III. LA CONCURRENCE DU CANADA
La victoire semble certaine; mais non, la course aux transports n'est pas nationale seulement, elle est stimulée aux Etats-Unis, comme ailleurs, par la concurrence étrangère. J'ai pu la suivre distinctement à Buffalo, ville frontière. Rien de plus facile. Il suffit de quitter le sol américain et de passer sur la rive gauche canadienne du Niagara. Là, tout de suite, apparaît ce qui reste à faire aux Etats-Unis pour ne pas se laisser distancer: là. surgit une
activité rivale de toutes les activités rivales que nous venons d'admirer ; là, s'applique l'éternelle loi du progrès dépassé par le progrès. Les Américains sont nos maîtres en activité, mais rien ne dit que leurs élèves, s'inspirant d'eux pour mieux faire encore et profitant de leurs expériences, ne prendront pas part à la course avec une confiance plus jeune encore, avec un outillage chaque jour perfectionné, avec des hommes, des ressources et des chances nouvelles.
Déjà la comparaison entre les deux rives du Niagara est inquiétante. Du côté américain, le moins bien partagé, il est vrai, — la chute la plus puissante appartenant au Canada, — le désordre de l'exploitation à outrance a laissé ses traces: l'amoncellement des usines et des constructions improvisées pour utiliser les forces est barbare. Elle donne, en très grand, l'impression d'une de ces villes parasites turques profanant la majesté des temples sacrés. La ceinture de végétation, de rochers, de cascades et (I Vaux vives qui encadraient le cirque incomparable où les eaux bleues viennent se perdre en tourbillons et en fumée, tout cela a été saccagé, souillé. De braves gens, aujourd'hui, — ce sont ceux qui me conduisaient, — essaient de réparer le mal et de plaider pour l'art, pour la nature, pour l'intérêt bien compris et pour l'honneur de leur pays ; un parc a reconquis le droit de verdir sur la rive américaine en amont des chutes ; un intendant fort intelligent, instruit par nos pépiniéristes d'Orléans et d'Angers, est chargé de réparer de son mieux le mal fait; c'est un progrès dont il faut savoir grand gré à l'esprit public qui l'a provoqua ; mais, en aval, les barbares
étalent leur victoire impunie; ils ont réussi à ruiner la rive, la réputation même du Niagara.
Du côté canadien, tout n'est pas parfait; la complaisance administrative a laissé élever, juste dans la perspective des chutes, des pavillons tyroliens, des poteaux munis de fils bien mal placés; mais ne soyons pas trop exigeants ; — Paris a bien dressé, dans la majesté du soleil couchant, le triste palais du Trocadéro, digne du souvenir qu'il commémore, — et reconnaissons que les Canadiens ont relativement respecté le Niagara. Leur parc est beau, leurs usines sont tout à la fois les plus puissantes et les plus modestes, elles se dissimulent; elles sont la vraie force ; celle qui passe inaperçue. C'est une supériorité manifeste. La profanation du Niagara américain est une des erreurs du passé des États-Unis ; elle a été un défi inconscient jeté à la vraie civilisation.
Mais le Niagara n'est qu'un point de l'activité canadienne ; allons plus loin, voyons, écoutons.
Le Canada jouit d'un singulier privilège; les hommes l'ont négligé; leur avidité se portant au sud, vers le pays le plus facile à exploiter, a fait la grandeur comme aussi la faiblesse des États-Unis, enrichis et saignés à blanc. Le Canada a souffert pendant plus d'un siècle du discrédit dont nous l'avons couvert par ignorance et par calcul, pour justifier notre abandon. Nous en sommes restés longtemps au mot de Voltaire : quelques arpents de neige ! La neige même ne suffisant pas, le Canada fut enseveli sous notre dédain. Double protection qui fut son salut et fera demain sa fortune. A la faveur de cette disgrâce, le Canada a économisé les richesses
naturelles que les Etats-Unis ont gaspillées. Il n'a pas à réparer les fautes commises par ses voisins, il profite de leurs erreurs; il est devenu à la fois un immense territoire réservé et le champ des expériences Les plus modernes. C'est la table rase, avec le bénéfice d'un essai antérieur fait à vos côtés, sous vos yeux, avec la première leçon du passé dans ce nouveau monde, avec le secours, en outre, des découvertes les plus récentes de la science. Ce que nous avons vu dans les États de l'Ouest, aux États-Unis, la volonté de s'affranchir des routines de l'Est, nous le voyons, a plus forte raison, au Nord, dans le Canada tout entier, particulièrement dans les Etats du Centre ri de l'Ouest. Et n'oublions pas que l'ensemble du Dominion Canadien est plus étendu que toute la surface des États-Unis; il occupe plus de la moitié de l'Amérique du Nord. Je sais bien que la neige et la glace couvrent la majeure partie du sol canadien pendant une bonne partie de l'année et qu'il est des hivers qui se prolongent et aussi des gelées précoces. Mais quatre mois, en moyenne, de chaleur el de longue clarté suflisent pour mener les récoltes à maturité; sous les fleuves glacés, la force de l'eau courante ne cesse pas d'alimenter les usines; les forêts immenses ne cessent pas de fournir leur bois de construction, leur pâte à papier, les fourrures , la neige tombe d'ailleurs peu dans le nord et n'empêche pas la marche des trains, l'exploitation des mines; elle conserve, par contre, quantité de produit-, ;i commencer par ceux de la chasse et de la pêche qui alimentent les marchés de Londres : la neige est, en outre, un chemin. A entendre les Canadiens, leurs neiges seraient l'une de leurs principales
richesses. Le pelit nombre de la population et, par suite, la rareté des capitaux, voilà présentement la vraie faiblesse du pays, mais c'est l'histoire du développement des États-Unis qui recommence, et là encore, le Canada profitera des expériences de son voisin. La quantité de la population l'intéresse moins que la qualité; il choisit, comme le font aujourd'hui les Américains, ses immigrants ; il n'admet que les plus sains physiquement et moralement, les plus jeunes, les plus aptes à réussir ; il repousse avec la rigueur que l'on sait tout ce qui lui parait « indésirable » ; son immigration a pour origine, comme celle des Américains, une élite d'énergies européennes, et cette élite a fait souche ; le sang des pionniers français n'a pas été versé en vain; il ne craint pas la comparaison avec le sang des puritains anglais mêlés aux « chevaliers » du sud des États- Unis; les Laurier, les Louis Jette, les Cartier, les Marchand, les Gouin, sont à eux seuls une richesse pour un pays. Le nombre quand même ne manque pas : il paraît très faible à côté des progrès des États-Unis, mais il augmente régulièrement. Les États-Unis vont atteindre 100 millions d'habitants. Depuis la guerre de Sécession leur population s'est accrue de plus d'un million d'âmes par an ; cet accroissement se fait sentir surtout dans la direction du Pacifique ; d'année en année le centre de leur population se déplace vers l'ouest. Tandis que la population américaine reste à peu près stationnaire dans cinq ou six États de l'Est ou n'a pas augmenté de 20 p. 100, 30 p. 100 au maximum, en dix ans (de (1900 à 1910), en revanche, elle a augmenté de 50 p. 100 et au delà pour tous les États qui bordent
le Pacifique et la frontière du nord-ouest, c'est-à-dire le Canada, qui en profite. Chaque année le courant de l'immigration déborde cette frontière et l'agriculture des provinces centrales canadiennes se constitue presque pour moitié, (on dit jusqu'à 250000 émigrants par an), avec le surplus des cultivateurs de l'ouest américain ; de même que les habitants de la Colombie britannique viennent, nous l'avons vu, pour une bonne part, de Seattle et des États de Washington et de POregon. On objecte que ces colons américains annexeront le Canada, comme ceux du Texas annexeront le Mexique. On n'annexe pas un monde, et les Etats-Unis résisteront à la tentation de renouveler, avant même d'avoir achevé leur croissance, les expériences d'expansion démesurée qui furent fatales à tant d'empires. Les colons Américains au Canada deviennent Canadiens, parce qu'ils s'y trouvent bien; ils s'appliquent le proverbe : « ubi bene, ibi patria » ; leurs vraies racines encore toutes fraîches sont en Europe plus qu'aux Etats-Unis.
Quoi qu'il en soit, le Canada, d'Halifax à Vancouver de l'Atlantique au Pacifique, a doublé, en trente ans, sa population: elle atteint, en 1911, le total de 7 204838, environ 2 millions de plus qu'en 1901, près de quatre fois plus que celle de la Norvège, mais douze fois moins que celle des Etats- Unis. L'intérêt de l augmentation de la population canadienne est moins dans le total que dans la répartition des chiffres par provinces; «'Ile atteste une augmentation proportionnellement plus grande encore qu'aux États-Unis en faveur des provinces de Pouesl central et de l'ouest. La Colombie britannique a doublé son total, passant de I786li7 habi-
tants en 1901 à 392 480 en 1911 ; de même, à peu près, le Manitoba, passant de 255 000 à 455 000 ; le Saskatchewan a quadruplé son total, passant de 91 000 à 492 000 ; l'Alberta l'a quintuplé, passant de 73 000 à 374 000 ; les pertes, par contre, dans d'autres provinces, sont insignifiantes ; l'Ontario augmente sa population de plusieurs centaines de mille habitants, de 2182 000 à 2 573000; la province de Québec, elle aussi, de 1648000 a 2 008000.
Le total même de l'augmentation de la population canadienne n'en reste pas moins de bon augure, si on le rapproche des débuts des Etats-Unis, lesquels n'ont accru leur population qu'à peu près dans la même quantité, pendant trente ans, de 1790 à 1820, soit deux millions environ tous les dix ans. Enlin il convient de multiplier le nombre des colons actuels par le grand nombre et la toute -puissance des machines, et c'est ce qui explique que Sir Wilfrid Laurier, regardant derrière lui et a côté de lui, ait pu dire sans forfanterie : « Le xxe siècle sera le siècle du Canada. »
Un autre signe certain du progrès de l'activité générale nous est fourni par la croissance des villes nouvelles; Winnipeg est passé de 42 340 habitants en 1901 à 128 157; Edmonton comptait 12823 âmes en 1901 ; ce chiffre, aujourd'hui presque quintuplé, s'élève à 57 045 ; Saskatoon est passé de 7157 à 51 145. C'est une ville construite sur des plans tout à fait modernes, une cité-jardin. Les villes relativement anciennes ont également beaucoup prospéré; Vancouver a gagné 100 000 âmes en moins de trente ans; Toronto en a gagné 317 538; Montréal 355.480. Ce dernier chiffre est édifiant. J'ai trouvé la ville
transformée en chantier depuis dix ans; elle se reconstruit: elle est le dynamomètre de la prospérité canadien ne, la clef de toutes les communications de l'ouest à l'est, la vraie capitale des trois provinces orientales, avec Toronto, Ottawa, Québec, avec ses fleuves magnifiques, taillés là aussi à la mesure de l'Amérique, le Saint-Laurent, l'Ottawa et les tributaires sans nombre de la baie d'Hudson. Mais c'est à Winnipeg que commence vraiment l'avenir, et, au delà du Manitoba, dans les deux provinces du Saskatchewan et de l'Alberta, et au nord même, à 150 milles d'Edmonton, où s'offrent de bonnes terres à blé : puis c'est la Colombie magnifique au climat attiédi par les courants du Pacifique...
Entre ces immenses provinces dont plusieurs sont grandes comme la France ou l'Allemagne, voilà que recommence l'émulation des produits agricoles, naturels, industriels; voici les forêts et les fleuves, le germe de tout le reste, les forêts sans limites, dont li> flottage amène au port, pendant quatre mois de l'année, les bois que le bûcheron abatsans interruption, ce bûcheron de race française, héritier de nos énergiques coureurs de bois, élément précieux de la colonisation canadienne ; toute l'année aussi travaillent les usines, grâce à cette autre énergie que rien n'arrête, celle de l'eau ; la pêche est une immense ressource, depuis celle de la baleine, jusqu'à celle du saumon, de l'esturgeon, de la truite ; la vente du poisson s'élève .1 -.') millions de francs par an ; plus encore celle du gibier, beaucoup pins encore celle des fourrures et des pelleteries. Le sport attire dans le pays des chasseurs, puis des colons. Plusieurs parcs nationaux, notamment celui de Banff, ont été
réservés. On commence seulement à connaître la richesse des mines, depuis l'or du Klondike, l'argent, le nickel, le cuivre, le cobalt, le pétrole, le charbon, jusqu'au fer de Fort Williams, le port rival de Duluth. Mais toutes ces richesses s'effacent devant celles de l'agriculture. En dépit de la rigueur de son climat, le Canada, à force d'observation et de patience, est arrivé à tout produire : les vergers de l'Ontario comme ceux de la Colombie exportent déjà des légumes, des fruits, pommes, pêches, prunes, cerises, mûris à la chaleur de quatre mois de soleil aux courtes nuits ; déjà les fabriques de conserves ont surgi; la vigne elle-même produit un vin doux que les Canadiens apprécient. Au nord de la Colombie et de l'Alberta, entre le grand lac des Esclaves et la rivière de la Paix, le surintendant des forêts, M. Elihu Stewart, conseille l'exploration méthodique de la région; dans le bassin du fleuve Mackenzie, le tributaire géant de l'Océan Glacial Arctique, le même fonctionnaire a vu le 15 juillet, les pommes de terre en fleurs, des petits pois mûrs, des tomates, des oignons, de la rhubarbe, des betteraves, des choux ; on avait déjà cueilli des fraises, du cassis, des groseilles. Des Indiens venus de la frontière de l'Alaska, avaient perdu deux de leurs chiens, morts de chaleur. Ces pays de températures extrêmes, jadis presque inaccessibles, les moyens de locomotion modernes permettent de les atteindre, d'y séjourner et de les mettre en valeur; quinze à dix-huit heures possibles de soleil par jour pendant trois ou quatre mois, c'est la richesse. Sans aller si loin, les fermes du Manitoba, — quelques-unes sont des fermes modèles, — deviennent. célèbres par leurs cultures diverses, celle
du maïs, du houblon, du tabac complétant celle des céréales; par leurs pâturages, où s'élèvent les chevaux, les bœufs, les porcs, les moutons ; par tous les produits de la basse-cour et de la laiterie, où tout se fait à la machine, depuis la traite mécanique, — assez discutable, — des vaches, jusqu'au couvage des poules, à la préparation du beurre, du fromage ; les abeilles elles-mêmes ont été acclimatées ; leur miel avait commencé par geler, mais on a su les abriter et les multiplier; — double avantage, elles produisent et elles fertilisent le pays. Plus à l'ouest, toujours plus à l'ouest, les ranches, les troupeaux, la prairie surtout, jusqu'au pied des montagnes Rocheuses. Cette prairie c'est le vrai grenier d'abondance du Canada ; c'est là que s'étend sans limite, sans obstacle, le pays du blé, — une France entière, une Hongrie de blé ; — cent jours suffisent pour le mûrir, et moins encore pour l'orge et l'avoine; l'espace gratuit, sans compter, sans maître, à perte de vue, le jour, la lumière, la chaleur sans discontinuer, puis un long hiver de repos où la terre se renouvelle sous la neige, pendant que vous pouvez vous absenter, voyager, disparaître vous aussi. Avec le mois de mars commence la culture. C'est bien vite fait. Les grands attelages de trente chevaux, à l'américaine, sont démodés; on a trouvé mieux : la vapeur ou l'essence. J'ai dit que chaque fermier avait son automobile. On compte dans les trois provinces centrales -v> 000 charrues à essence : on les comptera dans quelques années par ce niai nés île mille. Qui les arrête dans la plane' sans lin? Chaque machine tire derrière elle dix., douze, jusqu'à vingt socs, et laboure à la vitesse de o kilomètres à l'heure. Admettons
que ces chiffres soient exagérés ; réduisons la marche à 2 kilomètres. Une machine tirant 20 socs aura donc creusé 40 kilomètres de sillons en une heure, 400 kilomètres en dix heures, 4 000 kilomètres en six ou sept jours. Je suis rentré en France poursuivi par le souvenir de ces chiffres. Me voici chez moi, dans un riche pays agrcole ; je parle à mon fermier, bon travailleur qui cultive 30 hectares de terre où il use ses bras, ses chevaux, ses charrues ; je m'arrête au bord du chemin ; quelque chose d'étrange est là devant moi, dans un petit champ derrière le ruisseau : deux bras étreignent le manche d'un croc qui s'abaisse, fouille la terre, l'arrache, la retourne, puis se relève, s'abaisse encore, et ainsi pendant des heures et des heures, des années, des générations, depuis des siècles. . . ; et ces deux bras sont attachés à deux épaules penchées jusqu'à terre ; qu'est-ce donc ? Un vieux paysan français courbé en deux, qui creuse son sillon comme on faisait de son temps, comme font encore les anciens. C'est vous, père Monnier, lui dis-je ? Eh oui, c'est moi, répond-il gaiement, sans se relever, car il ne peut plus se relever. Et ils sont beaucoup ainsi qui ne peuvent pas se relever; beaucoup de vieux cultivateurs cassés en deux et qui, sans se plaindre, la tête tout près des genoux, continuent de creuser leurs quelques mètres de sillons, tandis que la machine canadienne défonce ses 40 kilomètres à l'heure...
Cette machine appartient au cultivateur ou il la loue. La même machine, les labours finis, herse la terre, l'ensemence, la roule, moissonne, fauche, lie, bat le blé, puis elle le transporte à la gare la plus proche, à moins que, par crainte des accapareurs, le
fermier n'ait achète <>u loué un hangar démontable, en plusieurs cloisons de fer-blanc, où il emmagazine son grain ; mais le plus souvent il s'en débarrasse; c'est si simple : la gare elle-même est munie de greaiers, d'elevators et de hangars ; il se fait donner un reçu constatant la qualité du blé ; et ce reçu c'est de l'argent, les banques l'escomptent, il peut l'envoyer en échange des marchandises qu'il a fait venir de l'est. A ses moments perdus, la machine élève l'eau, pompe, scie le bois, écrase le grain, les pommes de tcne. Chaque fermier est mécanicien, comme il sait, liiez nous, soigner les chevaux. Le fermier s'instruit d'autant plus qu'il est plus isolé. On l'y aide. Sans parler de l'Administration de l'Etat, des provinces, des villes qui font beaucoup, les compagnies decheminsde fer, dont il est le meilleur client, développent son éducation et, par conséquent, sa faculté de produire. Elles mettent en circulation des wagons spéciaux d'enseignement agricole : des wagons-écoles où elles <>nt réuni l'outillage nécessaire à des démonstrations pratiques et où de> professeurs bien choisis viennent, de gare en gare, donner des consultations, des leçons de chu-.'-, faire des conférences à jouifixe.
Grâce à ces progrès, la production du blé canadien est passée de 5 400 000 hectolitres en 1876 à 362 500 000 en 1909. L'exportation qui n'était en 1885 que de 2340956 boisseaux, B'esl élevé à 19741 350 en 1910. Chiffre dont la faiblesse relative s'explique par l'insuffisance des transports.
Et là recommence la merveille. Les Canadiens ont fait de véritables folies pour leurs chemins de fer. Un transcontinental c'était beaucoup, seinble-t-
il, pour faire concurrence aux lignes américaines ; ils en ont maintenant trois ; ce n'est pas assez ! La moitié de la récolte du blé, m'assure-t-on, est restée, l'an dernier, dans le pays, faute de pouvoir en sortir. Sir William van Horne, l'un des précurseurs, avec Lord Mount Stevens, des chemins de fer transcontinentaux canadiens, ancien Président du Canadian Pacific Raihvay, un homme d'action, d'initiative, d'entreprises toutes plus fécondes les unes que les autres, m'a expliqué, dans sa galerie de chefsd'œuvre européens et français, à Montréal, ce qu'il appelle le rôle des chemins de fer au Canada. Les chemins de fer ne sont gênés, dit-il, que par la surabondance du trafic ; c'est ici comme aux États-Unis : ce que vous a dit M. James Hill du problème des «terminus facilities» qui leur manquent est vrai partout. Nos installations, prévues pour vingt ans, sont insuffisantes en cinq ans. Il nous faut transporter nos gares de marchandises et de triage hors de la ville ; c'est peu de chose, comparé à l'essentiel, au plus urgent, c'est-à-dire les lignes. Là, nous ne ferons jamais assez vite ni assez grand. Le chemin de fer est le premier des pionniers; nos fermes, dans l'ouest, sont isolées les unes des autres ; elles doivent être à proximité d'une station de chemin de fer. >"os lignes doivent être assez nombreuses, dans les centres agricoles, pour que chaque ferme, d'un côté ou de l'autre, n'en soit pas éloignée de plus de quelques kilomètres, de 10 milles et même moins. C'est dire que des réseaux parallèles doivent s'étendre au minimum de 20 en 20 milles, de 10 en 10 milles, à côté les uns des autres ; et chacun de ces réseaux doit être relié à ses voisins. C'est ce qui se fera, ce
qui se fait ; et c'est à cette condition que nous pourrons transporter les récoltes qui se préparent. Sinon, nous continuerons d'être débordés, et la production ralentira son essor. Le mécontentement naîtra. Nos lignes transcontinentales poussent jusqu'aux Etals-Unis, au delà de Saint-Paul, leurs ramifications, mais elles ne nous suffisent pas ; elles ne sont elles-mêmes qu'un trait d'union entre les deux océans de l'Atlantique et du Pacifique, elles aboutissent aux grands villes nouvelles que nous avons créée de toutes pièces et où les attendent nos flottes, nos bateaux rapides ou lents; car la vitesse importe moins que le bon marché à bien des produits ; ces paquebots, cargo-boats, ou voiliers à quatre mâts, sont leur prolongement. Nous sommes le passage de la Cbine; la grande roule est ouverte dorénavant par où nos exportations vont se drainer, se multiplier, suivie le double courant de nos voies ferrées vers l'occident et l'orient. Ce double courant luimême, si actif soit-il, aura besoin d'autres courants complémentaires, auxiliaires ; loin de les redouter, nous les réclamons ; nous avons besoin du secours de nos rivières, navigables sur de longs parcours pendant les longs mois de l'été ; il n'en faut pas davantage pour ce qu'elles auront de produits encombrants à transporter, bois, minerais, céréales; nous avons besoin des lacs; nous ne pouvons vivre sans eux ; le tonnage des vaisseaux qui passent aujourd'hui par le canal de Sault-Sainte-Marie esl trois fois supérieur à celui du canal de Suez et la navigation des lacs six fois supérieure ; le transport seul du minerai dépasse M millions de tonnes. Nous n'aurons jamais trop de voies de communication canadiennes
ou américaines ; nous ne considérons pas les ports américains comme des rivaux ; Fort-AVilliam est en concurrence avec Duluth, mais tous deux sont nécessaires au développement de nos transports.
La navigation des lacs eux-mêmes devra être abrégée. Mon ami Dandurand, ancien Président du Sénat canadien, complétant les indications de Sir W. van Horne et celles de son successeur, Sir Thomas Shaughnessy, m'a fait entrevoir l'avenir des canaux au Canada ; il m'a montré la navigation passant du lac Érié dans l'Ontario par le canal Welland, beaucoup plus court que le canal américain. Le mouvement des canaux au Canada se chiffre en dix ans par o 665 259 tonnes en 1901, et 42 990 608 en 1910. Un vaste projet est à l'étude qui raccourcirait encore la route : les vaisseaux venant de Sault-Sainte-Marie, entreront dans la baie Géorgienne, et là, par la rivière aux Français et l'Ottawa, gagneront Montréal et l'Océan. Le trajet de Fort-William à Liverpool ne serait plus, par cette voie, que de 4 123 milles, soit 806 milles de moins que par New-York !
Est-ce tout ? Loin de là. A Québec, le premier ministre de la province, Sir Lomer Gouin, me raconte sa conversion aux chemins de fer de la baie d'Hudson. Cette baie d'Hudson que toute ma vie je n'avais peuplée que d'Esquimaux, de rennes, de glaçons et d'ours blancs (et je crois bien qu'il partageait mes préventions) est devenue une incommensurable ressource, à ses yeux, toujours grâce à ce parti pris de se contenter de quatre ou cinq mois dans l'année pour la culture et les transports, et de laisser huit mois à l'industrie.
Et d'abord ce sont les provinces anciennes qui
veulent étendre leurs frontières, se disent les unes et les autres sacrifiées et réclament chacune son hinterland jusqu'à la baie ; chacune aussi, plus ou moins son chemin de fer. Les deux partis libéraux et conservateurs se sont engagés à construire la ligne qui partira du Saskatchewan et du Manitoba pour aboutir, soit à Fort Churchill, soit à Fort Nelson : une partie déjà est construite jusqu'à Le Pas ; mais cela n'empêche pas l'ambitieuse Edmonton d'avoir également son projet, tandis que Québec vise, de son côté, la baie de Saint-James, Rupert Bay, très accessible par la grande rivière de Nottaway; ce n'est qu'une distance de 275 milles, cinq ou six heures de chemin de fer, pour aboutir à la jonction du transcontinental. Chacun a en vue deux objets qui se complètent : 1° les transports permettant de dégorger le pays du trop plein de ses produits et de les exporter à bon compte, du 15 juillet au lo septembre, en dépit des banquises, icebergs, etc., dont les Canadiens me semblent tenir peu de compte : 211 les richesses naturelles de l'eau et du sol, sur lesquelles je ne reviens pas. L'immense presqu'île d'Ungava, jusqu'ici figurée sur la carte comme un désert vierge de toute indication, est à elle seule un réservoir inépuisable de richesses. Et je renonce à objecter le froid, la latitude de cinquante à soixante degrés. On me répond, avec les géographes, que la latitude n'est pas tout et que d'ailleurs nous voyons en Europe, à cette même latitude, des pays très ricins et très productifs, la Hollande, l'Angleterre, I l-Vosse. <•(. au delà du soixantième degré, La Norvège, la Suède, la Russie septentrionale, etc. Les côtes seules de la baie d'Hudson sont d'ailleurs gelées en hiver, elle s'ouvre
donc sept ou huit mois par an à la navigation. Encore un peu et la voilà qui va faire concurrence à la navigation des grands lacs, arrêtés l'hiver eux aussi et si prodigieusement actifs en été.
Tout cela, à la différence de l'Europe, ira très vite ; les transports du Nord-Amérique étant fiévreusement stimulées par l'ambition d'établir leur grand courant de communications autour du globe avant l'ouverture du canal de Panama.
En écoutant ces hommes d'État et ces hommes d'affaires, des deux côtés de la frontière, m'exposer les colossales entreprises rivales qu'ils ont projetées et qu'ils mèneront à bonne fin, je pensais aux lenteurs que subit la France, pourtant si vive ; — non pas aux lenteurs nécessaires de l'étude et de la préparation méditée qui sont une de ses forces séculaires, non pas aux lenteurs de certains progrès que trop de hâte compromettrait ; — je crois au mérite de la lenteur ; je me défie du vertige de la vitesse ; la navigation à voiles, les moulins à vent ressuscitent ; le cheval reste indispensable à côté de l'automobile ; le bœuf, le mulet, l'àne, le chien, la chèvre, le renne, le chameau, l'éléphant continueront à remplir leur rôle de modestes transporteurs, depuis le centre de production jusqu'à la route, au port, à la gare ; ils resteront les petits ruisseaux qui font les grandes rivières ; — non, je pensais à la lenteur de nos résolutions..., à notre quasi-incapacité d'entreprendre, de notre côté de l'océan, d'autres travaux non moins urgents, beaucoup moins coûteux, beaucoup moins faciles, et qui sont le complément indispensable des initiatives américaines. Faute d'exécuter à temps ces travaux,
nous interrompons la communication et nous la laissons dévier. Je citerai un exemple, le port de Brest- La nature, toujours prodigue pour la France, lui a magnifiquement creusé ce port d'avant-garde, cette grande entrée naturelle qu'il suffirait d'aménager pour faire aboutir toute la circulation américaine et asiatique à Paris, au cœur de l'Europe centrale. Ce serait une économie de douze heures de traversée et la diminution de combien de risques de collisions dans la Manche ! Nos lourds cuirassés eux-mêmes trouvent le moyen d'entrer à Brest et d'en sortir, mais non les paquebots ! Il faudrait des phares, des cloches sous-marines, des voies ferrées, des quais, des travaux, une décision enfin qui s impose depuis des années. Nous attendons. Quoi ? que le temps passe et que le commerce lassé finisse par se détourner de la route naturelle que notre inertie lui ferme. Dirait-on que c'est nous pourtant qui avons percé l'Isthme de Sue/, conçu et commencé le canal du Panama! Nous sommes frappés d'une sorte d'impuissance de volonté commerciale.
Il faut dire. — et il ne faut pas se lasser de le dire, car cela explique bien des choses, — que la France vit sous le régime de la paix armée. Tout le mal vient de la guerre franco- allemande, ou .plutôt non. car la France aurait pris son part i d'une défaite dont son gouvernement impérial déchu a été plus responsable qu'elle ; elle aurait pardonné Sedan à l'Allemagne comme elle a pardonne Waterloo à l'Angleterre, mais le mal vient de la violation du
droit ; il est a la fois u\\ malheur et un signe de
progrès : en admettant que la France soil insensible aux protestations de l Alsace-Lorraine, la conscience
ÉTATS-UNIS d'aMÉMQOE. -9
universelle finirait par les entendre. La violation est imprescriptible ; l'Allemagne ne renoncera pas à une conquête à laquelle pourtant Bismarck lui-même répugnait, mais qui lui a coûté trop de sang ; et, d'autre part, l'esprit moderne ne peut sanctionner cette conquête. « De nos jours », a dit Benjamin Constant, en 1813, « Carthage aurait tout le monde pour elle. » Ce n'est pas la victoire, c'est la conquête qui a rendu le mal irrémédiable ; les Allemands ne se sont pas contentés d'être vainqueurs; ils ont « triomphé aveuglément de leurs succès », selon le mot de Franklin, et ce triomphe est une menace pour tout le monde ; le conflit est entre l'Allemagne et la France, mais il est, en outre, entre l'Allemagne et la civilisation moderne ; le problème s'est transformé avec le progrès des idées ; il est devenu une question de principe, une question morale plus que politique ; par là il est, en un sens, moins brûlant, mais plus grave, plus impossible que jamais à éluder. L'esprit de conquête est inconciliable avec l'esprit de notre temps, s'il n'a pas, au moins, pour excuse un service rendu à la civilisation ou l'acceptation du peuple conquis : il n'engendre plus que la révolte et l'insécurité dont tout le monde souffre. Sous ce régime, comment la France, comment l'Allemagne et les Etats que leurs intérêts ont solidarisés avec l'un ou l'autre, seraient-ils libres d'entreprendre les immenses travaux d'avenir qui passionnent les Etats-Unis? Ils sont écrasés, les uns et les autres, sous la double charge des guerres anciennes à liquider, des guerres futures à attendre ; la moitié de leurs ressources passent en dépenses d'antagonisme stérile. Le Canada et les États-Unis ont bénéficié de la
situation inverse, — jusqu'à présent ; — leurs luttes économiques, leurs concours de dépenses pour les chemins de fer et les lacs, pour leur outillage, leur saine rivalité féconde sont le résultat de cent ans de paix, ininterrompue, désarmée. Et que notre ignorance européenne des choses d'Amérique ne dise pas que cette paix a été facile à établir et à maintenir ! Le Canada, dernière colonie conservée dans l'Amérique du Nord par les Anglais après la guerre de l'Indépendance et celle de 1812 où ils brûlèrent le capitole de Washington, pouvait rester pour eux le chemin de la revanche, et pour les Américains une tentation, pour l'un et pour l'autre un sujet de continuelles querelles. Il existe en Europe peu de situations internationales plus délicates que ne fut, pendant un siècle, celle du Canada, éloigné de la métropole vaincue, limitrophe des États-Unis vainqueurs. Cela est si vrai que les Anglais profitèrent du déclin des armes Napoléoniennes pour reprendre l'offensive, en 1812, jusqu'au jour où, vaincus de nouveau, avant même d'être rejetés à la mer, à la bataille de la Nouvelle-Orléans, ils signèrent, à Gand, le traité de paix du 24 décembre 1814, ratifié le 17 février 1818 et complété par l'accord du 28 avril 18 17.
Et quel accord! Les deux frères irréconciliables se décidèrent à désarmer et ils désarmèrent! Les occasions pourtant n'ont pas manqué, à l'un et l'autre, de revenir sur leur signature ; ce fut d'abord la déclaration de Monroe, appel indirect à l'insurrection des colonies européennes non encore émancipées dans le nouveau monde: ce furent les encouragements de La Sainte-Alliance, les appels de Metternich, l'action même de l'empereur Alexandre Ier
contre « les jacobins des Républiques américaines, » action dont l'Angleterre pouvait trouver habile de profiter, au lieu de la décourager et finalement de la faire avorter, sous l'action puissante de son premier ministre Canning; l'Angleterre pouvait profiter aussi de la guerre de Sécession, du conflit de l'Alabama et de combien d'autres ; elle a mieux compris son intérêt, celui des cotonniers du Lancashire, elle a résisté à la tentation ; c'est un grand mérite, un grand exemple autant qu'un acte de sagesse. Les deux belligérants out respecté pendant cent ans la paix qu'ils avaient signée ; la paix complète, sans réserve, absolue. Ces mers intérieures qu'ils se disputaient, ces grands lacs., théâtre des batailles navales dont le musée du capitcle à Washington nous conserve le souvenir, sont devenus le champ clos de leurs luttes économiques, sans que, ni d'un côté ni de l'autre, un seul vaisseau de Sguerre, une canonnière y ait jamais reparu ; sans qu'un seul fort, un seul canon ait défendu cette longue frontière de plus de cinq mille kilomètres. Vous verrez à Québec quelques habits rouges, pour la forme, et quelques canons pour affirmer le loyalisme des Canadiens envers la métropole; j'ai vu également à Plattsburgh, à la frontière des États-Unis, manœuvrer l'armée américaine, comme je l'avais vue à El Paso, sur la frontière mexicaine, 'foule cette année, ou plutôt cette force de police du nord, comptait, si je ne me trompe, 800 hommes, un très grand luxe, chaque soldat louchant une solde d'officier. En fait ce sont deux grands pays réconcilie- sans armée.
Tous les Américains ne comprennent pas. cela va sans dire, la beauté de ce régime, mais ceux-là sont
une misérable exception; les vrais Américains ont trouvé leur interprète dans le sénateur Elihu Root, le grand avocat des Etats-Unis, l'ancien Ministre de la Guerre cl des Affaires étrangères, qui a soumis au congrès de Washington (novembre 1912) à l'occasion des préparatifs des fêtes du centenaire de cette paix, la motion suivante :
« Le 17 février 1915, cent ans après la ratification du traité, les deux. Parlements de Grande-Bretagne et des États-Unis suspendront ensemble leurs travaux pendant cinq minutes, exactement en même temps, afin que tout le monde de langue anglaise consacre ces cinq minutes à méditer les bienfaits de ces cent années.
« Un comité de savants sera nommé pour déterminer le moment où commenceront les cinq minutes dans les deux parlements. »
Grâce à cette paix de cent ans. les États-Unis el le Canada ont pu économiser bien des milliards el les consacrer à leurs œuvres respectives de création, de construction. Le Canada surtout : car si les États- Unis ont fidèlement observé leur traité de 1815, à I égard du Canada, ils n'eu ont pas moins dépensé par ailleurs t\>'< sommes folles, nous le verrons en terminant, pour leur armée et pour leur flotte el pour les pensions. Le Canada a pu ajouter à tous ses avantages celui de la moindre charge militaire, charge presque nulle jusqu'à présenl ; il n'a pas plus gaspillé ses jeunes gens el son argenl que ses mine- et ses forêts ; le résultai c'est naturellement une existence pins facile au Canada qu'aux États Unis el l'émigration du pays le plus imposé dan- le pays neuf.
Je n'ignore pas que les Canadiens menacent, eux aussi, de céder aux tentations que l'on sait et de commander, soit aux constructeurs anglais, soit, à la rigueur, à une industrie locale qu'il leur faudra créer de toutes pièces, au risque de ne plus pouvoir s'en débarrasser, des Dreadnoughts comme tout le monde, comme ont fait les Américains du Sud, comme ont fait les Turcs eux-mêmes... Ils y regarderont pourtant à deux fois ; et, s'ils succombent, comme cela n'est guère douteux, ils s'en tiendront à une manifestation de loyalisme envers la Grande- Bretagne, à une contribution plus ou moins forte, dont on ne se gène pas pour dire, même à Londres : « c'est de l'argent jeté à l'eau ! » ils n'iront pas plus loin. Si habile et si universelle que soit la propagande des fabricants de matériel de guerre, elle ne peut, dans les pays neufs, se dissimuler complètement sous un masque patriotique, elle apparaît telle qu'elle est, celle d'une industrie nouvelle, insatiable et qui vit aux dépens des autres, celle qui exploite la protection jusqu'à ses dernières limites, son dernier excès. Je ne vois pas les fermiers du Manitoba, encore moins ceux du Saskatchewan et de l'Alberta, qui ont quitté les États-Unis pour échapper à trop de charges, je ne vois pas cette émigration panachée de tous les pays, Irlandais, Ecossais, Français, Allemands, Autrichiens, Scandinaves, y compris même les colonies de Doukhobors russes, prélever sur l'argent qui déjà lui manque, et dont il faut payer ses charrues, ses écoles, je ne la vois pas prélever de quoi acheter ce qu'elle appelle déjà « ces flottes de fer-blanc », « tin fleet », démodées avant même d'être achevées. Je ne la vois pas non plus trouvant
pour ces (lottes les équipages dont l'Angleterre ellemême commence à manquer, — et la France bien davantage, — ces équipages de marins et de mécaniciens, pour lesquels il faudra embaucher, à quel prix! la main-d'œuvre rare; ces équipages qui videront l'atelier, les fermes, et feront monter les salaires, ces équipages inutiles enfin qui feront concurrence aux colons indispensables. La dépense aussi paraîtra très lourde autant que peu justifiée. On commencera par trois Dreadnoughts. Ce n'est rien, si on les compare aux flottes des Américains, mais c'est pourtant une dépense de premier achat d'environ 200 millions de francs, à répartir sur une population d'à peine 8 millions, — 25 francs par tête, — et, les plus pauvres ne payant pas, c'est une grosse charge pour l'industrie, pour le commerce ; mais ce n'est qu'un commencement. Il faillira entretenir, approvisionner, réparer, remplacer ces trois cuirassés, leur construire des docks, engager ces dépenses secondes, accessoires dont ne parlent jamais les gouvernements et qui sont énormes. 11 faudra des états-majors, créer une école navale, une caste militaire, un esprit militaire. Et cela pourquoi? pour opposer, le cas échéant, aux Etats- Unis, un simulacre de force? Il est vrai que l'ennemi serait l'Allemagne, disent les discours officieux: pourquoi pas le Japon? (et s'il en est ainsi, "les trois cuirassés achevés pour l'Atlantique, il en faudra autant pour le Pacifique). Acceptons ces faibles raisons ; admettons que la future marine canadienne ne sera qu'une contribution de loyalisme aux charges navales de la métropole : il faudra pourtant payer cette contribution ; elle pourra paraître
excessive à une colonie de jeune croissance; rappelons-nous que les États-Unis se sont révoltés, au xvmc siècle, pour ne pas payer les contributions exigées par la Grande-Bretagne. Il est donc probable que, pour tant de motifs concordants, on n'abusera pas au Canada des dépenses d'armements navals, et qu'ainsi la jeune colonie britannique jouira d'un avantage de plus, ajouté à tant d'autres, dans ses luttes avec les États-Unis. Il est possible aussi que les États-Unis soient eux-mêmes obligés de se modérer, pour ne pas perdre leur avance déjà compromise : car le commerce du Canada représente, me dit-on, 90 p. 100 par tête d'habitant, contre 30 p. 100 aux Étals-Unis. La lutte devient sérieuse.
Quoi qu il advienne de cette émulation entre les deux grands voisins de l'Amérique du Nord, elle paraît bien, cette fois, sans rivale dans le reste du monde. Mais non, c'est une apparence, et le reste du monde profite, à son tour, du progrès.
Voici les États-Unis menacés de la concurrence de toute la terre. C'est à quoi ils doivent réfléchir. Le Canada n'est pas le seul pays privilégié; il en est d'autres, ou très puissants ou très actifs, avec lesquels il faut compter. Je ne dis plus rien de la Chine dont on m'a reproché, jadis, d'invoquer les ressources, la population immense, comme un épouvantail, alors qu'on y devait trouver des raisons d'adopter en Europe une politique nouvelle d'entente et de coopération ; rien non plus du Japon militarisé
par l'Europe, menace de substituer nos défauts à ses qualités, arrêté par là, je le crains, dans son évolution bienfaisante : l'Extrême-Orieni n'es! pastoute la terre ; réservons donc celle inconnue. 11 nous reste '. de données certaines sur les activités qui suint ailleurs.
Les États Unis ne voient, ne connaissent que les États-Unis. (Test leur force el c'est leur faibb L'histoire el la géographie leur promettent beaucoup de surprises. La concurrence est partout. Sans sortir du nouveau monde, prenons seulement l'île de Cuba : il a suffi d'un homme de bien, nous l'avons vu. le généra] Wood, pour décupler, par l'instruction, la valeur de sa population, pour faire entrevoir comme possible la réalisation des promesses de ce paradis terrestre où s épanouissent avec les richesses d'une terre el d'un climat favorisés, l'intelligence, la grâce, la vaillance deses habitants; il a suffi d'une initiative privée, celle de Sir William VahHorne, pour doubler, décupler le prix de ses forêts aux. bois précieux, de ses mines, de sa production générale. Or, Cuba n'est qu'une île dans la région privilégiée des Antilles. Que dire de l'Amérique du Sud ? de son fleuve formidable, l'Amazone, encore dans l'enfance?
de la Plata .' Q lire du Brésil, du Chili, du Pérou,
delà République Argentine? El le continent africain, grenier, trésor du monde antique ' Pourquoi l'Egypte, les anciennes provinces romaines, aujourd'hui la Tunisie, l'Algérie, rendues à la colonisation, n'exporteraienl elles pas, comme jadis, après des des siècles<fle repos, leurs prodigieuses moissons '.' Le Nil a t-il cessé de féconder ses rives el son delta-? N'a-t-il pas lui-même ses grands concurrents, le
Congo, le Niger, le Zambèze, à peine explorés? Que sera, dans trente ans, l'Afrique, peuplée de machines, sillonnée de voies navigables, traversée de chemins de fer, du Maroc au Gap de Bonne-Espérance, de l'océan Indien àl'Atlantique ? L'Australie, la Nouvelle- Zélande, les Indes orientales anglaises, françaises, néerlandaises, ne contiennent-elles pas de richesses ? L'Asie Mineure, la Perse, la Mésopotamie, l'Iram, l'Indus, la Turquie d'Asie, ce qui fut la Turquie d'Europe, ce qui fut le berceau de notre civilisation, ne se'ra-t-il plus qu'un tombeau? La nature prendelle le deuil des crimes de l'homme? Non, elle en appelle de la barbarie ; elle renaîtra ; ellerenait déjà. Dans combien d'années tout cela? disent les sceptiques. Toutes ces concurrences ne donneront pas leur plein en même temps ; elles croîtront proportionnellement aux exigences de la consommation. Soit. Combien peu de temps cependant a-t-il fallu à la concurrence des États-Unis, avec des moyens d'action limités, au début seulement des découvertes modernes, pour bouleverser les conditions de l'industrie européenne? Mais n'attendons pas ; ne calculons qu'avec le présent, avec la concurrence de demain. Comptera-t-on pour rien celle de la Russie? Les Américains ignorent les Russes ou les traitent en quantité négligeable. Ils les jugent sur la forme de leur gouvernement et non sur leurs ressources, leur surabondance de population, leur génie. Leur jeunesse ne fait pas crédit à la jeunesse de la Russie. Quand le président Roosevelt a fait sa tournée de visites aux grandes capitales de l'Europe, il a été à Budapest, et il a eu raison, mais il a omis la Russie. Je ne cesse de le répéter aux Américains :
il faut compter avec les Slaves, avec les Russes. Vous pouvez envier retendue, la richesse encore vierge de leur sol, de leur mines, de leurs puits de pétrole, de leurs forêts encore intactes, la navigabilité de leurs grands fleuves, reliés par des canaux, de la Baltique et de la Mer Blanche à la Mer Noire, de la Dvina jusqu'au Dnieper et au Volga ; il faut compter surtout avec leur population dont vous n'avez aucune idée, vous Européens transplantés ici, car c'est une population autochtone, une population qui coule de source, et avec quelle vie, quelle passion ! Voyez ses artistes, ses penseurs, ses écrivains, écoutez ses musiciens. Suivez ses explorateurs. Que n'ont-ils pas fait ? Trempés comme l'acier par le froid, ils ont tout osé, tout entrepris: l'océan Glacial est leur frontière; il a failli être la couronne fermée de leur Empire. L'Alaska leur appartenait; leur Gouvernement poussa l'audace jusqu'à vouloir s'approprier la côte américaine du Pacifique et, rejoignant les possessions espagnoles, la fermer aux Américains. C'est une histoire qui n'a pas cent ans ! Ils ont reculé ; niais le rêve interrompu puis abandonné en Amérique, ils le réalisent en Asie. Réalisation magnifique de l'initiative humaine, si elle n'avait été lourdement gâtée par la faiblesse gouvernementale, par la guerre et par la révolution ! Si la Russie avait imité les États-Unis cl le Canada, si elle avait consacré à construire des chemins de fer el des '-anaux la moitié seulement des milliards qu'elle a gaspillédans sa guerre contre le .lapon, elle sérail déjà, sur l.' marché du monde, un concurrent bien redoutable : mai- -i'- réserves sont telles et les besoins de sa population toujours croissante -ont si modestes, qu'elle
aura vite répare ses fautes. La Russie n'en reste pas moins la Russie ; elle a vaincu le froid ; le choix seul de sa capitale sous cette latitude soi-disant inhabitable de 60 degrés, — 10 degrés au nord de Winnipcg et de Vancouver, — dit assez son mépris des obstacles qu'on s'est accordé si longtemps à croire insurmontables ; et le choix d'Arkhangel à 1 200 kilomètres plus au nord ? ce port de glaces qui, chaque année, alimente l'Angleterre de beurre, de volailles, de poisson, de fruits, et de grains, en concurrence avec ceux du Canada. Ces entreprises, déjà folles en apparence quand il s'agissait de l'Europe, n'ont été qu'un commencement; et voici tout un Canada d'Europe et d'Asie qui va prendre part à la course américaine. Voici la Sibérie, misérablement traversée par un seul chemin de fer à une seule voie, pauvre diligence, comparée à la course des transcontinentaux américains, voici la Sibérie qui se peuple, comme par un enchantement paradoxal, — d'une élite de condamnés politiques, et se cultive, s'éveille, participe à la vie générale du monde. Voici la Sibérie, avec ses grands fleuves légendaires, l'Obi, le Yénissei, l'Amour, qui n'attendent plus, comme le Canada, que les hommes et les capitaux pour fructifier ; et elle aura les hommes, elle les a, car les Russes, à la différence des Américains, jusqu'ici, sont, non seulement prolifiques, mais colonisateurs patients ; ils se font aimer des indigènes ; ils ne les font pas disparaître ou fuir devant eux, ils les associent à leur œuvre, les traitent fraternellement ; ainsi- la Sibérie devient un Empire plus vaste encore que l'immense Empire Russe, un Empire si jeune, si vivant, si entreprenant que son premier Ministre,
l'infortuné Stolypine, pouvait me dire, en 1909, à Saint-Pétersbourg : « Nous serons bientôt annexés par la Sibérie ! »
C'est ii Moscou que j'ai senti, compris, vu de mes yeux cet avenir : dans cette capitale du commerce de deux continents, de deux mondes. Nous étions à la gare, attendant le train pour rentrer en France. Attendant le train? Quel train ? Moscou n'est-elle pas assez mande ville pour être le terni i mis el le point de dépari des lignes russes pour l'Europe centrale et la France? Non. le train que nous attendions, excellent, régulier, malgré la neige, arrivait de l'Asie, de Krasnoïarsk, d'Irkustsk, de Vladivostok. Moscou n'était qu'une station sur son passage ! Ainsi toute la terre se trouve encerclée ; rien ne commence, rien ne finit, tout passe, tout continue, tout recommence. Que les Ktats-Unis prennent garde! Nul n'admire plus que moi l'activité' américaine, mais combien d'autres activités, depuis vingt ans, ai-je vu surgir et s'élancer à la conquête dos marchés du monde !
Les vieux pays eux-mêmes, piqués au jeu, se sont inspirés des innovations américaines; ils ont pris le bon, laissé 11 reste. Je dirai même que le progrès des vieux pays d'Europe, — particulièrement celui des grands l'Hais militaire-. — esl d'autant plus inquiétant pour les États Unis qu'il a été [dus difficile, pins contrarié par les charges que l'on connaît. Les américains ne soupçonnent pas l'incalculable avantage résultant pour leur production du seul t'ait
d'avoir tous leurs jeune- gens au travail, tandis que
ceux de la France ou de l'Allemagne, par exemple, -«•ut ,:i la caserne pendant deux, ans, pendant troisans.
Que serait-ce si les Etats-Unis devaient lutter avec l'Europe à égalité !...
L'Angleterre distendue, éclate sous ses charges ; elle vit pourtant de sa force acquise, et avec quelle prodigalité ! L'Autriche, l'Italie, — ces deux alliées !! — s'épuisent en rivalités d'armements dirigés en fait l'une contre l'autre et, malgré tout, elles prospèrent ; l'Italie surtout, malgré les pires des folies, par son travail, par son génie, ne cesse de développer son agriculture et son industrie. L'Espagne elle-même, très-mal partagée, rongée d'abus, impuissante contre la domination de ses moines, trouve le moyen d'imposer son effort de renaissance économique. A force de science, de talent, d'ingéniosité, d'art, de goût et d'intelligence, la France et l'Allemagne continuent quand même à vendre, l'Allemagne ses produits chimiques, industriels et fabriqués à bon marché, la France ses produits de luxe. Jamais l'esprit d'initiative n'a été plus audacieux en France que depuis quarante ans, où qu'il se soit exercé, — dans l'ensemble du monde, par l'exploration et la colonisation, — dans la métropole, avec l'automobile et déjà la motoculture, — dans l'océan ou dans le ciel même, avec la navigation sous-marine et aérienne. Mais laissons les grandes puissances ; voyez les autres, la Hongrie, la Bulgarie, la Bohême, la Pologne, la Suisse, la Roumanie, la Finlande, la Belgique, la Hollande. Voyez la Norvège.
La Norvège m'est apparue comme la fleur des neiges. Kristiania est à la même latitude de soixante degrés que Saint-Pétersbourg, et c'est le sud du pays. Elle a été conservée, elle aussi, comme le Canada, pure comme la neige, par la neige. Elle a
très peu d'habitants, un peu plus de deux millions, moins, dans tout le pays, qu'une seule capitale, Paris, beaucoup moins que New- York, la moitié moins que Londres; et cependant elle a entrepris des œuvres exemplaires: œuvres d'éducation, œuvres de réforme morale, œuvres d'hygiène, œuvres de bonté, de solidarité, œuvres aussi de transports. Le chemin de fer de Kristiania à Bergen est un tour de force matériellement et financièrement : comment rémunérer de tels travaux avec si peu de voyageurs et de marchandises ? et des lignes qui ne suivent pas le grand mouvement de l'Est à l'Ouest, ou vice versa, mais montent droit au Nord comme pour se perdre ? Non, ces lignes, avec les fleuves, les canaux, les fjords, vont créer les industries du froid, chercher les puissantes chutes d'eau, le bois, le métal, comme au Canada : mieux encore : la ligne de Stockholm à Narvik, l'express de Laponie, est la plus septentrionale du globe, elle atteint le soixante-huitième degré; toutes ces lignes ont compté sur la grande force de ce pays d'émulation et de dévouement, sur l'énergie humaine, celle qui a porté dans leurs frêles barques non pontées les intrépides marin- Scandinaves, les Normands, sur toutes les côtes occidentales de l'Europe et jusqu'en Amérique, bien avant Colomb : celle qui porte encore au pôle les Nansen, les Amundsen : celle qui a porté les Ibsen et les Bjornson aux cimes de la pensée indépendante
Nulle part au monde je n'ai trouvé L'homme plus grand qu'en Norvège, où il est si faible, bî seul, et en même temps si indépendant. Les Américains ont du sang de tous ces héros dans les veines ; c'est
leur fierté; ils sont un mélange de tous les pays les plus actifs du Globe, mais qu'ils prennent garde aux sources toujours puissantes et rivales qui subsistent dans la vieille Europe. Quand je pari', des Norvégiens, je pense aux peuples Scandinaves, inséparablement unis dans ma pensée, alliés même enfin, aujourd'hui, par un traité de neutralité fraternelle. Que ne doivent pas les Etats-Unis a l'initiative et à la pureté suédoise ? Les champions américains sont fixés, et ceux de la France bien plus encore, sur le triomphe des jeux olympiques de la Suède, sur le succès écrasant de ses tireurs, de ses athlètes, comme nous savons tous aujourd'hui la valeur de ses écoles, de ses collèges. Combien d'Universités dans le monde sont redevables à celles de Scandinavie? J'ai sous les yeux l'atlas de la Société de géographie de Finlande : c'est un chef-d'œuvre, un modèle dont chacun pourrait s'inspirer, dont la France pourrait être fière. Que n'ai-je pas dit du Danemark, jadis, quand je cherchais à stimuler nos industries agricoles? Et quelle leçon ce petit peuple donne au nouveau monde, comme à l'ancien ! Vaincu, mutilé, ruiné, non pas seulement par la conquête de la force allemande, mais par l'évolution naturelle de la culture, il est obligé d'abandonner ses champs de blé qui ne suffisent plus à pavoisa peine? il prévoit la concurrence torrentielle des blés d'Amérique et de Russie ; que va-t-il faire ? se décourager ? pleurer ses défaites ? Non, prendre sa revanche, triompher par son énergie, son organisation, sa méthode, la pratique surtout de la libre association. Voilà ses cultures de blé transformées en pâturages, ses troupeaux produi-
sant des beurres contrôlés, pasteurisés qui viennent faire concurrence aux beurres français à Paris, et plus encore à Londres où ils sont en lutte avec ceux du Canada; le petit pays est devenu le grand vainqueur d'une lutte économique ; véritable guerre, d'où résulte la ruine ou la prospérité pour un peuple. Le prix de la course appartient aujourd'hui, non au plus fort, non au plus lourd, encore moins au plus brutal, mais au plus léger, au plus rapide, au plus instruit, au plus ingénieux, au meilleur enfin et au mieux doué. Et toutes ces aptitudes, dorénavant stimulées les unes par 1rs autres, s'instruisent mutuellement, se corrigent, se poursuivent, se combattent ou s'associent, rivalisent, en un mot, à qui mieux mieux. Ainsi les produits de l'activité de toute la terre entrés en circulation, mis au concours, offerts par les progrès de la réclame et de la presse, par la sollicitation populaire du cinématographe, iront forcément en s'améliorant ; les producteurs les moins bons seront délaissés . Cette émulation générale de champ à champ, de ville à ville, de peuple à peuple, de monde à monde, ira chaque jour se développant, à mesure qu'elle répandra un bien-être plus général et qui deviendra plus exigeant; les consommateurs toujours mieux servis seront de plus en plus difficiles, el le vrai mérite, la vrai qualité aura sa récompense.
C'est à quoi tend déjà le progrès actuel des dansports: que sera-ce le jour où la barrière de l'Isthme de Panama, émule de celui de Suez, sera devenue le passage direct entre les deux océans, entre les deux civilisations de l'Orient et de l'Occident. C'est alors, dans deux ans seulement, que la ceinture des com-
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munications autour du globe sera bouclée; c'est alors que les grands courants, déjà si rapides et multiples, s'organiseront pour précipiter et régulariser leur vitesse, la livrer au plus bas prix possible ; c'est alors que sera payé, non seulement l'audace américaine, mais aussi le désintéressement, la conscience du producteur : c'est alors que s'engagera vraiment la lutte entre tous les travailleurs du globe, la lutte féconde où chacun devra fournir toutes ses armes, toutes ses ressources, toute son âme. Et cette lutte, ce sera vraiment le début de l'ère nouvelle, celle où la guerre, la conquête de l'homme, ne payant plus, sera discréditée, non comme une mauvaise action seulement, mais comme une mauvaise affaire, la « grande Illusion », la grande Duperie, celle où la conquête de la nature deviendra l'ambition suprême.
Les Américains Tout bien compris pendant cent ans, vivant en paix dans l'émulation économique, côte à côte avec leurs voisins canadiens. Vont-ils renier cette expérience? répudier leur passé ? se joindre aux nations militaires déjà défavorisées dans la course? prodiguer, à leur tour, en dépenses stériles d'hommes, d'argent, de temps, les ressources dont ils ont besoin pour faire face à la concurrence ?
Là est la question.
Il y a quinze ans, quand j'ai commencé à publier les études dont le présent ouvrage n'est qu'une des conclusions, j'essayais de mettre en garde les grandes puissances divisées de l'Europe contre le péril prochain1. Et j'évoquais le péril de l'activité américaine
1. Le péril prochain; l'Europe el ses rivaux. Revue des Deux Mondes du lar avril 1896. — Ibid. Concurrence el chômage, nos rivaux, nos charges, notre routine, 15 juillet 1897.
privilégiée dans sa lutte contre le surmenage européen. Les Américains vont-ils renoncer à leur privilège, cesser d'être le péril pour passer dans l'autre camp, le camp menacé? Ils ne pourront rester entre les deux; il faudra opter entre la politique nouvelle qui leur a si bien réussi jusqu'ici, qui a fait d'eux un grand peuple, une grande espérance., ou entre les vieilles routines de la politique européenne, les ornières de la paix armée.
Que vont-ils faire? Aggraver le mal européen en s'y associant ou nous sauver par leur exemple? Comprendront-ils leur intérêt? feront-ils leur devoir? ou manqueront-ils leur destinée ?
C'est le problème qui s'est posé de lui-même à mesure que nous avons vu les États-Unis de plus près, et dont la solution sera pour le monde le salut ou l'anarchie.