PITTSBURG
voir ses monuments gigantesques d'éducation élevés par la générosité civique, parmi des terrains encore vierges, à voir tant d'institutions imposantes qui d'ordinaire couronnent des villes que les siècles ont achevées, à voir l'activité, la vie de sa population, le nombre dos jeunes gens et des jeunes filles qui fréquentent son institut grandiose et ses collèges techniques, à voir le nombre des enfants qu'elle envoie à l'université, à l'école, dans les playgrounds, on se rend compte que cette grande ville n'est encore qu'à ses débuts. Elle fermente, elle fume, elle flamboie; elle est l'avant- garde de lavant-garde. N'était-elle pas prédestinée à ce beau rùle par son atavisme, par sa situation naturelle ? Son emplacement, comme celui de Saint-Louis, comme tant d'autres, avaii été choisi par nos pionniers: choisi pour les autres j une fois de pins; — c'est là que s'éleva d'abord Fort Duquesne, débaptisé par les Anglais et appelé depuis Fort Pitt, d'où Pittsburg. On ne pouvait pas mieux trouver que ce promontoire escarpé, cet éperon de roche et de fer, ce vaisseau formé par le cours de deux fleuves se réunissanl en un seul, l'Ohio, le grand chemin que nous connaissons. Entre ces trois fleuves qui semblent l'entraîner, la porter, Pittsburg se dresse fièrement : ou dirait qu'elle marche avec eux; elle suit le grand courant qui mène de l'Atlantique et des mont- Uleghanys à la vallée du Mississipi, au golfe du Mexique, à l'Isthme de Panama.
Mais le cours dea eaux ce n'est pas assez; il lui faut îles fleuves nouveaux, des fleuves d'acier plus rapides et plus nombreux que les rivières naturelles; et ces fleuves nouveaux ont leur souree dans ses
entrailles. Ce sous-sol de la Pennsylvanie n'est que richesse, houille surtout, gaz naturel ; au-dessous des champs semés de blé s'étendent les champs de charbon, et, au-dessous encore, les champs de pétrole. On trouve le charbon presque sous ses pas, en traçant les rues nouvelles, en creusant les fondations des maisons.
Ainsi les usines se sont élevées ; les hauts fourneaux font couler dans leur creuset la fonte qui devient le fer, l'acier, toutes les variétés de l'acier. Par milliers et par milliers de kilomètres, les rails de Pittsburg sortent en fils rouges de ses laminoirs pour aller s'accoupler et s'aligner sur la surface du continent; à charge de revanche, ils font la cueillette du minerai dont les fourneaux sont affamés et ils le ramènent à Pittsburg. Ce minerai se trouve surtout au nord-ouest, à l'extrémité du lac supérieur, — « Fond du lac » — autour de Duluth (du Lude), autre centre privilégié. Là, le minerai de fer est si prodigieusement abondant que la machine va le ramasser presque à fleur de terre, avec son grand bras qu'un seul homme étend, abaisse, relève et dirige, et, au bout de ce bras, une étrange main gigantesque, griffe, pelle et cuiller à la fois, qui va fouiller le sol, le saisit, l'emporte et Tentasse dans les cuvettes d'un immense train toujours renouvelé et qui, une fois plein, va se renverser de lui-même et se vider, du haut du quai, au fond des bateaux faisant le service des grands lacs. Nulle part, je crois, n'a été mieux comprise qu'à Duluth la collaboration automatique des trains et des bateaux, l'un chargeant l'autre. De toutes les photographies que j'aimerais à publier à l'appui de mes impressions, aucune n'est
PITTSBDBG 409
plus parlante que ces immenses « ore docks » où viennent se ranger les bateaux accostés à une charpente monumentale de madriers à trois étages. Cette charpente, est couronnée d'un long balcon d'où les trains, en passant, laissent couler leur minerai dans les bateaux comme ferait l'eau d'une citerne. Ces bateaux passent du lac Huron dans le lac Erié et déchargent leur contenu dans d'autres trains qui les attendent à Cleveland d'où ils gagnent Pittsburg. Là encore le mariage des voies ferrées et navigables; car Pittsburg est un grand port fluvial, trop souvent même inondé, comme la plnpart des villes du bassin du Mississipi. Là se vident simultanément des chapelets in Unis de trains et de bateaux, remplis à qui mieux mieux de tout ce qui va s'entasser dans les hauts fourneaux, pierres calcaires, minerai, charbon. Les usines se partagent tous ces chargements, y ajoutent la flamme du gaz naturel, mélangent, brûlent, soufflent, fondent, martellenl, forgent. Le ciel s'embrase. Adieu le ciel virginal de Fort Duquesne ! Le rêve de nos pionniers n'est plus que fumée; vivant symbole : au delà du rêve, derrière la fumée, les réalisations naissent. Et quelles réalisations! La flamme; une vitalité formidable se dégage du sol que le génie de l'homme a fécondé; c'est le mouvement dans tous les sens, de l'Est à l'Ouest, au Sud, au Nord ; c'est la force, c'est la vitesse, c'est l'apothéose du fleuve dont il semble que toute cette fumée brûlante soit l'haleine et monte au ciel comme un encens C'est l'apolbéose de l'initiative.
In cri d'admiration pour l'œuvre de 1 homme s'échappe des lèvres du voyageur en face de ce spectacle ; un cri de confiance aussi dans l'avenir d'un
peuple si jeune et qui a su déjà s'organiser ainsi ; car c'est maintenant en face de ces fournaises et de ces problèmes que saute aux yeux l'urgence de l'éducation, de l'organisation sociale, municipale, collective ou privée, sans laquelle tous ces forces seraient désordre, anarchie. « Nous avons tiré parti de la terre, de l'air, de l'eau, du feu, mais il reste à présent l'essentiel : tirer parti de l'homme, de l'enfant. » Tel est le devoir de demain. Un de mes collègues du Parlement Français assistant avec moi, en 1907, à ce spectacle de l'émulation des activités à Pittsburg, s'écriait : « Nos fils ne seraient pas à plaindre, s'ils vivaient ici. » Ce cri du cœur, répété par bien d'autres, aux États-Unis, en dit long.
Mais continuons : comment s'arrêter entre ces fleuves d'eau, de charbon, de fer, d'acier ; profitons, faisons profiter mon pays de cette grande leçon de choses qui passe devant mes yeux.
Donc, penser, agir, travailler, produire, ce n'est qu'un commencement, la mise à pied d'œuvre : échanger, circule]1, gagner des clients, des relations, voilà maintenant ce qui presse. Nos ressources naturelles partout surabondent ; ce qu'il faut maintenant ce sont des transports, encore des transports; c'est là le grand effort de notre temps ; au besoin de lien moral, intellectuel, économique qui s'impose à tous les pays, correspond le besoin matériel de transports nouveaux ; l'homme n'admet plus de territoires inconnus et infranchissables, plus de mers fermées ; il perce les montagnes, les isthmes, il fait passer sur les continents et les océans des ceintures sans nombre de trains et de paquebots, et il les relie entre elles. Par les miracles de la science et les progrès