‹ Les États-Unis d'AmériqueChapitre 117 sur 139 · CHAPITRE XV LE DEjVOIR AMÉRICAIN · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV LE DEjVOIR AMÉRICAIN

Contre tant d'activités rivales surgissant des mondes anciens et nouveaux, que faites-vous, jeune démocratie des États-Unis, pour organiser votre lutte ? Est-il vrai que vous vous mettiez à la remorque de nos pires abus, et que même vous nous dépassiez déjà? Est-il vrai que je ne pourrai plus invoquer votre sagesse sans qu'on se moque de mes illusions? Est-il vrai que la noble course des ambitions civilisatrices intéresse moins vos gouvernants que la course des armements ? Voyons les faits :

Les pensions. — Vos dépenses navales et militaires, y compris celles des pensions, ne sont pas loin d'absorber la moitié des ressources de votre budget fédéral, plus de 2 milliards de francs sur 5 milliards. Aux prétendus combattants des guerres dont vous reconnaissez vous-mêmes qu'elles auraient pu être évitées, où aux vagues parents de ces combattants, vous avez payé en cinquante ans, jusqu'au 30 juin 4911, 22 mil-

LES PENSIONS. l'.\RMÉE. LA MARINE 469

liards de francs, i milliards 230 millions de dollars: plus qu'il n'en eût fallu pour doter votre pays, votre enseignement, votre agriculture, vos travaux publies de services incomparables; et, par un phénomène bien connu, cette charge, qui devrait s éteindre avec le temps, augmente !... elle dépasse, en 1911, 157 millions de dollars, soit pi es de 800 millions de francs par an. Que serait-ce si les États-Unis avaient passé par de vraies guerres, par nos guerres de mutuelle invasion européenne ! Mais n'insistons pas sur ces dépenses d'enfant prodigue, ou classons-les comme des dettes d'honneur que vous paieriez les yeux fermés ; voyons le présent, ce que vous coûte votre armée.

L'armée — L'armée américaine est à plusieurs lins ; elle a ses états-majors, ses officiers formés par l'école militaire de West-Point ; en cas d'agression, elle fournirait les cadres et L'organisation indispensables de la défense nationale, de la garde des côte-: en temps de paix, ses officiers servent d'ingénieurs, comme nos officiers du génie, mais, en réalité, d'ingénieurs civils; leur œuvre est admirable dan- le pays, à Cuba, au Panama, aux colonie- ; l'armée est, en outre, une force de police qui' la loi met a la disposition du Président, jusqu'au maximum de 100 000 hommes, force nécessaire, nous ne le voyons que trop à la frontière mexicain.', pour maintenir l'ordre, protéger la vie, la propriété des populations américaines. Cette force existait à peine avant la guerre avec l'Espagne ; il a fallu l'augmenter, en 'réalité la créer, par l'acte du -1 février 11*01, pour faire face aux expéditions coloniales. Voici, en

chiffres ronds, le tableau sommaire des forces militaires actives des États-Unis au 30 juin 1912, forces supérieures de 12000 hommes au tableau de 1911 dont le total était de 74 000.

Régiments. Compagnies. Effectifs.

Artillerie b

Cavalerie 15

Infanterie 31

Corps des signaux. . . 1

Génie 1

Artillerie de entes . . .

Éelaireurs Philippins. . 1 Divers corps d'état-major. intendance, etc. .

Escadrons.

Hatteries.

ôt> 000

non compris 4.000 hommes du corps de santé, lequel, en Amérique, n'est pas compté dans les effectifs.

Ces forces sont réparties ou plutôt perdues dans l'immensité du territoire des États-Unis: une bonne partie des régiments sont ou seront aux Philippines, à Guam, aux îles Hawaï, au Panama, à Porto-Rico, à Guantanamo. dans l'Alaska, en Chine; en sorte que l'armée active métropolitaine ne compte, pour 100 millions d'habitants, qu'une quarantaine de mille hommes consignés par petits paquets de 700 hommes chacun dans 49 postes ou concentrés à la frontière du Mexique. Autrement dit, les États- Unis n'ont pas d'armée permanente et ils ne peuvent pas en avoir, puisqu'ils ne pourraient pas la recruter. Ils n'en ont d'ailleurs aucun besoin et ils n'y tiennent pas; c'est tout autre chose qu'ils cherchent. L'oisiveté de la vie des camps et, à plus forte raison, de la caserne répugne au tempérament américain; c'est

le ministre de la Guerre. M. Henry L. Stimson, qui, rendant hommage aux réels services de l'armée, quand elle travaille, quand elle dirige les travaux publics et fait œuvre civile, colonisatrice, sanitaire et éducative, déplore, dès le début de son dernier rapport annuel du 2 décembre 1912 (p. 7), les ravages de l'alcoolisme et des maladies vénériennes dans l'armée régulière, ravages dont la proportion semble un défi jeté à tout l'effort d'assainissement des Etats-Unis et dépasse à la fois celle des autres pays et celle de toutes les autres maladies réunies. Cela n'empêche que le budget de la guerre comporte annuellement une prévision de dépenses d'environ 115 millions de dollars l, soit près de 600 millions de francs, chiffre énorme pour un si petit nombre de soldats! D'autant plus énorme que la vraie dépense, qui doit aller en augmentant, parce qu'elle est indiscutable, n'apparaît que partiellement au budget fédéral et incombe aux budgets particuliers des divers Etats de l'Union. La vraie force, en effet, des Etats-Unis sera, non dans une armée de métier, et dans ses réserves en formation, mais dans l'organisation, bien incomplète encore, de leurs milices; chaque Etat devant créer la tienne, et tous ensemble devant rivaliser à qui créera la plus nombreuse, la mieux entraînée. La milice déjà organise, exercée dans les camps d'instruction, comprend actuellement environ 120 000 jeunes gens qui

1. Ce chiffre est assez difficile à dégager, car les prévisions militaires globales pour l'exercice 1913-191 \ (p. 186 du dernier rapport du Secrétaire de la guerre, M. Il.-L. Stimson) B'élèvent à 17:.' millions de dollars, mais il faul en déduire 51 millions de dépenses du génie pour travaux publics civils.

restent à la disposition des gouverneurs d'Etat, mais qui, le jour de la mobilisation, seraient incorporés dans l'armée régulière, à la condition expresse de ne servir que dans les limites du territoire des États- Unis. La constitution est formelle sur ce point. Ces milices forment déjà un contraste impressionnant avec l'armée de métier telle que la décrit le ministre. Il y a là un futur résultat certain de l'émulation américaine et de l'association telle qu'elle est pratiquée et telle qu'elle a déjà fait ses preuves. Chaque association locale est constituée de telle sorte qu'elle tera coup double, remplissant son but spécial et, par surcroît, étant préparée à fournir sa compagnie, sa batterie ou son escadron, à peu près comme elle fournit son équipe de joueurs de foot-ball et de baseball. En très peu de temps ces forces de seconde ligne, bien encadrées, bien armées, bien exercées, seront la véritable force du pays, force nationale, force morale autant que matérielle, force de saine prévoyance autrement sérieuse qu'un petit nombre de soldats mercenaires propageant les contagions indiquées plus haut ou qu'une multitude de volontaires héroïques mais improvisés. Les États-Unis n'étaient pas si riches ni si bien organisés, il y a cent ans, quand il repoussèrent les Anglais.

Considérons donc comme des gaspillages qui s'atténueront avec le progrès des mœurs publiques, les scandales des pensions ; considérons, pour une large part, comme une dépense de police, le budget de la guerre ; ce sont des dépenses excessives, encore mal réglées, des erreurs junéviles, mais réparables. Que celui des États européens qui n'a pas pêchéjette aux États-Unis la première pierre. Et déjà même ce

LES PENSIONS. f/ARMÉE. LA MARINE 473

sacrifice parait lourd! On s'efforce de le limiter; nous en avons la preuve dans la modération du gouvernement «les États-Unis en face des scènes d'anarchie qui mettent le Mexique à feu et à sang. La tentation a été grande pour l'administration de M. Taft, depuis deux ans, d'intervenir à Mexico; elle y a résisté ; elle a fait preuve d'un calme vraiment exemplaire, et l'opinion, loin de s'en plaindre, l'y a encouragé, l'en a félicité ; en dépit des sollicitations impatientes que l'on imagine, les capitaux américains engagés au Mexique étant très considérables, M. Taft a refusé de transformer en corps d'occupation le corps de police du Texas; il a refusé de se servir de la petite armée des Etats- Unis pour envahir, alors qu'elle a pour mission de protéger. Il a certainement médité l'expérience que -Napoléon Ier semble avoir faite à l'avance, pour l'édification des Américain-, en s'aventurant en Espagne ; il a dû méditer aussi l'échec de Napoléon III an Mexique.

Quoi qu'il en soit, rien n'est vraiment perdu aux États-Unis dans le domaine de l'armée; l'armée de métier ne s'augmentera pas ; et, en revanche, de très bons juges, parmi nos officiers, voient dans l'organisation future des milices américaines, complétée par des chemins de fer, par des routes, par des communications bien établies et par une sérieuse protection des côtes et des ports, le chef-d'œuvre de la défense nationale d'un peuple libre. L'armée des Etats-Unis est en formation comme tontes les forces vives du pays. Que l'opinion américaine ne commette pas la faute de s'en d isintéresser. L'État-major dont le généra] Wood est le chef respecté vient de publier

un projet complet d'organisation des réguliers, des réserves, des milices et des volontaires, projet s'appliquant à la métropole d'une part, et aux colonies, ou possessions lointaines, d'autre part; ce projet conclut à la création d'un conseil mi-gouvernemental, mi-parlementaire, conseil de direction de la défense nationale, destiné, pour ne parler que de ses avantages, à coordonner les efforts, d'ordinaire plutôt divergents, des administrations de la guerre et de la marine. Le congrès fédéral consentira-t-il à se dessaisir de sa responsabilité en faveur d'un conseil technique? On peut en douter dans ce pays où le spécialiste, toujours consulté, participe rarement à la direction, en vertu de l'axiome connu : « beware the expert ! » gare h l'expert !

La marine. — Disons-le nettement : le danger pour les États-Unis n'est pas dans leur armée ; le danger n'est pas dans l'exagération de la dépense, il est dans les entraînements d'une organisation copiée sur les vieux États de l'Europe divisée et sans raison d'être dans le nouveau monde; il est dans les surenchères de la marine. Je ne reviendrai pas sur ce que j'ai dit tant de fois à ce sujet : mais il est clair que, si on ne peut raisonnablement expliquer l'incroyable égarement auquel ont cédé les puissances militaires du vieux monde en construisant des cuirassés trop grands pour leurs ports et même pour leurs équipages de plus en plus difficiles à recruter, — sans défense, en outre, contre les explosions sous marines aussi bien que contre les surprises de la navigation aérienne, la contagion de cet égarement se comprend encore moins aux Ktats-Unis.

Les États-Unis sont protégés par deux océans contre toute attaque, contre toute possibilité d'un débarquement, impraticable même entre Etats européens. Il y a longtemps que Tocqueville écrivait, — et la géographie n'a pas changé — : « Le grand bonheur des États-Unis n'est pas d'avoir trouvé une constitution fédérale qui leur permette de soutenir de grandes guerres, mais d'être tellement situés qu'il n'y en a pas pour eux à craindre... ; admirable position du nouveau monde où l'homme n'a encore d'ennemi que lui-même. » Les États-Unis sont protégés mieux encore que par leur situation géographique par leur fédération politique. Double et insurmontable défense que ne pourra braver aucun agresseur voisin ou lointain. C'est ce que Georges Washington a si fortement exprimé dans la lettre d'adieu qu'il adressa, — noble viatique, — à ses concitoyens, le l!) septembre 1706, avant de renoncer délibérément au pouvoir; il a exposé, pour les générations futures, les moyens de sauvegarder son œuvre, l'indépendance américaine. Et ces moyens se résumaient pour lui eu un seul : conserver l'union entre les Etats, la défendre envers et contre tous, surtout, contre l'ennemi de l'intérieur qui la minerait, sans l'attaquer, par des changements constitutionnels mais destructeurs; la défendre comme le palladium de la sécurité et de la prospérité nationales. Après avoir fait ressortir les bienfaits de cette union, il ajoutait : « El, ce qui est inestimable, l'union vous épargnera ces querelles et rc- guerres qui sévissent entre des pays voisins et non fédérés; ainsi vous éviterez la nécessité de ces organisations militaires toujours croissantes, lesquelles, sous tous les régimes, sont

hostiles à la liberté, particulièrement à la liberté républicaine ».

L'opinion publique actuelle se rend compte d'instinct de la double sécurité géographique et politique dont jouissent les États-Unis ; elle est loin de pousser le gouvernement à compromettre cette situation privilégiée par des précautions dangereuses. Aussi est-ce le cabinet de Washington qui a le plus sérieusement essayé, quand il en était temps encore, d'aboutir à un accord international pour la limitation des dépenses navales; et les démocrates, aujourd'hui au pouvoir, vont revenir sans doute vigoureusement à la charge, aidés par des républicains importants, mais, en attendant, le premier essai ayant échoué, les Américains se sont passionnés, à leur tour, pour la course qu'ils jugeaient mauvaise et s'y sont lancés avec toute leur ardeur ; ils n'ont pas voulu se borner à copier les Dreadnougts et les super-Ureadnougts anglais; ils ont eu l'ambition de les dépasser. On nous donnait, il y a dix ans, comme un maximum, le tonnage de 14500 tonnes; ils l'ont doublé, se résignant aujourd'hui au chiffre de 28500 tonnes pour leurs deux derniers bateaux en construction, mais projetant pour l'avenir jusqu'aux cuirassés de 35 000 et 40000 tonnes, au prix de cent millions de francs chacun et davantage. En vain les ingénieurs constructeurs les plus éminents, en tète desquels M. Bertin, le père de la flotte japonaise, se sont élevés contre la folie des « navires trop grands », écrivant : « quelques décimètres ou centimètres de tirant d'eau de trop peuvent interdire à ces navires l'accès d'un abri, d'une passe, d'un port de réparation proche du lieu de combat » ; démontrant que

leurs commandants les plus expérimentés ne pourront ni les diriger ni même les sauver, en cas de péril grave, (exemple le magnifique cuirassé anglais Victoria, coulé, corps et biens, en escadre, dans la Méditerranée, par son voisin le Camperdown : sans même parler d'autres catastrophes trop fréquentes qui, en pleine paix, en quelques secondes, ont détruit le Maine, Y Iéna, la Liberté et combien d'autres...); démontrant que rien, absolument rien ne les protège contre les progrès formidables de la torpille et de la mine, en temps de guerre, (exemple la guerre Russo-Japonaise elle-même, — alors que ces progrès n'étaient encore qu'en expectative ; — exemple la perte du Pelropavlowsk, coulé corps et biens, avec l'ami rai Makaroffàson bord, dans la rade même de Port-Arthur; sans parler du Pobiena, gravement endommagé, du Yashima, du Hatsuse, etc. ; — longue serait la liste des cuirassés victimes des explosions en temps de paix et en temps de guerre). En vain le Commander Murray Sueter écrit : « Si une seule torpille ou une seule mine éclate dans le voisinage seulement du navire le plus cuirassé, il sera mis hors de service...; à quoi serviront alors ses canons et ses épaisses cuirasses? Le poids supplémentaire aura pour unique effel de le faire couler plus vite. » En vain sait-on que les cuirassés seront réduits au rôle de cibles; cibles souvent aveugles, par les nuits sombres, par les brouillards, le mauvais temps, aujourd'hui que « la portée de la torpille automobile atteint ou dépasse la limite du tir efficace de L'artillerie »; en vain M. Bertin conclut ses'avertissements par ce tableau : « une escadre de douze cuirassés en ligne de file olfre à la torpille une cible

de six kilomètres de long, dans laquelle le plein, e'est-à-dire les carènes, sont au vide dans la proportion de moitié. »

Grisés d'une fausse émulation, les Américains mettent présentement leur orgueil à construire ces cibles vivantes de six kilomètres chargées de dix mille jeunes gens et coûtant un milliard de francs. Pour payer ces cibles, ils ne regardent pas à la dépense : leur budget annuel de la marine dépasse 770 millions de francs, exactement : S 154,301,577 pour les prévisions de l'exercice 1913-1914. Ils restent sourds aux appels de leurs amiraux eux-mêmes, effrayés de l'insécurité de ces cuirassés, en temps de paix comme en temps de guerre, effrayés surtout de la responsabilité d'un tel commandement dépassant la limite des facultés humaines et même des possibilités. Leur éminent conseil, l'amiral Mahan, ne cesse de pousser le cri d'alarme : « Où s'arrêtera-t-on ? » Les Allemands eux-mêmes, se rendant compte qu'une victoire navale ne leur sera d'aucun avantage et que le danger qui les menace est à la frontière de terre, décident de limiter, — comme j'en ai vainement supplié le Gouvernement et le Parlement Français, — leurs constructions navales et de concentrer leur effort sur leur armée. Les États-Unis, emballés, ne tiennent aucun compte de ces symptômes ; ils construisent toujours, dépensent toujours. Mais la dépense, l'argent perdu, encore une fois, comptent peu dans mes appréhensions pour leur avenir. Ce qui est effrayant c'est l'entraînement, l'aventure, l'abîme où les conduit aveuglément cette course démoralisante.

Démoralisante, en effet. Loin de pousser au noir,

j'atténue la révolte, les accusations, dont j'ai trouvé l'écho, sans le chercher, dans l'opinion, à mesure que j'entrais en contact direct avec les populations. Je ne parle pas des réclamations des intéressés, je ne dis rien des réquisitoires connus, reprochant au gouvernement d'affamer l'Education pour nourrir ses Dreadnoughts, opposant, d'une part, les millions qu'il refuse pour les routes, les canaux, les forêts, les inondations, l'enseignement, l'hygiène, etc., et, d'autre part, les milliards qu'il prodigue à une marine de façade ; je cite seulement ce fait qui me revient :

C'était à New-York, le 22 mai 1911. J'étais, avec le ministre de la Marine, M. Meyer, l'invité de la puissante société de Y Economie Club à son grand dîner annuel réunissant six cents convives et davantage Ce dîner n'était que le prélude de plusieurs discours, dont celui du ministre et le mien. Avec quelle surprise je vis le ministre formuler luimême les critiques que j'avais entendu partout diriger contre ce que M. Raymond Poincaré a défini en France d'un mot, malheureusement platonique, les coulages de l'administration de la marine. « J'ai signalé, dit-il, en substance, — et tous les journaux ont reproduit son discours le lendemain, — la complète inutilité d'un bon nombre de nos ports et arsenaux ; peine perdue ; j'ai demandé la suppression des yards de la Nouvelle-Orléans, de Pensacola. de Port-ltoyal, de New-London, de San Juan, de Culebra, de Cavité, d'autres encore qui drainent une part de nos ressources sans aucun proiit pour notre défense ; ces yards n'en continuent pas moins d'exister ». Tout cela est de notoriété publique aux États-Unis

où quatre grands ports, — deux sur chaque océan, — pourraient suffire pour abriter chacun toutes les flottes américaines, Narragansett et Norfolk sur l'Atlantique, Bremerton et Hunter Point sur le Pacifique. Peu importe, chacun veut avoir son yard ou aider son ami à avoir un yard. On construit une marine pour avoir des yards! On en construit même aux colonies; celui de Cavité, aux Philippines, a coûté plus de cinquante millions de francs pour rien... Le fond manque. Je n'ai pas manqué de prendre acte de ces protestations dans mon discours ; je n'ai jamais été tant applaudi. Je me suis demandé si les populations du Middle West seront disposées à payer longtemps tout cet argent qu'on leur réclame pour leur dire ensuite : « c'était pour rien; » pour avouer qu'il aura servi à fournir des ports de guerre aux villes qui n'en ont aucun besoin et des pensions à des veuves ou à des parents de veuves dont les maris n'ont jamais été ni soldats ni marins.

L'effet moral pèsera plus que le sacrifice d'argent sur l'opinion des Américains. Ils paieront plus ou moins volontiers ce qu'il faudra, 770 millions par an et davantage : ils se résigneront à voir la marine absorber une élite de leurs jeunes gens, 46000 hommes, dont le pays fait le sacrifice, comme il se prive des services des 86 000 engagés que recrute l'armée, au total loi 000 hommes ; ils verront avec moins de philosophie, non sans inquiétude, se créer dans la démocratie américaine une classe nouvelle, une caste navale et militaire ayant son centre d'action à Washington, et qui ne se laissera pas déposséder, mais ils diront, ils disent : « où nous conduisez-vous ? » Et ici pas d'erreur; il ne s'agit pas de

« sensibleries », de « protestations humanitaires » ; il ne s'agit pas même des répugnances de l'agriculture et du commerce à sacrifier leur avenir à la préparation d'une guerre sans objet ; non, le mouvement est essentiellement patriotique et positif ; les Américains veulent une marine, comme ils veulent une armée, mais la marine qui leur convient et non la copie servile des marines européennes. Ils veulent, avec des sous-marins, des mines et des torpilles pour protéger leurs côtes, aux eaux profondes, une marine qui navigue, et non des donjons flottants; une marine qui serve, qui s'instruise et qui instruise, qui explore, qui fasse la police des mers, qui soit la vedette du progrès scientifique et commercial; ils veulent une marine de vaisseaux légers et rapides qui aillent montrer leur pavillon étoile dans tous les ports du monde ; mais ils distinguent entre ces vaisseaux légers, signes de vie, signes de santé, et les lourdes escadres d'ostentation dont les moindres voyages sont à la fois coûteux et périlleux. Les voilà déjà à la tête de trois escadres, Atlantique, Pacifique, Asiatique, sans compter celles de demain pour le centre A mérique. Pourquoi ces voyages d'escadre? La visite d'un ou deux vaisseaux américains à l'étranger est un acte amical, une politesse ; la démonstration d'une escadre est une prétention, sinon une menace plus ou moins déguisée ; l'une est la main tendue, l'autre le poing fermé. Quelle sera la tentation d'agir pour un amiral américain, livré à lui même! Si bien recrutée que soit aujourd'hui la marine américaine, si excellente que soit la magnifique école navale d'Annapolis1,

1 Magnifique par l'elToii uon moins que par los sacrifices qu'elle coûte, l'eu d'entreprises fonl plus honneur aux Amé-

Page 1