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ITS-l M- d'AMÊIU'.'I K . -O

386 LA POTSSÉE IDÉALISTE

d'autres comités dont les noms seuls disent la fonction : comité de littérature, choix de lectures pourles paroissiens ; comité d'assistance aux Japonais, très nombreuxà Seattle ; comité des kindergartens ; comité des orphelins ; comité des prisons et de relèvement des prisonniers, y compris les libérés, qu'il faut pourvoir d'un travail à leur sortie ; comité de secours et recherche des individus à secourir; comité ds fraternité; comité de présentation de nouveaux membres; comité de tempérance ; comité des matelots du port; comité des hôpitaux; autre comité et fondation spéciale pour les marins ; comité des malades, avec mission d'envoyer à leur domicile médecin, garde, médicaments, délicatesses..., comité de secours moral pour les caractères faibles (helping hand comittee». Comité des hôtels (les tenir en contact avec l'église); comité des autres églises; comité des écoles et collèges; comité de la gymnastique pour les hommes et les garçons ; comité de culture physique pour les femmes; comité de garde du dimanche pour recueillir et occuper les enfants pendant que les parents sont au service ; comité des arts et de la littérature ; comité de récréation, chargé de choisir les terrains de jeux, d'organiser les excursions ; comité des magasins et particulièrement des marchands de bois, très isolés dans l'immensité du pays ; comité de l'amitié, pour ramener le bon accord au chantier, à la maison, dans la cité. Comité de la science domestique ; comité des écoles de couture; comité de garde quotidienne des enfants dont les parents travaillent hors de la maison pendant la journée. Comité d'investigation des diverses institutions publiques ou semi-publiques,

philanthropiques ou bienfaisantes qui ont besoin d'appui et d'argent. Comité anti-tuberculeux. Comité de culture de la santé...

J'en passe, mais j'en ai voulu dire assez pour faire toucher du doigt comment les Américains organisent leurs œuvres à force d'ordre, de méthode, de division du travail, mais en même temps de direction intelligente et dévouée. Dévouement est un mot trop faible; c'est le feu sacré d'un homme ou d'une femme qui s'allume et allume d'autres feux sacrés. Argent, talent, santé, énergie physique et morale, dons naturels, activité sans relâche, sacrifice de soi et des siens, le pasteur Matthews brûle tout cela sans compter, comme ces chauffeurs des débuts de la concurrence américaine, résolus à arriver au but coûte que coûte, jetaient dans leur chaudière tout ce qu'ils avaient sous la main. Quand j'ai parlé à côté de cet homme extraordinaire et queje n'ai d'ailleurs iamais revu, je me sentais réduit moi-même au rôle de combustible, et j'ai brûlé de toute mon àme, en face du public qui brûlait aussi. Pendant qu'il me présentait à ses fidèles, leur expliquant en peu de mots, l'objet de mon voyage, je le regardais, je voyais parler sa vie : jeune encore, sa flamme intérieure le consumait; son long corps n'était plus qu'un fil. Il lui restait la voix pourtant, orgue humain, et son regard, des yeux profonds, deux yeux attachants qui, par leur assurance souriante et par leur dédain des obstacles, répondaient, sans qu'il s'en doutât, — bien plus que du succès de son œuvre, — de l'avenir du pays où de telles œuvres sont légion...

Car j'en puis citer dans tous les domaines. J'ai

parlé des œuvres d'Andrew Carnegie pour la paix; j'ai dit que l'argent donné n'est qu'une partie de la peine prise pour que l'œuvre soit vraiment utile et pour qu'elle rayonne dans toutes les directions morales, dans tous les pays. Que n'ai-je le temps de parler de ce beau domaine écossais qu'il a acheté à Dumferlime, son pays natal, transformé en parc royal réservé aux générations venues après lui ; un parc? un paradis plutôt. Mais Andrew Carnegie n'est pas sans rival. Combien d'hommes d'action, aux Etats-Unis, sacrifient à l'envi le meilleur d'euxmêmes à l'œuvre de la paix, parmi les présidents d'université, les grands directeurs de banques, de revues, de journaux, à commencer par le Directeur de la plus grande agence télégraphique du monde, la Presse associée, Melvile Stone, les commerçants, les industriels? Edwin Ginn, le célèbre éditeur de Boston, consacre la fin de sa vie à aider les hommes de bonne volonté qu'usent l'indifférence et les préventions générales. Il a donné, lui aussi, des millions pour fonder l'Kcole de la Paix que dirige Edwin Mead. Il vit pour cette œuvre autant que pour ses enfants, il les confond avec elle; il en est bien récompensé : ses bureaux sont, à eux seuls, une satisfaction pour son fondateur : là, tous ses collaborateurs sont plus ou moins ses associés; c'est un plaisir de circuler à travers ses dactylographes et ses comptables; tout est ici gaieté, confiance; cette puissante maison est une chapelle où règne la sérénité.

Je l'ai dit déjà, partout dans ce pavs de la vie intense, je trouve, fleur inattendue, la douceur, l'humanité; mais je n'ai pas dit que, si cette fleur fait la joie de ceux qui la cultivent, elle fait la

richesse et le progrès de la population qui en profite; car, remarquons-le, les villes où l'idéalisme triomphe sont les plus prospères. Boston est un exemple frappant. Nulle part aux États-Unis les Américains n'ont une vie plus intellectuelle et spirituelle; cela n'empêche que Boston se développe matériellement tous les jours. Outre l'importance croissante de son université, de son port, elle est devenue un centre agricole de premier ordre; tous ces idéalistes cultivent et vendent des pommes, des fruits, élèvent des troupeaux; ils font du beurre, de la crème, des confitures, à qui mieux mieux; Boston est l'un des principaux marchés de fruits du monde entier; un centre nouveau d'alimentation végétarienne.

L'industrie ne prospère pas moins que l'agriculture dans toute cette région de la nouvelle Angleterre, grâce à l'application des principes les plus libéraux, les plus conformes au double intérêt du patron et de 1 ouvrier. Toute une école s'y est fondée pour enseigner ce qu'on appelle le « scientific management » des usines, c'est-à-dire pour obtenir de l'ouvrier et de ses directeurs à la fois le meilleur rendementet le plus de mutuelle satisfaction. Là encore, des hommes d'affaires se sont passionnés pour le bien public et ont fait bloc de leur expérience et de leur argent pour laisser à leur pays un héritage de prospérité. Qu'od ne force pas ma pensée: je ne tombe pas dans ce travers de louer tout à L'étranger et de méconnaître la France; mais plu< j'admire mon pays, plus j'enrage de le voir. par sa faute, perdre du terrain. Je sais très bien que les Étals-l nis n'ont pas le monopole des initiatives bienfaisantes. Des efforts admirables onl été faits ''I de grands résultats obtenus par des industriels fran-

çais; sans parler des vivants, Paris est couvert d'oeuvres qui portent des noms respectés, Cochin, Lariboisière, Boucicaut, etc., mais ces initiatives pourraient être plus nombreuses; aux. Etats-Unis elles sont la règle.

Je n'ai pas parlé des musées américains; je me le reproche; c'est un monde. On en juge par le Metropolitan Muséum de New-York, toujours agrandi, toujours trop petit, et où viennent affluer chaque mois une moyenne de mille dons. Et non pas les dons seuls, mais les conseils, mais le dévouement, toujours, de telle sorte que ce musée ne soit pas un entassement de collections comme celui du Louvre, mais une leçon de beauté, d'art, de goût, dont puisse profiter la population. Si grand que soit le prix artistique des musées américains, il s'efface devant leur immense valeur éducative ; aussi les visiteurs qui les fréquentent se comptent-ils par milliers chaque jour : et ces visiteurs ne sont pas, comme ailleurs, en majeure partie des étrangers, mais des Américains. Créés, le plus souvent, par la générosité privée, leur organisation est conçue de telle sorte que, le musée des arts décoratifs, par exemple, éveillant des vocations chez les uns, des exigences chez les autres, élève le niveau général de tous. Ces musées sont faits et administrés pour instruire le peuple, le pays, et non pour emmagasiner des tableaux. De même les fermes modèles, les vergers, les poulaillers, les basses-cours où j'ai vu un seul homme surveiller Téclosion artificielle de 20.000 poussins. C'est à qui s'ingéniera à simplifier, à perfectionner, non pour s'enrichir seulement ou pour se distraire, mais dans

l'intérêt général, les méthodes d'exploitation agricole. L'anncien Président de Columbia University, ancien maire de la ville de New- York, ancien membre de la conférence de la Haye, chargé, depuis lors, d'une sorte de fonction morale où il excelle, celle d'arbitre dans les conflits entre patrons et ouvriers, M. Seth-Low, me semblait avoir conquis le droit de se reposer. Non, un homme d'action ne se repose jamais, aux Ktats-Unis moins qu'ailleurs. J'ai été passer deux jours chez lui, à la campagne ; je l'ai trouvé avec sa femme, — car c'est là encore un de ces ménages d'élite dont j'ai parlé. — à la tête d'une ferme modèle, Great Brook farm. Je vois chaque année de grands progrès agricoles réalisés par nos populations françaises et par le gouvernement lui-même de mon pays; j'en ai vu de remarquables en Angleterre et dans d'aulres États d'Europe; je supposais que les Ktats-Unis ne pouvaient encore nous rattraper sur ce terrain, si ce n'est par l'immensité de leurs exploitations; mais non, à Brook farm, là encore, régnent le soin, la méthode le scrupule, la recherche du mieux dans tous les détails. La visite des «''tables, à l'heure du repas du soir, m'a édifié : comme dans nos meilleures fermes, des wagonnets sur rails venaient verser devant les vaches impatientes leur contenu d'herbages odorants: à ce premier service succédait le second plat, je ne sais quel mélange de tourteau et de son additionné de sel à poignée; deuxjeunes gens nourrissaient un troupeau d'un.' quarantaine de vaches en un quart d'heure. Les courbes de la traite du la.il figuraient dans l'étable, renseignant d'un coup d'oeil le visiteur sur le produit quotidien de chaque animal. Il y avait

aussi la fabrication de la crème, et, si je ne me trompe, pour la conserver, la fabrication de la glace. Il y avait les toits à porcs si ingénieusement disposés que chaque famille se prélassait ou s'ébattait en possession d'un maximum de lumière et d'air et de liberté ; ainsi de suite. Les garçons de ferme avaient bonne mine; l'un d'eux préparait ses examens à une école d'agriculture. Où logeaient-ils? Dans un club, sur la ferme ; une petite maison très propre, à deux étages, avec une chambre pour chacun, une salle de bains, une salle à manger très coquette ; le couvert mis avec une nappe.

Je sais bien que Brook far m est un essai très coûteux, exceptionnel ; c'est pourtant un effort de plus dans ce concours d'émulations des bonnes volontés américaines que j'ai rencontré partout.

J'en finirai pourtant avec ces œuvres de l'initiative publique ou privée par celle de toutes qui me parait la plus belle, la plus répandue, la plus nationale, l'assistance aux enfants.

Les enfants. — Ici encore, pas de malentendu, pas de charité, pas d'aumône, pas de sentimentalisme : non, l'intérêt de tous, et cet intérêt dictant le devoir de chacun. La belle parole de Frcebel est un article de foi pour les associations de Kindergarten : « La destinée des nations est dans les mains des femmes, — des mères, — plus que dans celles des détenteurs du pouvoir. » Les enfants sont le capital national dont chacun sait la valeur, et ce capital, on comprend qu'il ne fructifiera que s'il a commencé par fleurir.

C'est donc par civisme, par patriotisme, pour donner de l'ordre et de la santé à leur pays que les Américains et les Américaines s'attachent au sauvetage de l'enfance. Ils organisent des expositions pour propager le bien-être de l'enfance : Child welfare exhibits, a New-York, à Kansas, à Chicago, avec catalogues illustrés et revues répandus à profusion. Ils comprennent, ils savent que faute de sollicitude, faute d'abri, les meilleurs enfants sont les plus compromis et peuvent devenir des coupables. Faute de savoir se les concilier, la société les arme conlre elle-même ; au lieu d'une force, elle en fait sa faiblesse, des vagabonds, des insoumis, des apaches ; parce qu'elle a commencé par en faire des malheureux. Elle sait bien que ce n'est pas par des sermons, encore moins par des condamnations qu'elle amendera le sort des enfants. Avant tout, elle veut leur donner moralement et matériellement l'espace qui est pour nous tous la vir.

Moralement, les Américains n'ont pas perdu le souvenir de leurs origines et ils savent tout ce qu'ils doivent au libre jeu des activités de leurs ancêtres. Leur indépendance, leur pays sont nés de ce libre jeu. Mais dans le nouveau monde, occupé maintenant, européanisé plus ou moins, toutes ces indépendances sont à l'étroit. Que vont-elles devenir? Elles fermenteront et feront autan! de mal qu'elles ont fait de bien autrefois. « Il est triste, disent les Américains, que les qualités qui ont élevé notre rare ei lui on l permis d'arriver où elle en est aujourd'hui soient précisément relies qui perdent tant d'enfants ! » Faisons-leur donc crédit ; donnonsleur du champ pour qu'ils se détendent et sortent

d'eux-mêmes toute leur énergie pour le bien de tous. Et, pour cela, apprenons nous-mêmes l'art de gouverner les enfants : les gouverner et non les gâter. Les aimer, sans doute, mais surtout les préparer à vivre. leur apprendre non pas seulement le prix du travail, mais le prix du loisir, leur apprendre a jouer. Éducation nouvelle qui se fera d'elle-même, disait-on? non ! elle exige, au contraire, beaucoup d'attention pour qu'elle substitue peu à peu la discipline, l'apaisement social aux pires impulsions.

11 faut matériellement aussi beaucoup d'espace à l'enfant, de l'air, de la lumière, de la nature, des arbres, du gazon, des fleurs, des oiseaux, tout ce qui vit en un mot. Il lui faut du calme surtout, pour qu'il s'épanouisse au lieu de frémir. 11 faut le soustraire à la trépidation de la vie moderne. Ces besoins sont devenus une obsession, même dans la vie de famille où les enfants dorment la fenêtre ouverte, autant que possible, sur des jardins; où tout le monde s'entraîne à camper sous la tente, dans la montagne, à s'isoler dans la nature. Je l'ai compris, une fois pour toutes, quand, ayant rencontré à Syracuse, dans le jardin d'une de nos amies, son enfant, presque un nouveau-né, de quelques mois, tout seul, exposé comme Moïse dans son berceau, au fond de sa petite voiture, dans le parc, je marquai mon étonnnement, et quand on me répondit : « C'est par ordre du médecin ; la tranquillité lui fait grand bien : sa mère l'énervé!! » C est la nature qui reprend ses droits; c'est encore et une fois de plus l'inspiration de Rousseau. Mais comment donner de l'air et du calme aux misérables êtres nés pour ainsi dire dans la rue, vivant dans la rue, couchant

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dans la rue, et quelle rue !! Car c'est là un des problèmes désespérants de la civilisation, ce contraste entre l'extrême progrès des classes aisées et l'extrême misère, la dégradation des classes pauvres. C'est pour atténuer ce contraste que se sont formées ces associations admirables qu'on appelle : Associations des terrains de jeu, « Playground associations ». Ces associations ont déjà des résultats infiniment heureux dans le présent, mais elles en promettent de bien plus considérables. Leurs fondateurs ne s'y trompent pas. C'est pour demain qu'ils travaillent ; ils disent : la civilisation future est liée au succès de cette gigantesque entreprise.

Gigantesque en effet. Il y a des branches de la Playground association partout, dans toutes les villes qui se respectent ; elles vivent toutes exclusivement de souscriptions particulières et leur administration est composée de volontaires. Elle a un journal, une revue mensuelle très intéressante : The Playground. Son siège central est à New-York. 1 Madison Avenue, mais c'est dans l'intérieur du pays que je l'ai vu vivre, soutenue par une véritable passion privée, municipale et nationale. Elle pose brutalement le problème : le jeu est nécessaire comme le travail; où l'enfant peut-il jouer? Réponse : Pas même dans la rue. Dans ce cadre, dans cette prison qui t'enserre, et où mille dangers le menacent, vous arrêtez son développement. Trouvez-lui le champ dont il a besoin.

L'histoire «les têtards esl ici classique; je n'ai pas vérifié ses conclusions ; je la rapporte simplement : Vous prenez plusieurs jeunes têtards de même âge et de même force, vous les placez dans de petits fia-

cons de tailles différentes: ceux qui vivent dans le plus grand flacon deviennent les plus grands et les plus forts, ceux qui vivent dans le plus resserré sont les plus petits et les plus faibles.

De même les enfants; chétifs, malades, ils se préparent à encombrer les hôpitaux et les tribunaux; ils vous coûtent très cher au lieu de vous rapporter. En vain vous constituez pour eux vos tribunaux d'enfants, vos conseils de tutelle, etc., tout cela est beau, mais insuffisant; vous essayez de réparer ce que vous auriez dû prévenir...

Ainsi, dans toutes les villes, aujourd'hui, sont aménagés ou réservés par les soins de l'association, des jardins, des terrains vagues, des tas de sable, des mares où barbottent les enfants en été, des gymnases, des piscines où ils nagent à tour de rôle, garçons et filles, sous la surveillance de maîtres nageurs; des potagers où ils s'exercent à cultiver des légumes, des fleurs ; des tentes où ils se réfugient en cas de mauvais temps ; des ateliers où les garçons apprennent, par exemple, le métier de charpentier, où les filles fabriquent des fleurs artificielles, où ils jouent même à de petits jeux de société, au billard ; de grandes salles où ils apprennent à danser, à lutter ou bien à écouter de la musique ; on leur organise des concerts. Le premier concert, c'est la lecture, et mieux encore, car la lecture est ennuyeuse : une jeune fille gaie, ■ — toujours la gaieté, l'encouragement, la confiance dominant tout enseignement, — une jeune fille se tient debout en face de tout ce petit peuple assis, les petits garçons d'un côté, les petites filles de l'autre, et elle leur raconte des histoires. Oh ! les belles histoires! comme ces enfants les

écoutent! avec quel ravissement ils sortent d'euxmêmes, s'évadent pour imaginer, croire, rêver..; on leur choisit aussi les lectures à faire, les livres ou les journaux qui ne souillent pas leurs âmes trop tôt; on leur apprend à coudre. Les plus beaux jours sont ceux où on les ldche dans un champ pour jouer aux Indiens, faire des feux!... Les Américains, qui ont brûlé tant de forêts et de prairies, sont honteux de voir punir cet instinct légué à leurs enfants, et ils l'immunisent en leur permettant les feux de bivouac; de même que le ballon, le jet de la balle, font dériver en sport excellent leurs instinctives habitudes de la petite guerre.

On organise aussi pour eux des excursions, des écoles de vacances ; on s'ingénie à exercer leur activité, au lieu de la comprimer, à lui fournir le plus d'aliments possible; on va au-devant de leur curiosité.

Un de ces Américains que je ne puis oublier est le vénérable D1' John A. Brashear, d'origine française, (Brazier), directeur de l'Observatoire de Pittsbui j^. C'est lui qui a rédigé cette belle épithaphe spintualiste pour le tombeau où sa femme l'a précédé : « Nous avons tant de fois regardé ensemble les étoiles que nous ne craignons pas la nuit. » Ce vieillard, alerte et gai comme un jeune homme, dépense, lui aussi, sa vie à aimer les enfants ; il leur ouvre toutes les semaines son observatoire, et lui-même, avec cette bonne grâce et cette simplicité des vrais savants, il leur fait les honneurs du ciel.

Un autre grand vieillard américain dont la bien* veillance me fut précieuse, John Bigelow, libre échangiste impénitent, ancien Ministre des États-

Unis à Paris, vient de mourir nonagénaire ; je l'ai revu à New-York, peu avant sa mort ; il dictait encore à des reporters des plaidoyers pleins de force et de bonté pour la défense de la femme et de l'enfant ; il inaugurait la bibliothèque admirable de New-York où des salles spéciales de lecture sont réservées aux enfants.

J'ai vu, sous la conduite d'une mère de famille qui fut mon bon génie, à Pittsburg, un spectacle qui m'a ému plus que je ne puis le dire : la grande fête ou « Pageant » offerte aux enfants par la Playground association, au mois de mai. Toutes les écoles de la ville, filles et garçons, par tous les moyens, chemin de fer, tramways, omnibus, automobiles, voitures, charrettes ou bicyclettes, avaient été mobilisées et concentrées dans l'immense stade à ciel ouvert où 40.000 spectateurs se passionnent en temps ordinaire pour le Base-Bail. Cette fois les spectateurs étaient les enfants ; placés avec quel ordre ! par quel miracle d'organisation ! Je frémissais en pensant aux responsabilités des instituteurs et institutrices. Mais non : rassurante menace, une précaution avait été prise : des pancartes avertissaient que la police se chargerait de ramener tout enfant qui s'égarerait àla sortie... et je n'ai pas vu un accident. Au premier rang on avait placé les enfants estropiés, intirmes, à jambes de bois ou à béquilles, ou dans des sièges roulants.

Quel spectacle attendait ces milliers d'enfants? La comédie. Mais une comédie gigantesque et jouée par leurs petits camarades. Et quelle comédie ! une belle légende, avec une moralité, non pour eux, pour les parents...; car ce sont toujours les parents aux

États-Unis, qui sont coupables des fautes des enfants.

Mais attention ; on commence. Un grand silence. Tous ces petits êtres sont penchés, les yeux fixés vers un même point, l'entrée du stade, tout au fond, bien loin ; et voilà qu'au son d'une musique d'orchestre apparaît un joueur de musette, un joli berger. Ce berger n'est autre qu'une des jeunes institutrices de Pittsburg. Il s'avance, et on voit tout de suite que c'est lui qui va tenir le grand rôle, exercer la grande action Grande, en effet, caria ville que figure la scène est prise d'assaut, envahie par les rats ! impossible de les chasser. Vainement le grave conseil des échevins s'assemble et délibère ; il ne sait à quel saint se vouer; son impuissance est complaisamment soulignée par les cabrioles des rats qui le bravent et courent partout! Ce sont les petits garçons qu'on a, bien entendu, déguisés en rats; déguisement sommaire mais expressif: un fourreau dr toile grise terminé par une longue queue et coiffé de deux oreilles bien pointues au-dessus du visage découvert et radieux de l'enfant. Gomme ils gambadent à quatre pattes ! Comme ils se poursuivent, se croisent, se bousculent! Il y en a, il y en a, plus qu'on ne peut en compter ! A chaque bond des petits rats, les immenses galeries semblent sursauter elles-mêmes ; le public entier gesticule, crie, applaudit, s'amuse, s'amuse ; jamais on n'avait autant ri.

Mais le conseil des échevins (init par prendre un parti ; il appelle le joueur de musette qui sait l'art de charmer les rats ; il fait marché avec lui pour qu'il les entraîne jusqu'à la rivière où ils se noieront.

400 LA POUSSEE IDEALISTE

Le berger joue son plus bel air ; tous les rats le suivent et s'en vont. On connaît la vieille légende dont s'est inspiré Browning, et l'ingratitude des échevins: une fois débarrassés des rats, ils ne tiennent pas leur parole et ne veulent plus payer au berger le prix convenu ; ils marchandent ; et alors le berger, pour les punir, se retire en jouant encore de la musette, et cette fois ce sont tous les enfants de la méchante ville qui partent à sa suite. Et c'est ici que commence la moralité américaine, la seconde partie du «pageant».

Les enfants émigrés, loin de se plaindre, sont très heureux, bien plus heureux que chez eux, parce qu'ils ont trouvé un terrain de jeux. On les voit s'ébattre, danser, chanter en compagnie des fleurs, des papillons, des grenouilles, des oiseaux, toute la nature animée, représentée par d'autres enfants costumés... Et alors le joueur de musette, pour toute vengeance, invite les parents à assister à la joie de leur enfants. Les parents viennent, et c'est le dénouement : ils découvrent ce qu'ils ignoraient, les pures joies de la nature ; une vie nouvelle commence pour leurs enfants, pour eux, pour leur pays. Et tous ensemble rentrent en ville, avec le berger, chantant en chœur : « Liberté, paix et pureté. »

Les galeries alors se vident au son de la marche des terrains de jeux ; tout ce réservoir de jeunesse s'écoule tranquillement par de nombreuses et larges issues vers la place où chacun va retrouver le véhicule qui le ramènera chez lui.

J'ai félicité, remercié les organisateurs de cette réunion d'enfants. Bien aveugle est celui qui n'apercevrait pas la grandeur des services qu'ils rendent et

la portée de ces œuvres nouvelles, multipliées en si peu de temps aux États-Unis où elles régénèrent les enfants et, par les enfants, les parents. Ces œuvres existent ailleurs ; leur bienfait n'est pas limité à un seul pays ; elles répandent au loin leur contagion. En Angleterre, en Allemagne, en Scandinavie, surtout cette contagion est général*' ; en France elle est déjà sensible; elle a coïncidé avec le progrès de la liberté et de la paix, avec des lois protectrices du travail, avec le triomphe de nos routes, avec la renaissance des sports, avec la bicyclette, l'automobile, l'aviation ; c'est une révolution insoupçonnée qui agira sur les corps et sur les idées, sur les mœurs; elle nous disciplinera, nous donnera l'esprit public qui nous fait défaut. Déjà les associations de terrains de jeux essaient de se former et de faire entendre leur voix à Paris où les fortifications condamnées feront place à une ceinture de parcs publics ; déjà se sont acclimatées avec une prodigieuse rapidité les associations de Foot-ball, en attendant celles de Base- Bail ; plus péniblement se forment les associations des Cités jardins, des jardins d'enfants, d'eugénique, celles des espaces libres et d'assainissement el celles de la transformation des villes : mais le progrès, si lent soit-il, n'est pas contestable ; des questions nouvelles naissent chaque jour devant l'opinion et s'imposent aux pouvoirs publics, au parlement ; la lutte pour le relèvement de la femme el de l'enfant, pour le soutien des faibles, cesse d'être un mot ; les campagnes contre la tuberculose, contre l'alcoolisme, contre la pornographie, contre la traite des blanches, restées longtemps platoniques, deviennent populaires, elles seront bientôt nationales, eu m me fleuris

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senl la mutualité, les retraites, les entreprises d'assistance et d'hygiène préventives opposées au vieux remède de la charité : transport des ouvriers à bon marché dans la banlieue ; suppression des logements insalubres, construction des habitations ouvrières, constitution du bien de famille, colonies de vacances, sanatoria, que sais-je encore ?

Vous ne limiterez pas ces progrès à un seul pays ; ils s'épanouissent, comme la lumière de la vérité, au-dessus des frontières; ils ne tarderont pas à se répandre et tendront à se niveler dans les pays les plus civilisés qui gagneront les autres par leur exemple. Toutes ces associations nationales, par la force des choses, s'inspireront les unes des autres ; elles auront besoin les unes des autres ; elles se grouperont, comme a fait déjà celle des jeux olympiques, par exemple. Ce n'est pas encore l'union, la fraternité, mais c'est l'émulation, souvent même la camaraderie, l'amitié. Chacune de ces associations a sa patrie, mais elles ont toutes un même idéal. Réunissant la jeunesse d'abord, conservant avec le temps la sympathie des hommes faits, puis des vieillards, elles vont préparer, sans le vouloir peut-être, sans y penser, mais avec une efficacité d'autant plus irrésistible, une ère nouvelle de relations internationales; elles ne permettront pas aux gouvernements de déclarer la guerre à la légère.

Ce sont là de grands changements qui en font prévoir de plus grands encore. C'est une religion qui naît, qui se développe avec l'enfance et par l'enfance, dans le respect du droit de chacun, au bénéfice des plus faibles, dans le culte de la liberté, de la justice et du devoir. Cette religion laissera subsister

ou mourir les autres ; elle sera si humaine qu'elle n'aura même pas besoin de porter un nom ; ce sera la foi commune dans le bien, celle qui nous divisera le moins, celle aussi qui sera l'application la plus fidèle de la vraie parole chrétienne : laissez venir à moi les enfants.

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