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religieuses qui frappent un Français, telles que le Benedicitc prononcé au commencement des repas, les locutions courantes de « grâce à Dieu », « plaise à Dieu », « Dieu merci », « Dieu vous bénisse », etc., et je constate, qu'en fait, les églises sont de moins en moins fréquentées: les hommes y viennent peu, un homme sur dix femmes et des enfants. Le prêtre n'y peut plus parler du diable ni de l'enfer, ni du Dieu vengeur, pas plus que du paradis et des récompenses futures, ni même des dogmes, ni dire sa messe en latin, ni s'hypnotiser dans le culte d'un passé extérieur au pays... Tout cela est archaïque, démodé, pour ne pas dire plus. Nous sommes loin du temps où la constitution du Massachusetts portait (art. 2) qu' « aucun voyageur, charretier ou autre, ne pourra circuler le dimanche, sous peine d'amende » et, article 4 : « celui qui, étant en bonne santé et sans raison suffisante, omettra, pendant trois mois, de rendre à Dieu un culte public, sera condamné à dix shillings d'amende », 1827-18^8. Il est vrai que ces lois, à peu près semblables à celles des autres Etats, étaient peu appliquées ; Tocqueville écrit pourtant, en l83o : « L'observation du dimanche est ce qui frappe le plus un étranger »; « à partir du samedi soir, ajoute-t-il, c'est un engourdissement léthargique ».
Aujourd'hui le Président de l'Université de Harvard constate publiquement, comme un grand progrès, qu'enfin, en 1X86, l'assistance aux exercices religieux a cessé d'être obligatoire pour les élèves. Mais je u'arrive pas à conclure de ces changements que la religion disparaît : j'y verrais plutôt des signes de santé, puisque l'Eglise se modernise ; la vieille
règle « immobilis in mobile » ne peut s'appliquer en Amérique ; la, l'immobilité c'est la mort. Pour ne pas mourir, les Églises cherchent, avec toute la population des Etats-Unis, des champs d'activité et elles les trouvent. Leur diversité qu'on prend pour une faiblesse est leur force et une des forces de leur pays. Une seule religion serait vite en lutte, comme en France, ou en Italie, ou en Espagne, avec les pouvoirs publics ; le gouvernement des âmes voudrait empiéter sur le gouvernement des hommes, et les hommes se révolteraient ; un grand nombre de religions ne peuvent pas être combatives ; les Américains n'ont ni temps ni bommesà perdre en vaines querelles ; ils veulent des Églises qui s'entendent pour les aider, et elles s'entendent ; elles acceptent la loi de la concurrence ; elles en profitent ; elles rivalisent de bonne volonté, et non de haine ; elles participent au grand travail national, elles sont associées, au lieu d'être ennemies. Ce qu'elles perdent chacune individuellement à cette communion d'activités, elles le rattrapent en vitalité, en popularité ; chacune d'elles grandit en raison de son effacement volontaire.
La religion, qui semble disparaître, évolue donc ici, comme tout le reste. Il ne pouvait en être autrement. La religion américaine est un ensemble de religions coloniales, c'est-à-dire une mosaïque de religions transplantées ou improvisées, dans le tourbillon des villes ou dans la solitude des domaines agricoles, à l'usage d'immigrants venus de tous les points de l'horizon. Ces immigrants ayant tout quitté pour s'expatrier, qui donc prétendra les ramener à la copie de l'Eglise qui fut la leur ? Les
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voilà tous plus ou moins confondus; comment les retrouver ? Cela est possible ici, à la rigueur, dans telle grande cité, mais ailleurs? Los immigrants n'y regardent pas de si près et ils se contentent de la maison ou de l'église qui les abrite; ils reviennent à la vie et, du même coup, à la religion primitive. Plus tard, quand ces peuplements deviennent des villes, des États, leur mutuelle faiblesse les rapproche les uns des autres ; ils entrent dans la fédération des États-Unis, et leurs Églises sont bien obligées de les imiter. Cela est vrai même des catholiques; ils se souviennent de leurs origines : on trouve, à Rome, qu'ils s'en souviennent trop et c'est pourquoi, dit-on, MB1' Ireland, archevêque de Saint-Paul, n'a jamais été nommé cardinal ; ils se prêtent volontiers à des rapprochements oii leur grand nombre, leur unité de direction peuvent assurer leur prééminence. Ils S'.1 rapprochent, sans se confondre, ne l'oublions pas, — et cela est vrai ici de toutes ces religions entremêlées, — ils ne se confondent pas même entre eux : vous entendrez un catholique irlandais, voyant passer des catholiques siciliens ou maltais, s'écrier avec quel joyeux dédain : « Et c'est avec cela qu'on l'ail un pape ! » Mais ces différences n'empêchent pas l'accord général dans la vie américaine. L'accord des Églises es1 en train de suivre, de plus ou moins près, bon gré, mal gré, la fédération des États Unis. Ce n'eal pas encore, certes, la fédération, mais ce sont des associations fréquentes, occasionnelles; c'esl un concours d'émulations ; c'esl à qui se rendra le plus utile a la population; le monde meilleur pour chaque Église, est ici-bas, dans le nouveau monde, ei non dans l'ancien, encore moins dans l'au-delà.
La religion est faite pour l'homme et non l'homme pour la religion. Or, l'homme tourne le dos au passé; il est tout au présent, tout à l'avenir; la religion marche avec lui, sous peine de n'être plus qu'un souvenir ; elle jette du lest ; elle abandonne peu à peu ses dogmes, ses credos, ses intransigeances. Quand le congrès des religions s'est réuni à Chicago, il a fallu penser à un credo commun, au credo qui divise le moins; ce credo se résume en un mot : « être utile » ; l'Eglise se rend utile avant tout ; et, puisque le grand besoin partout est l'éducation, elle se fait école ; elle a ses écoles du dimanche où elle apprend aux enfants à chanter, à enseigner, à se connaître et à s'aimer; elle réunit les parents autour des enfants, elle organise chez elle la fête de famille dont les cœurs ont soif dans l'exil plus que jamais; l'enfant devient le véritable objet de son culte, parce qu'il est l'avenir du pays. Mais elle ne l'accapare pas; elle ne le dispute pas à la ville, au collège ; ce serait s'arrêter, chercher la domination et se perdre; elle a mieux à faire; elle court au plus pressé, aux œuvres d'assistance, de relèvement social, à l'enseignement moral. Elle prend mille formes diverses ; elle se mue en club, en société, en théâtre même, au besoin. Tout effort pour le mieux est religion.
Comment une religion formée de tant de religions qui s'associent pour aider à la grande fusion des races, des langues et des dogmes ne serait-elle pas bien accueillie dans un pays neuf? L'accord s'est établi par la force des choses entre l'infinie variété des Eglises comme entre les universités : le conflit entre elles serait le chaos, la tolérance est le salut. Il est vrai que la tolérance dans ce domaine peut
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ouvrir la porte à bien des excentricités, bien des abus, mais il faut compter avec le parti pris de ne pas décourager les initiatives et de s'en remettre au bon sens public, à la loi générale de la concurrence pour faire justice entre les bonnes et les mauvaises. Il faut compter aussi avec la nécessité de ménager les transitions. Les religions ne naissent pas au hasard; elles répondent à des besoins moraux et matériels ; aussi longtemps que ces besoins subsistent, elles conservent leurs raisons d'être. Nous l'avons vu chez les Mormons où la polygamie reste, en fait, justifiée, sinon dans la loi, dans les mœurs par la nécessité de fertiliser un désert. Ailleurs, certaines doctrines ont voulu éprouver leurs chances de vitalité et sont venues les unes réussir, comme les francs-maçons, les autres échouer, faire leur expérience suprême mais libre et le plus souvent féconde aux Etats-Unis, le communisme, par exemple, l'owenisme, les colonies icariennes, fouriéristes.
J'ai trouvé partout aux Etats-Unis et même en Europe, particulièrement en Angleterre, les Eglises riches et florissantes d'une secte nouvelle, la religion des « Christian Scientists » fondée par M1"" Eddy. Elle a sa cathédrale à Boston où la moitié peut-être de la population y est affiliée ; elle a sa bible que vous voyez entre les mains de quantité de voyageurs et surtout de voyageuses sur les paquebots ; elle est peut-être la seule religion qui soulève de vraies critiques, moins dans le- autres Églises que dans l'ensemble du pays, parce qu'elle échapj o un sens à
la loi commune; elle oe se boroe pas à rivaliser avec les autres d'ardeur patriotique, elle fait concurrence à la science, aux médecins et aux chirurgiens. Les
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progrès immenses de cette religion spéciale alarment beaucoup d'Américains; d'autres, au contraire, s'en réjouissent. J'en parlerai impartialement comme d'un signe vraiment troublant de L'état présent de l'âme américaine, et avant d'essayer de définir ce qui me semble être l'esprit religieux, la religion de l'avenir aux Etats-Unis.
Christian Scienlisls. — L'intense propagande des Christian Scientists soulève aux États-Unis, d'un bout à l'autre du pays, le plus singulier mélange de foi enthousiaste et de protestations sincères. En deux mots, on sait que M1" Mary Baker Eddy, morte il y a trois ans, à Boston, a fait, de son vivant, un nombre incalculable et toujours croissant de prosélytes. Son prestige était incroyable : ses portraits l'expliquent parla douceur d'un regard intense dans son visage noble et régulier ; il ne manque qu'une auréole à ses portraits. Sa religion était conçue, non seulement comme une direction morale, mais comme une thérapeutique, un régime, la religion de la santé' de l'âme et du corps : à tel point que plusieurs de ses adeptes tombent sous le coup de poursuites pour exercice illégal de la médecine. Beaucoup de personnes déclarent qu'elles ont été guéries de leurs maux, comme par miracle, par la simple observation des principes de la science chrétienne. Celte science, au fond, c'est la force d'âme, l'égalité d'humeur, la confiance et même la gaieté résolument opposées au découragement, à la dépression..., ce mal angloaméricain par excellence. Vous êtes abattu, nerveux,
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hypocondre; ne faites pasvenirun médecin; adressez-vous à un disciple de M"'e Erldy; il ou elle viendra causer avec vous, vous remonter le moral, vous persuader que tout votre mal est dans votre imagination, dans l'abandon de- vous-même, et rapidement vous serez guéri... Tel est le problème; il est aisé d'imaginer ce qu'en pensent les universités et à quels abus, en effet, l'application de la Christian Science peut donner lieu.
J'ai assisté, en 1907, avec un de mes collègues du Sénat américain, à nne réunion des Christian Scientists, présidée par un des apôtres de la religion nouvelle, Hayne Davis, nous avons parlé dans une de leurs principales églises, dans un de leurs temples somptueux el gais, tels que j'en ai vus depuis lors dans toutes 1rs villes el généralement plusieurs dans chaque ville. On eûtdil un salon, un jour de gardenparty; les femmes élégantes souriaient, se connaissaient toutes, formaient un vaste club; l'église était décorée de fleurs el de plantes à profusion; l'assemblée entière associait sa voixà celle des choeurs, au chant de l'orgue. A la sortie, chacun s'arrêtait, conversait : les hommes parlaient plus doucement encore que les femmes; cela rappelait la sortie d'une de nos églises mondaines le jour de Pâques; la satisfaction, la joie, apparaissait dans tous les yeux.
Celle préoccupation d'embellir la vie, d'ignorer ou d'annihiler ses difficultés a force d'entente, de nité et d'action tranquille, les Christian Scientists ('étendent de l'existence individuelle à celle de la famille et a celle de la nation. J'ai entendu plus d'un Américain s'alarmer pour l'avenir d'une exaltation trop prompte a sacrifier les intérêts matériels de
l'individu à l'idée fixe, à s'arracher à la domination des misères physiques, familiales, sociales. « C'est une corporation mystique, comme on en a vu tant d'autres dans l'histoire, me dit-on, c'est un fanatisme inquiétant; car leur mépris des liens matériels commence au corps, puis il s'étend à tous les liens, ceux du mariage, ceux delà famille; c'est une emprise, une suggestion qui attire les âmes hors de leur enveenveloppe, les enfants, les époux hors du foyer! »
Quoi qu'il en soit, les Christian Scientists sont patriotes ardents : ils sont partisans de l'augmentation de la flotte américaine ; mais en même temps ils s'emploient à favoriser le développement de la richesse publique et par conséquent de la paix, la conservation des beautés du pays, la mise en valeur de toutes ses ressources; ils ne négligent rien pour éveiller et stimuler sur tous les points du territoire une émulation économique, encourageant chaque individu, chaque ville, chaque État à croire en lui-même, en son avenir, en son succès. C'est une entreprise de développement de la confiance générale.
Ne nous étonnons pas qu'aux Ktats-Unis, dans un pays où chacun a l'ambition de tirer le meilleur parti possible de ses facultés, une telle entreprise réponde aux aspirations d'un grand nombre de bonnes volontés. Je me rappelle avoir entendu Buffalo-Bill au milieu de son campement, m'expliquer son extraordinaire jeunesse, et sa vigueur et son entrain par ces seuls mots qu'il répétait complaisamment : nos maux n'existent que dans notre imagination : « il is in the mind, disait-il, il is in Ihe mind ! »
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Le plus étonnant c'est qu'après avoir longtemps ri de cette confiance, j'ai fini par être ébranlé moimême dans mon scepticisme et par croire qu'après tout il fallait qu'il y eût quelque chose d'utile dans l'action des Christian Scientists pour que leurs églises se soient multipliées partout aux. Etats-Unis et au delà. Voici comment le doute m'est venu, je le confesse : j'admirais un jour, dans une des villes les plus élégantes de Californie, une très belle église sur mon passage. Un Américain, nullement naïf, très homme d'affaires et très intelligent, m'accompagnait : il répondit à ma surprise en m'apprenantque cette belle église n'était pas la seule que les Christian Scientists aient fait élever dans la ville ; il en existe une autre, non loin de celle-ci, me dit-il, encore plus belle et non moins fréquentée. Il parlait sans ironie, sérieusement ; j'insistai ; il continua sur le même ton, avec une nuance de tristesse :
« Ces églises rendent des services ; vous pouvez m'en croire ; il estclair que si les Christian Scientists veulent me persuader, quand je me suis cassé la jambe, que la fracture n'existe que dans mon imagination, ou bien qu'une maladie épidémique d'un de mes enfants doit être traitée par le mépris, ils sont ridicules et on fait bien de les poursuivre comme de dangereux charlatans ; mais il ne faut pas juger d'une initiative par ses abus. Dans notre pays où tant de femmes sont des malades imaginaires, L'imagination seule peut les guérir... »
Je n'ajoutai rien q\ méditai, pensant à .Molière. Qui sait si L'inefficacité de tant d'ordonnances de médecin dans un pays absolument neuf, immense et peu peuplé, n'a pas eu pour contre- partie cette réaction,
de même que la frénésie des opérations chirurgicales à tout propos. L'histoire de Mme Eddy est elle-même une explication. Rien ne la préparait à son apostolat : veuve et mère, puis remariée, mais toujours malade, c'est l'impuissance de la médecine qui l'avait poussée à consulter, dans le Maine, le docteur Phinéas Quimby, lequel était lui-même un élève de Charles Poyen et, par suite, un disciple de notre Ecole de Nancy. Soutirant pendant de longues années d'une maladie de la moelle épinière considérée comme incurable, elle fut guérie par le magnétisme ou « mesmérisme » du Dr Quimby. en 1862 ; cette cure fut pour elle son chemin de Damas, le point de départ de la religion dont elle a écrit et propagé la bible.
L'École deNancy ne s'est-elle pas elle-même développé'' en Europe '.' N'a-t-elle pas à Paris sa clinique de psychothérapie où lel)1' Bérillon continue l'œuvre des Liébault, des Bernheim, considéré'.- parla Faculté elle-même comme des savants de grande valeur? Des savants; là est toute la différence et elle est immense. Quantité de gens de bon sens en France continuent de railler les abus ou les faiblesses de la médecine et de ses terminologies latines et grecques: on n'a pas cessé de dire : « la seule chose que la médecine ait faite pour guérir le rhume de cerveau, c'est de l'avoir appelé coriza. » Les médecins euxmêmes reconnaissent que la psychothérapie rend de grands services: elle est aujourd'hui classée comme science; elle fait désormais partie delà science thérapeutique. Aux Etals-Unis, c'est tout autre chose, jusqu'à nouvel ordre. — et il est possible que les scientistes passent leurs examens de médecin, —
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alors ils seront inattaquables ; ils n'en sont pas là : actuellement, la psychothérapie, en France, n'a rien de religieux : elle est un progrès scientifique ; aux États-Unis elle est un progrès empirique et mystique; ce progrès s'explique très bien.
Neuf fois sur dis, les Américains, dans leur? installations primitives, ont dû commencer par se passer de médecin ; ils n'en sont pas moins fort préoccupés de leur santé. Songez qu'ici vous voyez couramment des gens se faire opérer de l'appendicite par anticipation, avant de partir en voyage, pour être tranquille-. Les journaux ne parlaient, pendant un de mes derniers voyages aux Etats-Unis, avant le couronnement du roi d'Angleterre, que d'une grande dame américaine, jeune épouse d'un lord anglais, qui s'était fait opérer par précaution, atin d'être sûre de ne pas manquer les fêtes de Londres.
Remarquez la place que lient aux États-Unis le régime préventif des maladies, le » fresh air ». le « change » ; la « prohibition ». c'est-à-dire l'interdiction de boire aucun breuvage stimulant. N'oublions pas que la rédaction d'un menu esl confiée, dans certaines maisons, à une personne qui porte le titre de : u Dietitian. »
Entre le- médecins encore rare- ou insuffisants el le- chirurgiens trop ardents, les Christian scientists, i ml attaqués, poursuivi- individuellement, n'en sont pas moi n- des plus prospères dan- tout le pays Leur propagande méthodique dont le foyer - Boston, où M"" Eddy avait fait construire son église, sa cathédrale plutôt, sans cesse agrandie, couvre chacun des fc8 États : rien ne leur échappe : ils ont
des adeptes qui suivent de près tout ce qui peut mériter d'être signalé et qui se font les correspondants du journal central, le. The Christian Science Monilor. Ce journal se publie à Boston, dans un magnifique immeuble, à côté de la cathédrale ; il est exceptionnellement bien fait. Sa rédaction locale et générale est très' soignée; elle est discrète pour ce qui touche à la propagande de l'idée, substantielle quant aux informations qu'elle développe, de façon que chaque ville, chaque Etat, chaque organisation y trouve son compte, son profit même. C'est dans les universités que mes amis, nullement scientists, m'ont signalé ce journal comme un des meilleurs des Etats-Unis, et j'ai eu maintes fois l'occasion de constater qu'ils[avaient raison. Le Monilor ne se contente plus de se répandre dans chacun des États de l'Union, il publie une édition internationale ; il a des correspondants volontaires dans le monde entier. J'ai visité ses bureaux, les plus imposants peut-être que j'aie jamais vus ; un de ses directeurs m'a expliqué la ligne de conduite du journal, « tout entière dictée parMme Eddy, » et ce journal est dans le vrai : a pas de nouvelles sensationnelles, pas d'horreurs, pas de drames; le contraire des autres journaux; répandez la sérénité parmi vos lecteurs et non l'affolement. Exemple : tous les journaux ont surtout décrit les scènes affreuses dans le naufrage du Titanic; nous avons, au contraire, mis en relief les actes de bonté, de courage, d'héroïsme, de foi, tout ce qui peut éclairer, relever nos lecteurs. « Parlez-leur du bien que font les hommes », tel est notre mot d'ordre. Résultat : ce que notre Monilor perd en actualité locale, il le gagne en profondeur et en
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étendue ; il pe'nètre partout, môme aux Indes Orientales, à tel point qu'il importe peu aux lecteurs qu'il soit vieux ou nouveau, il est toujours intéressant, parce qu'il n'est pas sensationnel. 11 est, en outre, sans parti pris; nous ne parlons jamais de religion; nous n'insérons pas d'annonces équivoques. Nous consacrons une page à chaque grand pays, Angleterre, France, Sud-Amérique; une page aux questions, non pas du jour, mais du temps présent, économiques et sociales ; une page illustrée aux sports, aux modes, etc. Nous laissons le lecteur faire son choix dans les programmes des candidats politiques ; nous ne sommes ni pour ni contre le président Roosevelt ou M. Taft ou M. Wilson; nous donnons les discours, les faits, les chiffres aussi exacts que possible, de façon toujours moins à émouvoir le lecteur qu'à gagner sa confiance. Ainsi nous ne choquons personne, nous intéressons tout le monde; notre journal est, en réalité, une revue quotidienne illustrée, « un journal de famille indépendant pour répandre la santé physique et morale. » Nous envoyons des correspondants là où des influences politiques et financières font le silence ou dissimulent la vérité, notamment en Perse, en Turquie ; à la longue, nous sommes toujours récompensés; le public reconnaissant s'attache à nous. C'est, en outre, vous le voyez par notre progrès matériel, une très bonne affaire; nous exploitons le bien, au lieu du mal, et cela nous enrichit ; notre tirage ne cesse d'augmenter, en dépit de tous les fâcheux pronostics. »
J'ai visité la cathédrale; c'esl un monde; une église, une salle de concert ou de conférences, avec une admirable disposition de sièges en acajou massif
pouvant contenir 5000 auditeurs assis dans l'ordre le plus parfait. Partout l'ordre, la discipline, l'organisation savante. Au dessus de l'estrade très vaste occupant la scène, un orgue monumental et, sur le mur, quelques inscriptions gravées dans la pierre et empruntées à la bible de Mmc Eddy ; celle ci résume l'esprit des autres : « Ne respirez jamais une atmosphère immorale, si ce n'est pour la purifier. » Trouver cette cathédrale avec ce journal à sa porte, à Boston, au cœur même de l'intellectualité et du progrès américains, dans la même ville que la vénérée Université de Harvard et que tant d'églises historiques et souvent beaucoup moins riches, c'est une surprise qui fait rêver; d'autant que Boston progresse, s'étend dans toutes les directions, crée et recrée tous ses organes de grande cité, son port, jusqu'à son sol gagné sur la mer, comme les polders de Hollande, et comme si le nouveau monde n'avait plus de terres disponibles... Mais pourquoi parler de Boston seulement ? N'ai -je pas vu le même éclectisme, la même tolérance dans toutes les universités et le journal des scientists ouvert dans celles-là mêmes où on enseigne la médecine? Pour finir, un de mes meilleurs amis, l'ancien président d'une très grande université, fervent presbytérien, nullement scientist, respectable entre tous par la pondération et par l'autorité de ses opinions, s'est contenté de hocher la tête quand je lui ai dit mon étonnement; et sa femme, qui est de moitié dans ses croyances et dans ses œuvres, m'a répondu ces simples mots : « Ils font du bien; une de nos parentes était si malade qu'elle n'avait jamais assez de monde autour d'elle pour la soigner; elle a été
guérie par les scientists, et c'est maintenant elle qui soigne tout le inonde. »
L'union des religions. — Je me suis attardé au succès d'une religion qui, pour beaucoup d'Américains, n'en est pas une et qui, tôt ou tard, aux États- Unis et en Europe, entrant en contlit avec l'enseignement, avec la science, mettra l'esprit public et le gouvernement américain dans un singulier embarras. J'ai voulu, par là, faire ressortir jusqu'où peut aller la tolérance envers les églises, comme envers les universités; mais, cela dit, il va de soi que nous ne jugeons pas l'ensemble des Eglises américaines d'après des exceptions ou des accidents ; nous nous en tiendrons à leur tendance générale à se transformer.
Quelle transformation, me dit-on ? une religion qui sert, une religion qui guérit, une religion auxiliaire de la colonisation, est-ce une religion? n'estce pas simplement une société philanthropique ou de tempérance, une agence de placements ou une école de morale sociale ; une entreprise utilitaire enfin, et non une religion ? N'épiloguons pas sur les mots ; nous sommes dans un pays neuf où la population n'a pas toujours le temps ni les moyens, ni la volonté de se grouper pour aller à l'église ; n'oublions pas que, s'il est déjà difficile de recruter, pour les écoles, des instituteurs que sollicitent tant d'emplois à pourvoir dans toutes les directions, on a moins encore L'embarras du choix, surtout dans le sud, pour trouver des prêtres et des pasteurs ;
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Mgr Ireland fait venir ses piètres d'Europe, et son séminaire de Saint-Paul est une fondation exceptionnelle. Ces conditions nouvelles obligent les Eglises à rajeunir la religion, sous peinede mort, et, pour la rajeunir, on fait ce qu'on peut. Les églises insèrent des annonces dans les journaux, comme les théâtres ; elles appellent à elles tout ce qui peut décemment attirer le public. Ce son t là des moyens grossiers. On ne les emploie pas seulement en Amérique. L'armée du salut a scandalisé l'Europe avec ses concerts pouf arriver à pénétrer dans les faubourgs des villes où elle fait grand bien; c'est le principal; c'est le but. A New-York même, des professeurs spontanément viennent suppléer à l'insuffisance des églises, et tout le monde leur en sait gré. En 1907, le professeur Adler m'a demandé de venir parler, un dimanche matin, à la société de culture morale qu'il a fondée et qui s'est développée si brillamment. On m'a conduit dans un théâtre ou dans un temple, dans une salle immense où je me suis cru dans une église; j'y ai trouvé la même ferveur religieuse ; j'y ai entendu a peu près les mêmes exhortations au dévouement humain sous toutes ses formes. Il n'est pas facile aux Étals-Unis de tracer une frontière entre le morale laïque et celle de la religion.
Est-ce à dire que les Eglises abandonnent la religion pour conserver leur clientèle? Non, elles s'inspirent toutes, plus ou moins, d'un même scrupule, et ce scrupule est religieux. Elles voient les Américains remettre tout en question, et elles sentent bien qu'elles n'échapperont pas à la loi commune si elles se rattachent trop au passé ; elles évitent les répudiations, mais elles parlent le moins possible des
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croyances « d'invention humaine » trop discutables, alors même, alors surtout que ces croyances ont fait couler jadis beaucoup d'encre et beaucoup de sang ; elles savent que ces mystères laissent les fidèles plus qu'indifférents et finiraient, si on y insiste, par faire d'eux des incroyants; elles modernisent la religion. Elles y ni' lient plus ou moins de ménagement, mais e'esi la règle, sous peine d'une désaffection générale. a Le mystère de la Sainte Trinilé devient simplement insignifiant », a dit l'évoque Phillips Brook, en présence de l'immensité de l'œuvre morale et sociale qui s'offre h l'activité de- Églises américaines. « Laissons à chacun sa liberté, sa façon de croire ; l'essentiel c'est l'action des Eglises, le service à rendre à son prochain et au pays. » Allons plus loin ; le scrupule religieux dont je parle n'est pas prudent et négatif seulement; il est sage, modeste: c'est la crainte de mal définir l'indéfinissable. N'est-il pas aussi vain de définir Dieu que de le nier? Cette crainte de s'aventurer dans 1 inconnaissable est un retour conscient à l'humilité el un acheminement à toutes les concessions possibles de la pari des Kglises. Comment essayer de définir Dieu, de l'imaginer, de le ramener a l'étroitesse de nos conceptions? Pourquoi distinguer Dieu de son œuvre? Nous n'avons pas encore découvert toute la terre. Que savons-nous de l'univers, de la création ? Et nous prétendons définir le Créateur! Nous nous épuisons depuis des siècles en disputes tragiques ou ridicules.
L'espril de la Révolution française el les conceptions de Jean Jacques Rousseau sonl plu- vivants aux États-Unis qu'en France. Les Américains n'en Savent rien mais en sont nourri-;; ils ne parlent pas
de « l'Être suprême; » ils ne disent pas : « élargissons Dieu », la formule serait trop étroite et les choquerait, mais ils se refusent à le diminuer ; ce que nous prenons pour leur indifférence est une ambition nouvelle, couronnement de toutes les autres, l'ambition de compléter leur indépendance politique par leur indépendance religieuse, l'ambition de se libérer du passé dans le domaine de la religion comme dans tous les autres, l'ambition d'affranchir Dieu. Ils élargissent leurs consciences; leur tolérance embrasse d'un même effort les problèmes religieux, moral et social, le premier se résolvant de lui-même après les deux autres. La déclaration révolutionnaire : « Ni Dieu ni Maître » pour les Américains n'a pas de sens, puisque l'Eglise ne domine pas. « Nous avons brisé nos chaînes », s'écrie à Lake-Mohonk, l'admirable Dr Edward Everett Haie, disciple plus ou moins conscient de Fourier, comme tant d'autres, « nous nous sommes affranchis politiquement et religieusement ». a Dorénavant l'homme règle en lui-même les grands problèmes de sa vie; il les règle sans intermédiaire, face à face avec son Créateur. » « Notre pays a voulu être le berceau de la religion la plus libre, la plus universelle, la plus personnelle ; et il l'est ; nous n'avons pas de religion d'État; chacun de nous regarde au ciel au-dessus de lui, avec cette croyance que là existe un être infini, son père, son ami, auquel il a affaire directement... »
Mais ce père, cet ami, invisible, inconnaissable, il se manifeste dans ses œuvres: « J'ai goûté », dit Channing, parlant des spectacles de la nature, dans sa jeunesse, « j'ai goûté le bonheur le plus grand qui
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soit au monde, le bonheur d'entrer en communion avec les œuvres de Dieu. » Et c'est au nom de celte religion universelle, indépendante, américaine, qu'il réclame pour son pays l'honneur de diriger tous les mouvements généreux de notre temps : « Que sommes nous donc ? les petits-fils des Anglais, des Français, des Allemands, des Scandinaves qui ont peuplé notre continent. Entre ces fils une seule voix doit s'élever pour empêcher le mal qui les menace tous. »
Ainsi les Américains, loin de se détacher de la religion, y trouvent une inspiration novatrice; ils la placent le plus haut possible. Ils la libèrent de ses fins égoïstes. L'important pour un chrétien des États-Unis, — lequel n'est pas loin de se rencontrer avec l'israélite sur ce terrain, — l'important n'est pas de préparer sa vie future, mais de bien employer sa vie présente. L'accord des Eglises peut se concevoir dans le respect du Christ; les juifs eux-mêmes disent : « Il est né de nous! » et les Américains voient dans le Christ l'idéal par excellence pour la société meilleure qu'ils s'efforcent de préparer, celui qui refuse de se définir, celui qui se borne à prêcher d'exemple et ;i enseigner précisément ces vertus dont ils sentent le besoin: l'oubli de soi. l'amour d'autrui. le culte de la vraie justice. Le Christ est celui qui montre le chemin du sacrifice, celui qui est le plus grand de tous les exemples, le pionnier ib's pionniers...
Dans cet état d'esprit naturel à des hommes qui se sont expatriés pour fuir nos controverses byzantines et pour chercher hors d'Europe a le royaume qui n'esl pas de ce monde », les Églises ne peuvent pas plus rester antagonistes qu'inactives ; elles
réconcilient le sentiment et la raison. Un jour où elles renoncent d'elles-mêmes à toute autorité surnaturelle et s'appliquent, en fait, la formule connue : « notre seul dogme est l'indifférence aux dogmes » ; du jour où, se taisant sur ce qui les sépare, elles parlent et agissent toutes dans le même sens, comment ne pas voir poindre non pas leur fusion, encore une fois, mais leur union? C'est une évolution plus ou moins lente et qu'un arrêt dans le progrès des Etats-Unis peut seul compromettre. Si les choses continuent de suivre leur oours, si les Américains se développent dans l'union et dans la paix, ils arriveront à donner à l'Europe le double exemple de leur fédération politique et d'une fédération religieuse.
Quel rùle digne d'enflammer ce jeune peuple, quel couronnement de sa mission économique et politique, s'il sait se garder des ambitieuses folies, s'il ne perd pas la conscience de sa destinée, s'il sait choisir ses représentants, s'il oblige ses Gouvernements à ouvrir les routes nouvelles et à se détourner de nos ornières !
Le nombre des hommes qui préparent aux Etats- Unis, par leur activité et par leur exemple, cette religion de l'avenir est incalculable : ils forment une lignée qui remonte aux puritains et aux méthodistes et s'est humanisée au souffle des Unitairiens. Cette généreuse secte des Unitairiens semble disparue. Pourquoi? Parce qu'elle a rempli sa fonction qui était de pénétrer et d'unir les autres. Admirable fonction, la plus désintéressée, et qui laisse à peine sa trace! Agir, créer, lutter, c'est une joie, une volupté, une gloire ; mais concilier ces actions
rivales, ces ambitions contradictoires, voilà Le rôle ingrat et, par là-même, le vrai grand rôle ! « Les Unitairiens n'ont fait de progrès, dit-on couramment, que dan- les Églises dos autres ! » Je le crois bien, puisqu'ils sont sortis de la leur. Que dira-t-on du pilote que n'arrête ni la nuit, ni la tempête, ni le voisinage des écueils et qui. sur son léger bateau, va conduire les grands paquebots à leur port de refuge? on n'en dira rien: on dira : « Les grands paquebots sont à bon port. » Il en est de même des Unitairiens. L'histoire leur rendra justice ; je salin', quanta moi, leur œuvre désintéressée d'apaisement, d'organisation générale, si pénétrée d'influence française. Cette œuvre sera méconnue, entravée; elle s'accomplira cependant. J'ai vu s'accomplir une entreprise non moins chimérique. (Tétait en 1899 el en 1 907, aux deux conférences de La Haye. Pour la première fois, peut-être, des représentants officiels de tous les Etats du monde se réunissaient dans une pensée purement idéale, pour commencer à rédiger, après la déclaration des droits de l'homme, celle de ses devoirs. Il y avait Là des Européens, des Américains, des Asiatiques, des délégués de toutes les races, de toutes les religions; chacune ayant son Églis çlises, son Dieu. Entre ces Dieux rivaux,
nul accord possible, sinon dans l'effacement de chacun devanl la grandeur de la tâche commune ; sinon dans la coopération. Mais cette coopération se compliquai! de combien de défiances et d'arrièrepensées! De quelles préoccupations temporelles el peu morales! Malgré tout, au-dessus de tous. B'esl dégagé l'espoir d'un grand service à rendre à tous. La seule ambition de rendre ce services suffi pour
que tous ces représentants de races et de religions plus ou moins hostiles les unes aux autres se missent au travail, et pour que leur travail collectif, après des semaines et des mois de discussions passionnées, aboutit à une création commune, l'embryon d'une justice internationale. 11 ne sera pas plus difficile de mettre d'accord, le moment venu, les représentants des peuples sur l'embryon d'une morale commune aux diverses religions du monde; ce dernier progrès ne sera qu'une conséquence de tous les progrès de notre temps.
Ce n'est pas une illusion ; depuis des années, j'observe la tendance croissante des Américains à se vouer à des œuvres d'une solidarité chaque jour plus large et qui seront un trait d'union entre tous les hommes, tous les peuples, toutes les Eglises. Les applications de la religion les intéressent plus que la religion ; et elles ne sont, à leurs yeux, qu'un retour au véritable esprit chrétien. Ce retour est-il inconscient? il sera d'autant plus actif. On ne peut vivre en Amérique sans prendre en pitié Ips schismes de notre vieux monde, et alors, il faut bien conclure.
J'ai visité à Boston la maison de Phillips Brook, évêque de l'Eglise protestante épiscopale du Massachusetts, mort le 23 janvier 1893, et l'un des chefs les plus écoutés du mouvement unitairien. Ses admirateurs et ses disciples, voulant honorer dignement sa mémoire, ne lui ont pas élevé une église; ils se sont contentés d'une maison, « Phillips Brook's house », un club d'assistance et de foi où se réunissent les jeunes gens de l'Université et quiconque veut se joindre à eux. Pour quelle œuvre? pour conserver vivant son idéal; pour en répandre la contagion,
pour s'entraîner à servir les bonnes causes, en commençant par les plus ingrates. C'est dans cette petite maison que s'élabore l'assistance aux enfants, aux pauvres; c'est là que s'organise, par exemple, l'accueil des milliers d'émigrants qui débarquent à Boston pour aller, ensuite, se répandre dans tout le pays ; il faut les empêcher de tomber en de mauvaises mains, d'èlre exploites, égarés, leur porter bonbeur à leur arrivée, en leur servant de guides, de correspondants, d'amis imprévus. Phillips Brook, de son vivant, a donné l'exemple de ces initiatives; il les a préconisées ; il s'est adressé aux jeunes âmes et leur a ouvert des horizons sans fin d'activité généreuse. Ce fut la religion simplifiée à laquelle il a consacré la fin de sa vie. Beaucoup d'autres, en Europe, méritent comme lui d'être admirés ; innombrables sont nos saints religieux et laïques; mais ils ont été contrariés; la religion catholique, surtout en France, a des piètres supérieurs à ceux de la plupart des autres pays, mais elle ne leur permet pas de se moderniser: elle les paralyse; là est toute la différence; elle a condamné Lamennais; le père Hyacinthe Loyson, aux États-Unis, eût fini sa vie dans la gloire. Phillips Brook a été l'idéal du bon pasteur et du bon citoyen américain. Quand il parlait, toute la ville venait l'écouter, et il pouvait s'adresser à toute la ville; il inspirait à toutes les Églises un tel respect qu'elles étaient toutes représentées à ses funérailles; toutes leurs cloches sonnèrent ensemble ce jour-là. Quand un comité se forma, plusieurs années après sa mort, pour construire ii Boston celte maison que j'ai visitée, les contributions affluèrent de tous les côtés: Kpiscopa-
liens. Unitairiens, Orthodoxes, Gongrégationalistes,
Méthodistes, Swedenborgiens et Catholiques s'entendirent pour perpétuer son influence, son esprit, pour préparer la religion de l'avenir.
Cette religion de l'avenir, Channing croyait qu'il appartenait à la France de la fonder. Déjà de son temps, on disait : « la religion en France disparait »; mais il tenait compte du sentiment moral et religieux qui subsiste et qui trouve son emploi dans le travail, dans le dévouement; il jugeait la France aussi par ses bienfaits; il comptait sur elle, parce qu'elle avait tant de fois fait ses preuves, tant de fois sacrifié à son idéal de justice et de liberté, son sang, son avenir, sa vie elle-même, penchée sur l'abîme; il reconnaissait son droit d'aînesse dans la grande famille des nations civilisatrices, et toutes les vertus de la France calomniée, parce qu'elle est restée fidèle à son nom, comme a dit Ruskin, parce qu'elle est franche, parce que sa religion intime, sa vraie religion nationale, c'est l'esprit de fraternité. Mais il ne tenait pas compte de toutes les emprises établies par des dominations séculaires sur cette àme fraternelle ; il ne tenait pas compte de ses souffrances, de ses déceptions et, finalement, il a pris pour une faillite la révolte de l'esprit religieux français, — • révolte dirigée beaucoup moins contre la religion elle-même que contre ses abus. Les Américains partagent volontiers cette erreur ; les catholiques surtout l'ont poussée jusqu'à l'injustice. Le cardinal archevêque de Baltimore, Mer Gibbons, libéral, par ailleurs, a prononcé contre cette révolte de la vitalité française une condamnation publique, au moment de la discussion de nos lois sur les con-
grégations religieuses et sur la séparation des Eglises et de l'État; il a donné le signal de l'anathème, repris par ses prêtres, par quinze millions de catholiques, contre la France républicaine. Ce fut une injustice d'abord, une erreur ensuite et une imprudence, car il y a de cela bien peu d'années et déjà la vérité se fait jour ; la responsabilité des persécutions dont on faisait reproche à la France, alors qu'elle ne faisait que se défendre, commence à retomber sur le Saint-Siège; la République sort grandie des attaques qu'elle a dû braver pour sauver ses principes, ceuxlà mêmes que pratiquent les Etats-Unis. Il ne faut pas beaucoup de clairvoyance pour se demander si, en attaquant l'indépendance spirituelle de la République Française, on ne menace pas l'avenir de la République Américaine. La vérité se fait jour parla réflexion, par la constatation aussi du progrès que réalise la France libre dans le domaine politique, intellectuel, moral et matériel ; par la découvert enfin de l'exagération criante des calomnies répandues contre elle. J'insiste sur ce point, car il importe d'en finir avec des légendes répandues pour éveiller aux. États Fuis une opinion hostile aux luttes de la liberté de conscience en France. Les voyageurs américains arrivent, pour la plupart, en Europe, dans un étal d'espril facile à concevoir : il- viennent pour se reposer, pour voir du nouveau. Or, le nouveau, pour eux, ce qui ressemble le moins aux. États-Unis, c'est l'ancien, c'est la vieille Europe Je connais plus d'une élégante américaine pour qui la France était le Sacré Cœur ou le couvent des Oiseaux, avec la rue de la Paix : il en est d'à ii Ires, non moins nombreuses, qui ne vont a Londres que pour être invitées à la
Cour ; nous avons ainsi de très belles duchesses, marquises ou comtesses américaines donnant le ton à beaucoup de leurs compatriotes et faisant chœur avec nos très belles Parisiennes pour déplorer le malheur des temps ! Aux jours douloureux de la lutte à outrance, jours douloureux pour nous Français beaucoup plus encore que pour les Américains, quand il fallut fermer les couvents, quand on vit sortir des vieux monastères les moines blancs, les moines bruns, les moines noirs, quand on vit sortir surtout les cornettes de nos religieuses, il y eut des larmes très naturelles, très respectables; et quant aux Américaines, beaucoup d'entre elles prirent fidèlement fait et cause pour « la religion persécutée » contre le Gouvernement. Gela s'explique. J'aurais voulu, avec bien d'autres de mes collègues du Parlement français, que l'application des lois votées par nous, en toute conscience, dans l'intérêt de la France et de la civilisation, pût se faire sans causer de souffrances ; j'ai souffert beaucoup plus, à moi seul, que toutes les Américaines qui nous condamnent, de cette application inévitable ; je comprends donc leur sentiment, mais si on en tient compte, où s'arrêtera-t-on ? Faudra t-il ramener la France au moyen âge pour la rendre plus pittoresque?
Ajoutons à ces causes, aujourd'hui passées, de l'impopularité de la France laïque dans une certaine société américaine, les fâcheuses impressions répandues par nos propres journaux écrivant pour l'édification de la même société ; les seuls journaux français qu'on lise hors de France ; — ces mêmes journaux n'étant nullement embarrassés pour dénoncer en
France l' étranger aux suspicions des bons Fran et pour dénoncer, au dehors, la France au mépris de l'étranger.
Tout cela maintenant est déjà de l'histoire ancienne ; les choses apparaissent telles qu'elles sont. Les Américains reviennent de leur indignation trop hâtive; ils voient nos fautes, nos erreurs, souvent même au verre grossissant, mais ils sont stupéfaits de voir, malgré tout, la France tout à fait tranquille, les Kglises pratiquant leur culte, faisant vigoureusement sonner leurs cloches aux heures de la messe et des vêpres, les séminaires s'organisant, les curés librement nommés, les évèques se réunissant en assemblées, ou faisant dans les chefs-lieux de leurs diocèses des entrées sensationnelles; les processions elles-mêmes circulant dans les rues, arrêtant, au besoin, leurs automobiles, avec l'autorisation des municipalités !..
Voilà donc les Américains avertis qu'on les a mystifiés; ils ne se laisseront pas tromper deux fois. Ils sont foncièrement avec nous ; la force des choses les y oblige. Il n'en est pas un parmi eux qui supporterait une intervention abusive du Vatican dans la marche du gouvernement américain : bien plus encore que les Français, tous sont d'accord pour ne pas concevoir une religion qui prétendrait, au w siècle, leur interdire de se gouverner eux-mêm< - Et par là encore, par une expérience de plus faite à ses dépens, la France leur aura rendu grand service. Mais par la même il- peuvent comprendre qu'il n'appartient pas à la France de fonder la religion de l'avenir; autant vouloir construire une Église sur un terrain encombré d'obstacles, de fortifications, de
raines, et déjà occupé par une Église nationale, enracinée depuis des siècles, victorieuse de la réforme ; — cette réforme dont les Anglais disent : « La France souffre d'une réforme rentrée. » Disons plus : le rôle de la France est, par excellence, d'unir, d'inspirer, de guider, non de s'imposer; elle est géographiquement, politiquement et moralement, un trait d'union ; elle ne doit pas être une Église; elle aussi, c'est par ses services qu'elle tient tant de place dans le monde, et cette place elle la compromet chaque fois qu'elle veut dominer.
La religion de l'avenir trouvera son terrain sur le libre sol des Etats-Unis, où ses Eglises sans racines, sans ambitions menaçantes, renoncent à se combattre et s'associent déjà pour rivaliser entre elles et toutes ensemble avec les philanthropes, avec une infinité d'initiatives de la bienfaisance publique ou privée.
Je disais plus haut que le socialisme américain •Hait gêné dans son expansion par l'activité d'un peuple de philanthropes ; l'accord des Églises peut aussi lui faire obstacle. Ci si un concours d'œuvres spontanées, colossales ou minutieuses menées toutes avec autant d'ingéniosité que d'argent et d'énergie. Je n'oublie pas que l'Eglise en France n'a pas besoin de 3'inspirer de ces exemples d'outremer; les patronages, les écoles libres, les jeux, les sociétés de sport, de tir, de musique, de voyages qui se fondent dans nos plus petits villages, ressemblent à bien des fondations des Eglises américaines ; mais, une fois de plus, apparaît la différence entre les deux pays : aux Etats-Unis, ces fondations, en raison de leurs origines infiniment diverses, n'inquiètent personne;
en France, elles sont pour la plupart catholiques et par conséquent de combat contre le régime républicain. Circonstance aggravante : les républicains étanl de beaucoup, dans la République, les plus pauvres et aussi les plus économes, — avouons-le, — la grande masse de la bienfaisance privée se trouve bostile au gouvernement; ajoutez y une bonne parlie de la presse, et les catholiques américains nous jugeront peut-être avec plus d'impartialité.
Je voudrais maintenant donner un aperçu des œuvres qui sont le fruit et la graine de l'idéalisme américain, mais ''lies sont trop. J'en citerai quelquesunes seulement, avec le regret d'être injuste, par omission pourtant d'autres qui mériteraient de nous arrêter. Je souhaite qu'un écrivain plus libre que moi de son temps publie une anthologie, le livre d'or de ces œuvres; c'est un monument que devrait élever, non la vanité, mais la foi américaine, pour l'édification et l'émulation de luus.
Je prends d'abord une œuvre religieuse qui m'a particulièrement frappé, celle de la première Église presbytérienne et dont j'ai déjà fait mention lors d mon séjour à Seattle- Cette Église, il est vrai, est favorisée; elle est très riche; c'est an temple vraiment magnifique; elle a surtout son pasteur, une âme, un homme d'une autorité morale et d'une éloquence exceptionnelle, M. A. Matthews ; ses missions établies dans cette région presque vierge encore, étaient déjà au nombre de treize en 1911;
quelques-unes, de simples cabanes, mais toutes participant à l'activité de l'Église mère. Ne la comparons pas à beaucoup d'autres infiniment moins bien partagées, affligées trop souvent, selon le degré de latitude et de prospérité de l'Etat, de pasteurs plus que médiocres et de paroissiens plus que tièdes. L'Église presbytérienne de Seattle est un gouvernement; elle a son programme : elle a commencé par diviser la ville, où tout s'improvise à pas de géants, en vingt-cinq arrondissements ou districts ; chaque arrondissement est subdivisé lui-même en quartiers; tout cela nettement sur le terrain et sur la carte, afin de bien répartir les responsabilités. Ainsi, rien n'échappe à l'Église; ses œuvres vont s'appliquer, non ici ou là, mais partout. Je signale, une fois de plus, en passant, que la plus grande part de cette organisation modèle est confiée à des femmes, lesquelles ont d'ailleurs vaillamment conquis leur droit de suffrage dans le jeune État ; l'Église à elle seule compte plus de quatre mille de ses paroissiennes inscrites sur les listes électorales. Chacun des vingt-cinq arrondissements a son bureau, composé d'une présidente, d'une vice-présidente, d'une secrétaire, d'une trésorière et de conseillères, dont les noms figurent sur les almanachs delà ville; il faut y ajouter des bibliothécaires, à l'occasion, des instructrices. Tous ces bureaux d'hommes, de femmes, de jeunes filles et de jeunes gens, bien autonomes, sont représentés dans des comités généraux qui se partagent la besogne, selon les besoins signalés et les ressources que chacun a pour mission de développer. Cette besogne n'est pas légère; sans parler de l'exercice du culte, et en dehors de l'instruction
religieuse et de l'éducation biblique confiées à des •Voles volontaires et à des clubs spéciaux, il y a les comités d'administration, il y a les œuvres civiques, les œuvres d'assistance ou d'éducation général»1.
« Je ne peux pas tout faire », dit le pasteur à ses paroissiens : « nous sommes débordés par la confiance qui vient à nous; vous devez m'aider dans toute la mesure de votre force, physique, mentale, morale, financière, sociale et domestique, religieuse et spirituelle. » Et, plus ou moins aidé, car il est visiblement lame qui inspire tout ce inonde, il a constitué comme il suit ses services : un comité est chargé d'organiser dignement la célébration des fêtes nationales : un autre, des rapports avec les journaux: un autre de la décoration de l'église. Un comité de « matrones » a pour délicate fonction d'accueillir et de diriger les jeunes femmes dans le besoin. Un comité de musique générale s'occupe des chœurs, de l'orgue, de la maîtrise, des engagements avec les chanteurs, de l'organisation occasionnelle des oratorios, cantates, récitals, des concerts habituels du dimanche, des programmes; un comité de musique spéciale organise un brillant concert chaque jeudi soir. On fait parfois payer les place-. C'est une ressource. In comité est chargé de l'organisai ion musicale de l'école du dimanche.
Un comité surveille l'action de tous les autres comités et choisit les candidats appelés à en faire partie. Un autre examine les comptes. Un autre a la responsabilité des quêtes et de finir contrôle.
C'est grâce à la vigilance de ce premier état-major actif que l'église, bien organisée au dedans, riche, fréquentée, respectée, peut agir au dehors par