rival ; après lui venait John Rutledge; •< mais s’il s’agit d’instruction solide, de jugement sain, dit Patrick Henry, Washington était, sans contredit, le plus grand de tous. » Le congrès choisit pour président (speaker) l’eyton Randolph, de la Virginie, et pour secrétaire (Charles Thomson , de la l’ennsylvanie. Patrick Henry ouvrit la discussion par un discours magnifique d’éloquence, dans lequel il dit : « La tyrannie anglaise a effacé les limites qui séparaient l’une de l’autre les colonies ; les distinctions entre Virginiens, Pennsylvaniens,- New-Yorkais et Néo-.\nglais n’existent plus. Je ne suis pas Virginien, je suis Américain. » Une déclaration fut votée établissant le droit des colons , en leur qualité de sujets britanniques , de participer à la rédaction de leurs propres lois et de fixer leurs propres impôts; le droit de jugement par le jury ; le droit de réunion; le droit de pétition pour le redressement de leurs griefs. Cette déclaration portait protestation contre le maintien d’une armée permanente dans les colonies sans leur assentiment, et, en même temps, contre onze lois promulguées depuis l’avénement de George III, au mépris des droits et privilèges coloniaux.
Les mesures proposées par le congrès avaient un caractère tout pacifique et comprenaient la formation d’une " association américaine » s’engageant à n’entretenir aucunes relations commerciales avec la Grande-Breta-
LES ÉTATS-UNIS D’AMÉRliJUE. 41
jjne, les Indes occidentales, ou ceux qui se livraient à la traite, et à ne se servir ni du thé ni des marchandises venant d’Angleterre. Parmi les documents que lança le congrès se trouvaient une pétition au roi et une adresse au peuple du Canada, rédigées par John Dickinson, de la Pennsylvanie; une adresse au peuple de la Grande-Bretagne, par John Jay; et un mémoire au peuple des colonies, par Richard Henry Lee.
Quand ces documents parvinrent en Angleterre, William Pitt, alors devenu lord Chatham, en parla ainsi ; " Quant à moi, je dois avouer que dans toutes mes lectures, — et j’ai lu Thucydide, et j’ai étudié et admiré les grands maîtres de toutes les époques et de tous les pays, — je n’ai rien vu qui surpasse les actes du congrès général de Philadelphie, pour la solidité du raisonnement, la vigueur de la discussion et la sagesse des conclusions, eu égard surtout à la complication de si graves circonstances. L’histoire de la Grèce et de Rome ne nous offre rien qui les égale, et ce serait en vain qu’on tenterait d’imposer la servitude à une aussi puissante nation continentale. »
I.CS commerçants, les négociants et, par le fait, la majorité du peuple anglais, éprouvaient pour les Américains une sympathie plus ou moins grande. Lord North lui-même, le premier ministre, qui avait fait prendre au parlement ces fatales mesures, les désapprouvait au fond du cœur, comme on le sait aujourd’hui; il n’était resté au pouvoir et n’avait exécuté ces actes hostiles et tyranniques que sur les instances du roi, obstinément enclin à imposer par la force l’obéissance aux .Américains.
Voyant que le conflit devenait de plus en plus inévitable, le peuple des colonies se prépara énergiquement à la guerre. Dans le Massachusetts , presque tous les citoyens valides furent exercés chaque jour au manie-
ment des armes, et on les engagea à se disposer à partir au premier avis, d’où leur nom « hommes à la minute » (minute men). Le général Gage, qui avait reçu des renforts, prit l’alarme; il commença à fortifier le cap de Boston et à saisir toutes les armes et les munitions sur lesquelles il put mettre la main dans les villes du voisinage. Le gouvernement provincial du Massachusetts avait établi à Worcester et à Concord des dépôts militaires. Dans la nuit du 18 avril 1775, Gage expédia secrètement une troupe considérable pour détruire les dépôts de Concord. Tous les mouvements des Anglais étaient surveillés avec soin, et les hommes à la minute furent instantanément mis sur pied, dans toutes les directions, par des messagers et des signaux.
C’est à Lexington, à mi-chemin entre Boston et Concord, que coula le premier sang de la révolution. Le major Pitcairn ordonna aux soldats de faire feu sur les citoyens qui se présenteraient en armes sur la route ; huit furent tués et plusieurs blessés. Les Anglais atteignirent Concord et détruisirent quelques dépôts; mais ils rencontrèrent, au pont du Nord, sur la rivière Concord, une telle résistance, qu’ils furent obligés de battre en retraite, et vigoureusement poursuivis par les Américains, ils rentrèrent à Boston après avoir perdu deux cent soixante-treize tués et blessés. « Tel est, dit Bancroft, le célèbre combat de Concord, événement plus fécond en résultats que les batailles d’Azincourt ou de Blenheim. » 11 mit brusquement fin aux démêlés politiques des colonies et de l’Angleterre, et inaugura la guerre de la révolution.