IV. -- JU AU EZ- MEXICO . A.USTIN
Depuis mon arrivée à la Louisiane et surtout au Texas, je suis hanté de mes souvenirs de l'Afrique fin Nord. Ce n'est pas cependant le paysage des rives méditerranéennes, jusqu'à présent sans rival à mes yeux; la Nouvelle-Orléans ne m'a rappelé [que de
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loin ee qu'était la ville européenne, la « marine », à Tunis, dans ma jeunesse, son sol plat, conquis sur le lac, ses jardins, ses maisons, ses tombes même baignant dans l'eau, ses montagnes et ses mouches; il y a beaucoup de choses en moins, mais le Mi — issipi en plus, capable de tout enrichir et de tout submerger; la végétation plus exubérante, désordonnée, quand les forêts vierges- n'ont pas encore fait place aux immenses plantations rectilignes: les routes, rappelant nos pistes indigènes, sillonnées d'attelages légers, conduits là bas par des Siciliens, des Arabes, des Maltais, ici par des Espagnols, des Américains, des nègres ou des négresses. Ce n'est plus l'Amérique évoquée par Chateaubriand, c'est la colonisation, ses mélanges et ses contrastes.
Au Texas, à côté des grands domaines et des ranchs parsemés de maigres troupeaux et de rares a cow-boys », l'eau manque sur une étendue sans fin. On m'assure qu'il n'avait pas plu depuis quatorze mois quand j'ai vu tomber des averses tropicales.
C'est ce désert que l'énergie humaine commence à féconder. Par-ci, par-là, le train s'arrête à une station entourée de constructions de bois, souvent gracieuses; des moulins à vent (éoliennes) tournent audessus des puits récemment forés, puis le désert recommence, limité par les monts Apaches.
Houston et San-Antonio alimentent le port de Galveston, fondé par un Français canadien, Lucien Ménard, en 1837; port florissant, extraordinaire; anéanti parle raz de marée de 1900 qui submergea, en quelques heures d'une nuit tragique, toute la ville, engloutissant 12.000 habitants sur 50.000, il a pro-
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fité de ce désastre pour se relever et devenir le troisième port des États-Unis. Galveston de'montre et mesure, par l'intense activité de ses exportations de produits agricoles, le progrès matériel du Texas. Ce désert est en train de passer au premier rang l'- Etais producteurs de l'Union : partout j'entends prédire ses destinées, sa richesse exceptionnelle. J'en ai pu juger d'ailleurs à l'université d'Austin dont je n'oublierai pas l'hospitalité préparée par la sollicitude fraternelle que m'ont prodiguées le président Mezes et son très distingué beau-frère, E -M. House. C'est à partir de la Nouvelle-Orléans et d'Austin que je me suis senti vraiment porté parla sympathie qui m'a soutenu jusqu'à la fin.
Le contraste est grand entre la paisible et intellectuelle ville d'Austin et la cité-caravansérail de San-Antonio. San- Antonio est peuplé de Mexicains, d'Américains et d'Allemands. C'est le Midi, l'odeur du Midi, l'aspect du Midi, (l'est là aussi que sont concentrées les troupes des Etats-Unis. Des jeunes - au costume kaki, minces et élégants, circulent dans la ville, à proximité de leur camp. C'est là que le colonel Uoosevelt avait réuni ses « rough riders », en 1898, lors de la guerre avec l'Espagne. Aujourd'hui le Gouvernement trouve à recruter aisément des volontaires pour sa cavalerie ; il fait apposer dans chaque Etat, dans les universités surtout, les affiches les pin- attrayantes, les appels les plus pressants Quel est le jeune homme qui ne saisirait pas avec joie cette occasion d'aller faire à la frontière quelques semaines ou quelques moi> de campagne? C'est la vie de cow-boy, un -port, une expédition sous la lente, une belle randonnée peut-
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être et des combats que l'État organise pour lui; et s'il se persuade en outre qu'il va servir la patrie, l'indépendance, une idée généreuse enfin, la tentation est bien forte. Elle sera la même partout ; le charme de la nouveauté et du danger ne fait-il pas alïluer en France les volontaires dans nos services de l'aviation ou aux colonies? L'attrait ne suffît pas ici pour que les volontaires consentent à servir en bon nombre dans l'infanterie. On a recruté des fantassins, mais où. a quelles conditions, à quel prix? J'en ai vu, à San-Antonio et à El Paso, quinze à vingt mille, au maximum; ce sont les deux centres militaires du Texas et des Etats-Unis, pour le moment.
Ea petite ville américaine d'El Paso, exactement sur la frontière, n'est séparée de la petite ville mexicaine de Juarez-Mexico que par le Rio Grande, peu important d'ailleurs el à moitié sec. Plusieurs vieux ponts de bois, qui m'ont rappelé des ponts turcs, le traversent ; à chaque extrémité de chaque pont les deux armées, les deux dou'anes se font vis-à-vis ; les jeunes volontaires américains, vêtus de neuf, ont l'air viril, déterminé, nullement sabreur ; les soldats mexicains, plus rassis, étaient émaciés et résignés; ils m'ont rappelle aussi la Turquie, comme les ponts. On assure que depuis longtemps le président PorlîrioDiaz ignorait que les effectifs de son armée n'existaient guère que sur le papier; il en était ainsi d'autres institutions nationales, notamment du Parlement mexicain.
Le danger de la situation au Texas n'a rien de nouveau pour un Etat européen, mais il n'en est pas moins très sérieux pour le gouvernement des Etats- Unis ; c'est le problème qui se pose entre deux Etats
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limitrophes dont l'un est fort et organisé, l'antre faible et plus ou moins anarchique. A chaque instant, entre les deux, surgissent inévitablement des mauvais coups et les représailles qui les suivent, crimes dedroit commun, commis le plus souvent par des nomades à cheval sur la frontière et toujours prêts à se réfugier de l'autre côté... Ces crimes de droit commun, à force de se répéter, deviennent un désordre insupportable pour le voisin et pour tous les étrangers au pays. Les choses se compliquent aux. Etals-Unis en ce sens que le Gouvernement doit se garder de confondre les professionnels du pillage avec les insurgés politiques, naturellement bien vus au Texas. L'État du Texas est loin de se désintéresser de l'action ; les habitants y sont passionnés; ils suivent, à El Paso par exemple, les combats de coqs, les courses de taureaux : agriculteurs ou commerçants, ils ont intérêt sans doute au maintien de l'ordre, mais beaucoup d'entre eux aussi, sincèrement républicains, n'oublient pas leurs luttes contre la domination espagnole ; ils se souviennent toujours du massacre de l'Alamo. Aucun d'eux ne songe à la conquête du Mexique, mais aucun d'eux n'accepterait d'y intervenir pour paralyser une révolte qu'ils sont fiers d'avoir fait triompher de leur côté. Leur état d'âme est complexe : ils sonl en faveur de l'ordre et des insurgés.