‹ Les Etats-Unis d'Amérique et l'émigration [microforme]Chapitre 6 sur 13 · PT US · texte numérisé non relu

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nalité ? — Pas le moins du monde. — Ecoutez Harrisson, Président actuel de la République Américaine, s'adressant, au moment de son élection, à un club irlandais du comté de Cook, le 16 septembre 1888:

« Chersamis, vous êtes Irlandais: vous êtes Américains: « donc vous êtes Zrlandais-Américains ; et quoique vous « ayez juré la loyauté de vos cœurs au drapeau étoilé et « à votre pays d'adoption, vous n'avez pas cessé de véné- « rer et de chérir le pays de votre naissance. Si vous veniez « à oublier l'Irlande, si ses chants ne vous émouvaient « plus, si ses orateurs et ses poètes ne vibraient plus en « vous, si vous ne sympathisiez plus avec ses héros et ses « Martyrs, je craindrais fort que les liens nouveaux qui « vous unissent à la République n’eussent point de pou- « voir sur des cœurs aussi froids, sur des âmes aussi « mortes, À Missionnary-Ridge, lors de la guerre de Sé- « cession, après une grande bataille, n’a-t-on pas trouvé « parmi les morts un frlandaïis qui portait sur sa poitrine « ensanglantée la feuille verte, emblème de la patrie « lointaine! »

Ab uno disce omnes,— puis-je vous dire à mon tour, sans redouter le moindre démenti. Les fils de l'Europe devenus citoyens de l’Amérique savent mourir pour le drapeau auquel ils ont juré fidélité ; comme les Irlandais, par exemple, ont su, dans le temps, mourir à Fontenoy. Et bien davantage aujourd’hui a-t-on le devoir et le droit, en pays américain, d'être fidèle au drapeau étoilé qui protège toutes les races, qui sourit à tous les dévouements, qui couvre toutes les bonnes volontés et qui remporte, dans la paix, de plus civilisetrices victoires que toutes

celles des âges passés. Les étoiles de ce glorieux drapeau

indiquent, vous le savez, le nombre des Etats dont l’Union forme la grande nation fédérative du Nouveau Monde;

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mais les émigrés de l'Ancien Monde, que la naturalisation incorpore à ce jeune pays, ne sauraient se reprocher la permission de compter dans les larges plis de leur nouveau drapeau, comme en une vision fortifiante et traditionnelle, l'étoile de leur pays d’origine, l'étoile des cieux dont ils se sont éloignés.

Le sentiment si net et si fortement exprimé du Président Harisson à ce sujet n’est certes pas, on le pense bien, une exception, un élan personnel; c’est la règle, c’est le courant, c’est le milieu. On n’a qu’à lire les discours prononcés par les hommes politiques, à quelque parti qu'ils appartiennent, lorsqu'ils s'adressent aux électeurs des groupes de différentes nationalités d’origine, et l’on rencontrera partout le même esprit, ies mêmes assurances, la même interprétation de ce point resté intact et vivace jusqu'ici de l’idée américaine.

Presque chaque année, les groupes de ces diverses nationalités, qui veulent conserver leurs traditions du pays natal, tiennent de grandes conventions, de véritables assises indigènes, où ils étudient les moyens les plus propres à se maintenir dans la poursuite d’un si noble but. Ils s'y demandent quelles mesures sont les plus propices pour conserver leur langue, leurs coutumes et leur religion. Ils s'organisent pour fonder des écoles, des sociétés, des associations économiques, scientifiques, littéraires, charitables. [ls pourvoient au soin de se bâtir des églises, de se procurer un clergé de leur langue et de leur nation; ils vivent en un mot de la vie de leurs pères. Eh bien! ces conventions reçoivent les encouragements les plus signiticatifs de la part de tous les esprits éclairés et de tous les hommes influents. Elles sont souvent honorées de la présence de personnages considérables tels que les Gouverneurs d'Etats, et des hommes placés par la confiance de

leurs concitoyens aux sommets de la chose publique. Ces congrès nationaux ont même reçu plus d’une fois des messages de sympathie de la part du chef de l'Etat.

Mais, ce tableau rigoureusement exact du grand esprit d'intelligence et de générosité qui détermine l'accueil fait aux émigrés dans l'Amérique du Nord étant suffisamment ébauché dans ses maîtresses lignes, abordons un côté plus intime et plus technique des causes et des conditions de l’'émigration européenne aux Etats-Unis.

Les peuples émigrent surtout parce qu'ils ont faim ; étant affamés, le courant les porte vers les pays du pain ; les pays du pain sont les pays du travail justement rétribué, de même que les pays de la faim sont ceux où le travail fait défaut ou bien ceux dans lesquels une équitable rétribution fait défaut au travail. — Ceci est de l’arithmétique sociale.

Or, ce qui n’est ni moins arithmétique ni moins social est ce fait qu'aux Etats-Unis le travail est, plus généralement que partout ailleurs, justement rétribué. — En.voulez-vous un aperçu sommaire ? Le voici:

Dans l’agriculture, cette princesse des occupations manuelles aussi bien que des prospérités nationales, vous n'ignorez, sans doute, pas les exceptionnels avantages mis en Amérique à la disposition de l'émigrant agricole sous la forme de concession gratuite de lcts de terrain, de don gratuit d'instruments de travail et de semences, de transport gratuit sur les points à cultiver ; de sorte que celui qui défriche, laboure, ensemence un champ, en devient avec la plus grande facilité le propriétaire. C’est l’application tout à fait exacte,: dans ce pays démocratique, d’un mot bien connu et surtout plein de sagesse de Sully, le grand ministre du roi de France Henri IV : « La meilleure caisse d’épargne commence par la poche du pro-

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priétaire. » Le colon agricole aux Etats-Unis récolte ainsi, vous le voyez, le fruit intégral de ses sueurs, et c'est de cette façon qu'il peut, comme on dit, faire son chemin.

Il ÿ a aussi des fermiers ; mais les conditions du fermage sont établies de façon à leur donner le nécessaire et même au delà, à telles enseignes que les terres affermées sont très rapidement affectées à la culture industrielle ; et c'est alors dans l’organisation industrielle que les fermiers trouvent leur classification et leur rang.

Quelle est donc, in globo, cette organisation du travail industriel aux Etats-Unis? — Pour ne pas entrer dans un exposé méticuleux de la réponse à cette question, voulez-vous me permettre de vous la faire un peu en langage philosophique, théologique même; vous daignerez pardonner cet écart à la robe que je porte, et j'ose même croire que quelques notions de cet ordre en pareille matière ne gâtent rien à son éclaircissement.

Voici les principes qui règlent communément, aux Etats-Unis, pour l’ouvrier industriel, les conditions de son salaire : Il est considéré non pas comme un serviteur, mais comme un aide, une sorte d'associé de son patron. Le patron, avec ses capitaux, apporte la matière; il est la cause matérielle de l’objet manufacturé; l’ouvrier, qui donne à cette matière la forme du composé industriel, en est, par conséquent, la cause formelle.— Le patron et l'ouvrier sont tous deux causes finales du produit; car si le premier met ses capitaux et son activité au service d’une industrie, en vue de réaliser certains profits, le second n’apporte le concours de son travail à cette industrie qu’en vue de gagner sa vie et, la plupart du temps, de se créer à son tour un avenir industriel supérieur à sa position de simple ouvrier.

Poursuivons. — Si le patron est cause efficiente par voie de conseil, choisissant la forme que doit avoir le produit, l'ouvrier est cette même cause efficiente par voie de perfectionnement parce que c'est lui qui dispose la matière à relever cette forme.

Considérés à la lumière des causes, — ce grand critérium du jugement humain, comme chacun sait, — le patron et l'ouvrier sont pacifiquement amenés à se reconnaître de mutuels droits sur les produits de l’industrie, Seulement, comme le patron, en sus qu’il est cause, déploie plus d’activité, plus d'intelligence, risque de forts capitaux, procure, au moins pour une part considérable, les instruments du travail, il est juste de lui reconnaître le droit à de plus forts bénéfices, à de plus grands profits. Mais, — ceci est d’une extrême rigueur, — ces bénéfices et ces profits du patron ne sont considérés comme légitimes que lorsque l’ouvrier a été justement rétribué de son travail. Vous le voyez, c’est bien l’adverbe « justement » qui forme en quelque sorte l’axe du contrat de travail. Or, toute cette théorie est d’un usage courant, d’une application générale, aux Etats-Unis,

Je ne voudrais pourtant pas vous laisser sur l’aridité de ma démonstration de curé, en face de cette théorie qui n’est autre, en définitive, que la théorie des bons salaires, des justes et équitables salaires, des gros salaires même, si votre générosité vous pousse à les désigner par cette épithète ; et je puis vous citer presque textuellement la réponse d’un grand industriel américain à cette même question.

« Pourquoi je suis partisan des forts salaires ? » — disaitil, — « c’est tout simplement parce que tout se tient dans l'ordre économique, comme partout ailleurs, du reste ; de gré ou de force, tout est solidaire en ce monde, » Etil

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LES ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUE ET L'ÉMIGRATION Il

développait ainsi sa pensée : « Multipliez dans un pays le nombre des personnes capables de se procurer de bons chapeaux, des souliers avec des chaussettes dedans, des habits commodes, des aliments suffisants et sains, des logements convenables et salubres, et vous développez du coup les différentes industries qui ont pour objet la satisfaction de ces diverses convenances de la vie courante. Or, si l’ouvrier en chapellerie, par exemple, est suffisamment et même ce qu’on appelle bien payé, il répandra son salaire dans une foule d’autres industries qui, à leur tour et par une réciprocité de bons procédés, le serviront à sa satisfaction ; et ainsi, le commerce général en profitera. Le salaire qu’un fabricant quelconque distribue à son personnel ouvrier ne sort, en réalité, que momentanément de sa caisse; car il y retournera bientôt par la voie des multitudes qui réclament les produits de son industrie.» «Le salaire équitable et suffisant », — formulait-il en matière de conclusion, — « est donc, tout simplement, un capital qui couche quelquefois dehors, mais qui, sorti par la porte, finit toujours par rentrer par la fenêtre. »

Les mêmes principes de justice et de bon sens règlent le salaire des employés de commerce, des agents dans les entreprises économiques, des fonctionnaires dans les emplois administratifs, de tout homme, en un mot; qui échange les expressions de son travail contre les res= sources pécüuniaires qui le font vivre, lui et Les siens:

C’est que les droits de chacun- y sont établis sur les services rendus. Dans tout l’ordre social, là où il y a communion de services il y a communion de droits. Les services sont-ils inégaux, inégaux également sont les droits; mais cette inégalité, cette bienfaisante et indispensable inégalité, est la propre confirmation du principé que chacun a des droits selon les services qu'il rend. « A

chacun selon ses œuvres », telle est la maxime et, en quelque sorte, la devise commune du peuple américain. A chacun donc d’être le fils de ses œuvres. — Quel stimulant dans une telle doctrine! et dites-moi où vous en trouverez de plus orthodoxe ! N'apporte-t-elle pas l’étincelle de vie au cœur de toutes les énergies et de toutes les forces généreuses de l’humanité P

Alors, envisagée de ces hauteurs, la vie de l’homme n'a plus l’aspect d'une lutte barbare, acharnée, féroce, dans laquelle chacun cherche à dévorer son semblable ; mais, au contraire, c’est une fraternelle et pacifique union, où chacun apporte son plein contingent de force, d'intelligence, de cœur, de volonté, pour que le respect, la justice et l'amour règnent dans l’économie de la famille sociale, procurant à tous le nécessaire et même le bien-être, l’aisance et la prospérité.

Aussi, que le courant de l’émigration se porte de préférence vers un pays où de tels principes règlent le plus ordinairement les conditions du travail humain, c’est un phénomène qui s'explique pour ainsi dire de soi; c’est une résultante naturelle de deux forces qui s’attirent l’une l’autre : la force du Travail et la force de la Justice.

Remarquez, je vous prie, que je dis : « le plus ordinairement », et je voudrais que ma parole soulignât en quelque sorte ce lambeau de phrase incidente de mon exposé des faits ; car je ne suis ni un rêveur ni un dithyrambiste, et ce n’est pas la fantasmagorie d’une République de Salente que je voudrais faire miroiter devant vos yeux, par la raison bien simple que les écarts sociaux, en aucun

temps ni en aucun pays, ne sauraient être évités. Et de même que « le juste pèche sept fois par jour », ce qui ne l'empêche pas d’être appelé juste par les oracles de la Sagesse éternelle, de même aussi devons-nous reconnaître qu’un état

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social, tout imprégné qu'il soit du respect du juste, aura toujours quelque abus à combattre et des répressions à exercer; mais il n’en est pas moins digne d’admiration et de reconnaissance, quand ce ne serait que pour les exemples qu’il donne; il n’en est pas moins appelé à jeter son éclat dans le monde et à former des générations historiques. — Oui, c’est bien là, en effet, tout à la fois le secret et la récompense de cette hospitalité généreuse, intelligente et large que la République Américaine accorde aux émigrants qui viennent à elle; elle en fait, — je répète le mot, — des générations historiques.

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Au surplus, pour vous donner une idée exacte du sort que fait cette hospitalité à ces masses émigrantes, je ne vois rien de mieux que de vous présenter quelques détails et quelques chiffres sur le groupe fort nombreux des émigrants Canadiens-Français aux Etats-Unis. C’est au milieu de ces émigrants que je passe ma vie, c'est parmi eux que j'exerce le ministère sacerdotal.

Mais vous serez peut-être tentés de me demander pourquoi les Canadiens-Français émigrent aux Etats-Unis et y émigrent en si grand nombre qu’ils y sont aujourd’hui presque aussi nombreux que n’est la population Canadienne-Française vivant en Canada. — C'est là une question à laquelle je ne veux pas répondre, — j'aime mieux vous le dire tout simplement, — parce que je ne veux pas entrer dans des considérations qui pourraient peut-être froisser des opinions que je ne partage pas, mais que je respecte. Restons-en donc sur le fait, si vous voulez bien :

Les Canadiens-Français émigrent. Ils sont présentement un million aux Etats-Unis; tel est le fait, le fait

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qu’il nous suffit de constater, le fait seul qui nous intéresse pour le moment, dans les conditions où il se réalise et non pas dans les raisons qui le déterminent,

En jetant un coup d'œil en arrière, il nous faut observer que les Canadiens, par leurs évêques et par leurs prêtres, ont été les apôtres et les pionniers de la civilisation et de l’'évangélisation dans presque toutes les vastes contrées de l'Amérique du Nord. Le siège de Québec, qui fut illustré par tant de grands évêques et sur lequel se distingue aujourd’hui le premier cardinal canadien, l’Eminentissime et Révérendissime Taschereau, le siège de Québec a été pendant longtemps le seul pourvoyeur de la foi, je ne dis pas d’un diocèse, mais d’un territoire dont l'étendue, — veuillez retenir ceci, — doublait à peu près eelle du continent européen. Aidés des religieux Récollets, du Séminaire de Québec, du Séminaire de Saint-Sulpice et du clergé séculier formé à ces deux apostoliques écoles sacerdotales, les Evêques de Québec dès l’origine de la colonie française, et plus tard les Evêques de Montréal, en particulier Mgr Bourget de sainte mémoire, ont envoyé des missionnaires, non seulement dans les Provinces Maritimes, à la Baie d'Hudson, au Labrador et au Nord-Ouest, mais encore, dans la Nouvelle Angleterre, le New-York, le Détroit, l'Illinois, le Michigan, la Floride, le Kentucky, le Minnesota, le Mississipi, le Missouri, l'Ohio, le Visconsin, l’Orégon, le Vancouver, — J’en omets sans doute. — Pendant deux longs siècles, alors que toutétait à créer, qu’un monde d'obstacles était à vaincre, que toute action civilisatrice, tout labeur d’évangélisation exigeaient des sacrifices surhumains, une abnégation absolue, un dévouement sans répit, le Canada Français a été le foyer d’où rayonnèrent partout, dans ces vastes contrées, la lumière, le progrès et la vie:

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Au milieu du siècle dernier et au commencement du dix-neuvième, des missio:.maires irlandais, allemands, belges, italiens et autres vinrent concourir puissamment à cette œuvre et la développer avec zèle, surtout aux Etats- Unis et dans plusieurs provinces du Haut-Canada. Point n’est besoin de dire combien les missionnaires français et canadiens saluèrent avec amour et reconnaissance la venue de ces nouveaux apôtres, sans pour cela abandonner le vaste champ de leur propre apostolat.

Les laïques canadiens suivaient les missionnaires partout où ceux-ci pénétraient. Ce sera toujours là le germe et le noyau de toute colonisation féconde et vraie; de sorte que l’on peut dire, en toute exactitude, que l’'émigration des Canadiens a commencé à l’époque de l'établissement des missions chez les peuplades sauvages. Dès 1680, quand la colonie comptait à peine 2.000 familles, l’Intendant du Roi estime à 800 le nombre des Canadiens émigrés. En 1780, leur nombre, aux Etats-Unis, s'élève déjà à 4.500, et à 6.400 en 1850. C’est à partir de cette dernière année que le mouvement de migration des Canadiens vers les Etats- Unis a pris des proportions colossales.

L'émigration vers l'Ouest fut surtout agricole ; l’émigration vers le Nord etl’Est fut presque entièrement industrielle et ne date guère que de vingt-cinq ou trente ans. | Comme celle-ci fut formée d’un élément très pauvre, | À quoique fort moral et fort honnête, c’est cette catégorie d'émigrés que nous allons prendre pour objet de nos observations.

Dans les six Etats formant la Nouvelle Angleterre, — | je me circonscris à dessein dans ceslimites afin de vous || donner des chiffres parfaitement positifs, — il y avait, en 1889, 58.857 familles canadiennes formant une population de 323.002 habitants ; 180 écoles fréquentées par

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26.050 élèves des deux sexes ; 34 académies dirigées par des religieux et des religieuses donnant l'éducation à 14.192 élèves; —(en tout 214 maisons d'éducation ét 40.242 élèves); — 10.770 chefs de famille propriétaires d’immeubles au montant de 18.356.346 de dollars ; — (c’est donc 1/6 des chefs de famille qui, dans la classe ouvrière immigrée, a pu devenir, en peu de temps, propriétaire d'immeubles) ; — 28.465 électeurs, autrement dit, Canadiens naturalisés ; 210 sociétés de secours mutuels, de bienfaisance etautres, comptant 30.840 associés.

La propriété mobilière de ce contingent est presque égale à la propriété immobilière.

Ajoutez à cela que les Canadiens de la Nouvelle Angleterre ont bâti de leurs deniers, exclusivement de leurs deniers, leurs églises, leurs écoles, leurs couvents, et autres établissements de bienfaisance, qu’ils ont pourvu à l’entretien de leurs pasteurs, aux dépenses du culte, aux frais du personnel enseignant et au bon état des maisons d’éducation.— Or, la valeur de ces maisons religieuses et d’éducation se chiffre par plusieurs millions de dollars; et les frais annuels du culte et de l’enseignement à 300.000 dollars au minimum.

Dans l'Etat de New-York, il y a près de 100.000 Canadiens-Français presque tous industriels ou commerçants, et tous aussi bien partagés, sinon mieux, sous tous les rapports, que leurs frères de la Nouvelle-Angleterre.

Il est fort à propos de noter aussi que les Canadiens- Français forment la majorité catholique dans trois diocèses de la Nouvelle-Angleterre, ceux de Burlington, de Portland et de Manchester.— Comme détail à l’appui, le diocèse de Burlington, qui comprend l'Etat du Vermont, comptait, en 1890, 40.000 catholiques, dont 30.914 Canadiens-Français. Le diocèse de Portland, formé de l’Etat du Maine,

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70.000 catholiques, dont 51.488 Canadiens-Français. Le diocèse de Manchester, Etat de New-Hampshire, 73.000 catholiques, dont 38.414 Canadiens-Français.

Les Canadiens sont aussi la majorité dansle diocèse d'Ogdensburg, faisant partie de l'Etat de New-York, puisqu'ils étaient 42.500, en 1890, sur une population catholique de 60.520.

Ces statistiques sont empruntées au Sadlier's catholic Directory de 1890, et au Guide français de la Nouvelle- Angleterre et de l'Etat de New-York de 1889-1890, publication commerciale faisant autorité.

Si maintenant vous pénétrez dans l’intérieur de ces familles canadiennes-françaises de la classe ouvrière, établies aux Etats-Unis sans esprit de retour, vous vous rendrez bien facilement compte des résultats de cet établissement, au point de vue matériel; résultats qui sont le triple fruit et de leur travail, et de leur esprit de conduite, et du régime économique sous lequel elles sont heureuses de vivre. Jetons-y un rapide coup d'œil. — Ce n’est pas une monographie particulière que je viens vous en présenter ; c’est une inspection générale : et c’est généralement, en effet, que les détails suivants se trouvent être la pleine réalité des choses parmi tout ce monde d’humbles et de petits, au point de vue de leur bien-être et de leur position sociale.

Pour la nourriture, trois forts repas par jour, dont les aliments en pain, viande et légume sont d’irréprochable qualité, et dont l’apprêt est très hygiéniquement simple. Le thé, le café, le lait, la bière et l’eau forment la boisson courante, Au repas principal, celui de midi, c'est l’eau claire qui est d'usage. [1 serait malheureux, avouez-le, que l’eau ne fût point en honneur dans ces contrées des grands lacs, des grands fleuves et des grandes rivières.

Les logements sont relativement spacieux, mais avant tout bien aérés et bien chauffés. — La ventilation et le chauffage sont une des grandes branches du progrès matériel en Amérique, et les classes les plus pauvres participent à ce progrès, y attachent avec raison une grande importance. — Le mobilier est commode, pratique et entretenu avec grand soin, je dirais presque, jalousement ; cet entretien est l’orgueil de la ménagère. Des tapis et des bains se trouvent à peu près dans chaque maison. C’est le luxe des classes même au-dessous de la moyenne, dans l’Amérique du Nord. Les tapis ne sont pas d’Aubusson ou de la Savonnerie: pour les moins aisés, ils sont confectionnés par les femmes à la maison; et si vous voulez me permettre un jeu de mot, c’est la salle de bain qui forme la savonnerie de toute la famille : cela se passe hiérarchiquement.

Les vêtements sont de bonne qualité, mais, à la vérité, tendent graduellement à être luxueux. Il en est et il en a été toujours ainsi, je crois. « L’habit ne fait pas le moine», dit-on; mais c’est par l’habit que se traduisent tout d’abord l’aisance et l'accroissement du bien-être matériel dans les familles, surtout aux pays où tout le monde s’habille de même et où le costume des classes est absolument chose inconnue. C’est ce qui vous explique pourquoi le clergé américain ne porte le costume ecclésiastique, la soutane, que dans l’exercice de son ministère sacerdotal ; en dehors de l’église, son action catholique et sociale se trouve bien du costume civil décent: personne ne s’y trompe, et tout le monde y gagne.

Au résumé, dans l’intér sur des familles ouvrières des Canadiens émigrés aux Etat-Unis et y ayant pris pied, c'est un bien-être évident, c’est presque un confort dont on n’a pas l’idée, dont il n'existe, peut-on dire, pas trace parmi la population laborieuse de l’Europe.

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Les Canadiens des Etats de l'Ouest, la plupart cultivateurs et propriétaires de leurs champs, sont plus heureux encore que ceux de la Nouvelle-Angleterre et de l'Etat de New-York ; c'est dans l’ordre de la fonction. Comme ceux-ci, ils ont leurs églises, leurs pasteurs, leurs écoles, leurs sociétés, leurs associations nationales.

Eh bien! ce qui est vrai des Canadiens l'est des autres émigrés, spécialement de ceux qui savent se grouper territorialement, s'organiser en paroisses, fonder des écoles, instituer des sociétés économiques, scientifiques, musicales, littéraires, le tout : nationales.

Une parenthèse au sujet des écoles. Les catholiques et les protestants qui soutiennent des écoles libres sont astreints à la contribution de la taxe des écoles publiques ; mais, j'en suis convaincu, le temps n’est pas éloigné où cette contribution sera distribuée entre les différents cultes dans de justes proportions. On compte aujourd’hui, aux Etats-Unis, près de 4.000 écoles, académies ou collèges catholiques ; ce nombre serait presque doublé si toutes les pareisses comprenaient le danger des écoles publiques. Fait remarquable : ce ne sont pas toujours les paroisses riches et bien établies qui mettent le plus d’empressement àse doter d'écoles paroissiales.

Du reste, la question scolaire n’a pas dit son dernier mot aux Etats-Unis ; on peut être plein d'espoir qu’elle nous réserve des aperçus de haute vue, des solutions de grand progrès. Et si vous me demandiez sur quoi se fonde cet espoir, je vous répondrais a priori qu’il ne peut en être autrement au cœur d’un peuple en qui sont fermement incarnés les trois principes de l’éducation.— Le premier de ces principes c'est que l'éducation est obligatoire, dans ce sens qu'’eile est le droit et le devoir de tous et de chacun; — le second, c’est que le sentiment de la justice est

tel, en cette matière, que les enfants eux-mêmes ont, dans une juste mesure (sans quoi ce ne serait plus la justice), voix au chapitre en ce qui regarde l'éducation appropriée à leurs aptitudes naïissantes ; — et le troisième, enfin, c’est qu’en cela, comme en tout progrès, l’autonomie administrative et législative des Etats, qui constitue la première force de la Constitution Américaine, est une garantie d’expériences fécondes, de diversités concordantes aux intérêts et aux besoins, et, partant, d’émulation bienfaisante.

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