LÉS PHILIPPINES
pour qu'elles ne soient ui fortiflées, ni militarisées. Là est la sagesse et non dans le rêve insensé de faire de l'Océan pacifique une Méditerranée, « le lac américain ! ! ! »
Le vrai prétexte pour le développement de la marine américaine est aux Philippines, en attendant le Panama. L'entraînement était fatal. Tout cela se tient. Les Américains ont pris les Philippines, à dix mille milles de l'isthme de Panama, parce qu'ils possédaient quelques cuirassés, et maintenant ils multiplient leurs cuirassés pour conserver les Philippines. Ils ont été essaimer en Asie, alors que leurs territoires américains sont déjà trop étendus et insuffisamment peuplés, de la Floride à l'Alaska. Ils se sont rendus vulnérables, alors qu'ils avaient ce privilège presque unique de ne pas l'être. Us atténuent leur erreur par le mérite de leur organisation, là comme à Cuba, comme à Porto Rico, et en contribuant à la civilisation ; ce qu'ils ont fait aux Philippines, par leurs officiers, leurs ingénieurs militaires et navals, est remarquable, depuis dix. ans. Hygiène. éducation des indigènes, travaux publics, progrès agricole, relèvement moral et matériel d'un pays victime d'un régime séculaire d exploitation s;m> contrôle, rieo n'a été négligé ; le pays et ses habitants auront gagné certainement au protectorat des Américains. En fait, la théorie de Théodore Marburg sur nos devoirs supérieurs d'intervention à l'égard des peuples arriérés est soutenable, si on ne la pousse pas à l'excès, et si nous savons faire en sorte que cette intervention soil vraiment au protit de tous et non d'un État exclusivement. Quoi qu'il en soit, le fait accompli ne doit pas entraîner davan-
tage les Américains. Il est clair qu'ils ne peuvent abandonner les Philippines, après en avoir assumé de gaieté de cœur la lourde charge, sans encourir des responsabilités morales, politiques, économiques et militaires sans nombre ; mais, plusje vois le péril de cette colonisation à perte de vue, plus je souhaite, dans l'intérêt du monde entier, que le gouvernement américain arrive à mettre au point un régime honorable pour lui, acceptable pour tous, et qui permette aux Philippines de continuel- leur développement sous le bénéfice de la neutralité. C'est un mécanisme à chercher ; les Américains en ont trouvé d'autres ! Avec une étude sérieuse de tous les problèmes qu'elle soulève, avec un choix d'administrateurs dignes d'une telle mission, la neutralité peut s'organiser aux Philippines de façon que l'ordre, le progrès y fonctionnent automatiquement et tout à l'honneur des États- Unis, mais sans engager directement leurs flottes et leurs armées. C'est là, pour un jeune peuple qui ne peut gaspiller ses forces, une question vitale à régler ; chaquejour de retard est un danger. LesAméiicainsle reconnaissent d'ailleurs, car d'autres préoccupations leur sont nées : ils sont tout à l'isthme de Panama. A la bonne heure ! ils achèvent ce que la France a commencé ; ils reprennent et couronnent, une fois de plus, l'œuvre entreprise par l'énergie de ses pionniers, répudiée par l'incorrigible faiblesse de ses gouvernements.
Louis XV et Napoléon Ier ont abandonné ou vendu, dans le nouveau monde, le Canada et la Louisiane ;
Napoléon III, en revanche, prétendait imposer nos armes au Mexique ; la République a fait pire encore peut-être, croyant bien faire : sous prétexte d'être sévère pour quelques coupables qu'il fallait punir, en effet, elle s'est dérobée ; elle a désavoué le canal de Panama; elle a condamné ses initiateurs ; elle s'est condamnée elle-même. Le plus difficile était fait, le tracé choisi, les plans arrêtés, les calculs établis, les travaux les plus durs en train ; il n'y avait plus qu'à les poursuivre-, des milliers d'existences généreuses avaient été sacriliées, de telle sorte que le canal aura pour bordure nos tombeaux. L'homme de génie, « qui séparait les continents pour unir les peuples », celui qui avait enrichi le monde en perçant L'isthme de Suez, et qui, fort de cette première conquête, avait seul pu concevoir le percement du Panama, finit dans la douleur: il aurait fini en prison sans l'héroïsme de son fils qui s'y fil conduire à sa place, prenant sur lui toute la charge de l'injustice ; il est mort frappé dans le dos. victime de fautes difficilement évita blés dans une entreprise colossale mais dont on aima mieux lui faire un crime que île l'aider à les réparer ; pas une trace d'intention coupable ne fut relevée contre lui dans les accusations sordides que l'on sait et que les adversaires de la République exploitèrent avec férocité : plusieurs membres du gouvernement, Loubet, Burdeau, d'antres encore, essayèrent de le défendre et furent traînes dans la boue, débordés, trahis; un ministre de la Justice, démagogue doucereux et bellâtre, flairant, dan- ce naufrage d'une grande entreprise nationale, l'occasion déjouer un rôle, se fit le dénonciateur public et déchaîna toutes les lâchetés contre celui qu'on
était las d'appeler le Grand Français. Ferdinand de Lesseps est allé rejoindre nos grands serviteurs, qui furent si souvent nos victimes nationales et les bienfaiteurs de l'humanité. Ceux qui craignirent de se compromettre en le soutenant ont bien réussi ; l'histoire ne saura même pas leurs noms; elle les appellera tous d'un seul mot : la panique.
L'œuvre, heureusement, survità l'homme; honneur à ceux qui l'ont sauvée. Plus tard, dans peu d'années, quand les recettes du canal de Panama atteindront ou dépasseront celles du canal de Suez, quand les vaisseaux iront d'un trait de Brest à Shanghaï, quand la production du monde entier sera stimulée par le va-et-vient continuel de ces flottes du commerce universel, alors seulement nos enfants apprendront ce que la faiblesse de leurs pères aura coûté. Ils sauront aussi la grande excuse, toujours la même, l'antagonisme franco-allemand. Ferdinand de Lesseps, quand il recommença dans le monde, pour le Panama, ses conférences qui lui avaient permis de mener à bien le canal de Suez, n'avait pas oublié l'Allemagne ; il fut acclamé à Cologne ; il vint à Berlin. Si la coopération franco allemande avait été possible alors, elle eût entraîné celle de toute l'Europe unie à l'Amérique au profit d'une œuvre d'intérêt universel. Quelle simplification ! on n'y songe pas, et c'est pourtant le fier patriote alsacien. Auguste Lalance, qui a écrit : « Si M. de Lesseps avait pu trouver à Berlin le concours financier qu'il espérait, c'est l'Europe, ce sont des capitaux et des ingénieurs allemands et français qui auraient, avec ceux de tous les pays, terminé le canal de Panama ; et on ne par-
leraitpasde fortiûcations américaines projetées pour pouvoir en interdire le passage ».
Si Ferdinand de Lesseps et ses ingénieurs avaient pu achever leur œuvre, l'Amérique en eût profité, comme le monde entier; la France n'en aurait tiré aucun avantage exclusif, pas plus qu'elle n'a rien tiré de l'Egypte, abandonnée par elle, dans le même esprit de timidité, à l'Angleterre, en 1882. Mesurons, une fois de plus, ce que coûte au monde une défection de la France.
Le dommage pouvait être pire ; la panique française avait été telle que le canal de Panama risquait d'être disqualifié pour l'avenir et même dans le passé, jugé indigne non seulement d'être achevé, mais d'avoir été commencé. La condamnation alors eût frappé non l'exécution seulement, mais la conception de l'œuvre française, c'est-à-dire le génie français. On put s'y tromper quand on vit remettre en avant le tracé mort-né de canal par le Nicaragua, mais ce projet échoua grâce à l'énergie de notre compatriote, l'ingénieur Bunau-Varilla auquel on peut dire que le canal de Panama doit sa résurrection1. Cela dit, rendons aux Américains cet hommage : le gouvernement du Président Koosevelt a repris l'œuvre abandonnée et, d'accord avec M. Taft, elle aura été menée a bonne fin avec, une rigueur, un courage exceptionnels. L'an prochain, si aucun mécompte ne survient, les bateaux, cuirassés ou paci-
1. Panama. — La création; la destruction; la résurrection par Philippe Bunau-Varilla, ancien ingénieur des Ponts-et- Chaussées, ancien ingénieur en chef du canal >\r Panama, ancien ministre plénipotentiaire 'le la République de Panama à Washington en 1903-1904, l vol. in-8». Pion, Paris, 1913.
tiques, passeront pour la première fois d'un oce'an à l'autre. Là encore, les Américains ont été servis par leur jeunesse, par le progrès de la mécanique et de l'hygiène, par leur inlassable discipline, par leur esprit d'organisation, par leurs hommes, au premier rang desquels il faut nommer le superintendant des travaux, le colonel G oe thaïs. Ils ont bien mérité de l'humanité. Le canal de Panama sera le double triomphe de l'initiative française et de l'organisation américaine. L'histoire, un instant égarée, ne s'écartera pas de cette conclusion. Les Américains ont utilisé nos premiers travaux, nos machines, encore aujourd'hui solides, nos plans, mais ils ont naturellement mis au point, modernisé, d'année en année, leur action. Leurs écluses seront monumentales, et tout l'outillage gigantesque, destiné à soulevercomme de simples barques les plus énormes bâtiments, est à l'avenant ; peut-être même ont-ils fait trop grand ; la collaboration des ingénieurs français, leur expérience et leur conscience n'auraient pas été de trop pour prévoir avec eux les risques formidables, naturels ou accidentels, qui menaceront la vie du canal, glissements, tremblements de terre, etc., aussi longlemps qu'il ne sera pas arrivé à sa forme définitive, prévue, celle d'un détroit. Ils ont fait merveille surtout dans leur organisation des services auxiliaires des travaux, h commencer par ceux de l'hygiène qui ont donné des résultats admirables. Ils ont assaini les centres les plus insalubres; la terrible fièvre du Chagres a disparu. Le temps est loin où on disait qu'un terrassier chinois était enterré sous chaque traverse du chemin de fer. Ils ont construit deségouts, imposé partout la propreté et, autant que possible,
la sobriété; ils ont réduit le nombre des débits de boissons, des « snloons ». contrôlé sévèrement la vente des alcools. Instruits par la découverte de Laveran sur le microbe de la lièvre paludéenne, puis parcelles du docteur cubain. Carlos Finley, que soutinrent énergiquement le général Wood, le major Gorgas, ils ont fait la guerre au Steegomyia. le moustique convoyeur de la lièvre jaune : ils ont drainé les étangs, les moindres mares, brûlé les buissons où le funeste insecte se multipliait ; ils ont installé des maisons ouvrières, des clubs, des campements, des hôpitaux, des hôtels, pris des précautions si précises, si bien observées que la mortalité' es! tombée au-dessous du niveau qu'elle atteint dans bien des régions très saines des Etats-Unis; ils ont caplé et distribué des eaux potables, excellentes, construit des écoles pour les enfants des ouvriers qui. maintenant rassurés, viennent en famille. Ils ont organisé, à peu de frais, une police spéciale composée de blancs, d'hommes de couleur et de nègres. Ils n'ont pas lésiné sur les salaires. Ils ont constitué le personnel enseignant de leurs écoles en ménageant toutes les susceptibilités, avec des instituteurs et institutrices blancs, espagnols et nègres. C'est ainsi qu'une population ouvrière composée de GOGO blancs et 19 000 hommes de couleur vit en somme très tranquillement et travaille en bonne santé'. G'esl ainsi, par l'observation scrupuleuse de mille détails, par le soin, la ténacité, que l'entreprise dont non- désespérions a réussi. I. - Américains ne se son! pas laissés intimider par les difficultés, les critiques, les calomnies qui leur ont pourtant été et leur seront encore prodigu Financièrement enfin ils ont compris tout lave-
nir de l'œuvre ; ils ont eu la foi et ils l'ont gardée.
Mais plus je reconnais, là comme ailleurs, le mérite des Américains, moins je comprends en quoi une grande marine est indispensable à la protection du canal. Ils ont déjà commis, à mon sens, une erreur en le fortifiant.
L'exemple du canal de Suez était pourtant assez éloquent.
L'Europe monarchique de 1869, la France, la Russie, l'Autriche, l'Angleterre, l'Italie, l'Allemagne, l'Espagne, la Turquie, la Grèce, etc., ont pu s'entendre pour ne pas fortifier le canal de Suez, au pays même des guerres historiques ; l'antique nœud où s'étaient heurtées les civilisations de l'Asie, de l'Afrique, de l'Europe ; en plein foyer des hostilités à prévoir pour l'avenir, au fond du lac Méditerranéen ! Tant de peuples, en état de rivalité séculaire et toujours aiguë, ont pu se mettre d'accord sur la nécessité de respecter ce canal ; et cet accord a satisfait le commerce universel, si bien qu'il a résisté depuis 1869 aux pires épreuves ; rien n'a pu mettre en péril la neutralité du canal, pas même la guerre franco-allemande, ni la guerre turco-russe, ni l'occupation anglaise de l'Egypte et du Soudan, ni la guerre russo-japonaise, ni la guerre turco-grecque, ni la guerre turco-italienne, ni celle des Balkans; cette neutralité est sortie intacte de tous les conflits qui devaient la rendre impossible ; elle apparaît comme intangible, parce qu'elle intéresse tout le monde. Et la République des Etats-Unis qui ne connaît rien de semblable aux rivalités mitoyennes et chroniques de la vieille Europe, qui n'a pas eu d'autre obstacle à surmonter que celui de la Colombie presque sans
défense, et que des négociations avec les faibles Etats du centre Amérique, la République des Etats- Unis qui avait toutes les puissances maritimes du monde avec elle, ne profite pas d'un tel exemple et décide de rétrograder ! Elle a fortifié le canal de Panama! Contre qui ? Contre la révolution, l'anarchie, la coalition possible de quelques Républiques sudaméricaines ? Pour protéger, comme il convient, les docks, les machines, la libre navigation? Une force de police bien organisée, soutenue par toutes les forces du monde, eût été plus que suffisante. Contre le Japon ? A cetle distance ? alors que le Japon s'attaquant au Panama, attaquait le monde entier! répétons-le pour la centième fois !
Injustifiée en droit et en principe, inutile en fait, la fortification du canal de Panama est encore un signe de la croissance de l'impérialisme américain ; c'est l'effet des suggestions mauvaises qui pèsent sur les bureaux de Washington, c'est un acte de militarisation sans motif. C'est la main-mise sur ce qui devait être le bien commun ; c'est un coup porté à la confiance générale. Et, encore une fois, un coup inutile, un coup maladroit. Les arguments Invoqués par l'administration américaine pour sa justification se retournent contre elle ; le ministre de la Guerre les résume ip 12), dans son dernier rapport précité, avec une franchise déconcertante : « Nous devons ouvrir le canal aux flottes américaines et le fermer à nos ennemis ! » Kl notons que les fortifications vont avoir elles-mêmes besoin d'être défendues par i'\. iH)0 hommesde troupes, lesqucllesdevronl être soutenues par des escadres, lesquelles devront s'appuyer sur les ouvrages projetés de Guantanamo, sans parler
du Pacifique. Quelle perspective pleine de promesses! Elsi, du moins, ces sacrifices infinis portaient en eux une assurance de sécurité ! Mais c'est le contraire; et ce sont les partisans eux-mêmes des fortifications qui le démontrent, à l'appui de leurs demandes d'armements. Le major général G. W. Davis a fait clairement comprendre dans Theamerican Journal of international law, du mois d'octobre 1909 que, monopolisé par les États-Unis, le canal cessera d'être protégé par l'intérêt de tous ; il deviendra un passage réservé, en réalité une arme pour les États-Unis, un obstacle et une menace contre les autres pays. Et, s'il en est ainsi, ces autres pays auront intérêt à le détruire. Tout l'intérêt de la guerre se résumera, pour les uns, dans la possession, pour les autres, dans la destrucdu canal ; et cela seul suffirait déjà pour faire naître une guerre à laquelle on n'eût pas songé auparavant. Tout l'effort des Etats-Unis consistera à fermer le canal dont ils ont la garde, et il faudra le fermer rigoureusement ; puisque sa destruction sera l'objectif, le but essentiel de la guerre, l'idéal qui exaltera les héroïsmes, suscitera les coups d'audace qu'un petit nombre de patriotes résolus, émules du capitaine Ilobson1, pourront tenter. Gomment s'assurer
1 Le capitaine Richmond P. Ilobson est le héros, justement célèbre aux Etals-Unis, qui réussit à « embouteiller » la Hotte espagnole dans le port de la Havane en allant, sous le feu de l'ennemi, couler à l'entrée de la passe, le « Merrimac », dont il avait obtenu le commandement exceptionnel. Brillant élève de l'école d'Annapolis, passé dans le corps des officiers du génie maritime, il représente actuellement, comme député démocrate, l'Etat de l'Alabama au congrès de Washington, ou il ne cesse de plaider, avec son ardeur de Christian Scientist, la cause de la plus grande marine américaine. Le héros s'est mué en apôtre : il consacre sa vie à dénoncer le péril
que tel bâtiment de commerce neutre n'aura pas été acheté par un belligérant et ne contiendra pas dans sa cargaison ce qu'il faut d'explosifs pour faire sauter une écluse ? Et si ce coup réussissait, voilà donc les Etats-Unis coupés de la communication vitale qu'ils escomptaient, voilà leurs opérations suspendues, leurs plans bouleversés, leur opinion démoralisée. Beau résultat! Mais ne raisonnons que pour le temps de paix. Au Panama, aux Philippines, les Américains pouvaient se borner à faire une œuvre utile, magnifique ; ils ont été au delà de leur mission ; ils ont assumé au Panama des responsabilités sans limite et pleines de péril pour tous : ils ont assumé la responsabilité d'une route où tout accident d'ordre administratif sera fatalement grossi par leur domination et deviendra politique. Quelle atteinte portée à la civilisation, à l'intérêt supérieur des Etats-Unis ! Quelle bravade et quelle recherche de l'impopularité! Imagine-t-on les vaisseaux de tous les pays qui passent, depuis quarante ans, librement par le canal de Suez, défilant ensuite sous les canons des forts américains ! Quelle différence choquante de traitement! Quelles répercussions dans les esprits ! C'est par des prétentions de ce genre, par des coups de la Force primant le Droit, que l'Allemagne s'est fait tant de tort dans l'opinion universelle; et voilà la démocratie américaine qui, avant même d'avoir une armée et des flottes comme il en
japonais el à réclamer des Dreadnoughts : c'esl sa thèse que j'ai combattue plus liaul : o La guerre inévitable .' u chapitre vi; et c'esl à lui surtout que je pensais en disanl qu'il cvislait des démocrates pour réclamer des augmentations de dépenses navales et des républicains, comme Burton, pour les combattre.
i rATs-i m- ii' vmi.iu.,.1 t . 32
faudra pour soutenir une pareille attitude, tombe dans l'erreur impériale.
Ces précautions prises soi-disant dans l'intérêt du commerce américain lui nuiront. Le canal de Panama devait être un progrès sur celui de Suez ; il devait être, non pas aux mains d'une seule puissance, c'està-dire aux mains d'un gouvernement, c'est-à-dire, un jour peut-être, aux mains dune coterie, mais sous la sauvegarde de tous.
Le canal de Panama non fortifié eût été plus neutre encore, moins menacé et, par conséquent, mieux défendu par l'intérêt général que celui de Suez.
Résignons-nous à cette diminution d'une grande œuvré ; subissons ces fortifications humiliantes plus encore pour ceux qui lès imposent que pour ceux qui les acceptent. Mais suivons les conséquences de cette erreur américaine. Sous prétexte de protéger une neutralité qui n'avait rien à craindre de personne, les Etats-Unis vont s'infliger des garnisons, des escadres qui attireront d'autres escadres, etainsi de suite. Ce n'est pas tout. 11 a fallu prévoir la carte à payer; et, pour trouver les sommes énormes que coûteront aux Ktats-Unis toutes ces précautions, entrer plus avant dans la voie des infractions au droit de tous ; il a fallu, sous prétexte d'avantager quelques compagnies de navigation nationale encore à naître, s'apprêter à faire payer à tous les bâtiments étrangers des taxes différentielles, prohibitives pour quelques-uns, et dont les Etats-Unis seuls profiteront ; c'est le boycottage du commerce international à son passage; taxe et canons, rien ne manquera pour lui faire accueil dans ce canal soi-disant universel ! Les traités, du moins, les déclarations du gou-
vernement des Etats-Unis permettent-ils ce boycottage'? .Non. .lohn May, dans son manifeste, véritable testament politique, déclare : « Le canal doit être ouvert dans les mêmes conditions à tous les peuples du inonde. » Son successeur, Elihu Root, avec beaucoup plus de force encore, a confirmé maintes fois ces paroles, lesquelles ne font elles-mêmes que rappeler les stipulations expresses du traité Hay-Pauncefote : « Le canal sera libre et ouvert aux bâtiments de commerce et de guerre de toutes nationalités, pourvu qu'ils se conforment aux règlements. Tous ces bâtiments seront taxés sur le pied de parfaite égalité et il ne pourra être l'ail aucune distinction défavorable a telle ou telle nationalité ou à ses nationaux, en ce qui concerne les conditions du trafic ou les droits à percevoir de foule autre manière. »
Renier de pareilles déclarations, encore toutes l'iair hes, violer un traité aussi catégorique, c'est là un bien fâcheux symptôme. Une protestation générale de tous les gouvernements et de tous les pays du monde s'est élevée contre cette violation: elle a trouvé heureusement aux Etats-Unis le plus grand écho; elle a été formulée tout d'abord par l'Angleterre signataire du traité violé el principale victime du boycottage projeté. La navigation anglaise, si elle doit payer des taxes différentielles, perdra tout le bénéfice du canal ; elle sera réduite à continuer à passer par Suez. C'est ainsi que les américains vont favoriser, sans le vouloir, leur concurrent. Le Panama bill portera au commerce anglais ud coup plus sensible que la concurrence allemande, en fermanl toute la côte américaine du Pacifique à ses importations. Les Canadiens, déjà menacés dans le trafic dfi
leurs chemins de fer transcontinentaux, seront atteints bien davantage. Un bateau navigant d'Halifax à San- Francisco paiera des droits énormes, qu'on peut évaluer à un minimum ou à une moyenne de cinq francs, un dollar par tonne de marchandises ; un cargo boat portant 20.000 tonnes de charbon ou de blé paiera cent mille francs pour chaque voyage ; droits dont les paquebots américains suivant la même route, mais partant de Boston ou de New-York, seront exempts. Bien plus, un bateau partant du golfe du Mexique, de Vera-Cruz ou de Tampico, pour Acapulco ou pour tout autre port occidental du Mexique, paiera les droits ; de même un bateau faisant le service de Colombie en Colombie, etc. Le canal de Panama semblera n'avoir plus d'autre objet que de favoriser la navigation nationale des Etats-Unis au détriment de celle du monde entier. On a calculé que les bateaux mêmes du Canada se rendant en Californie ou au Chili auraient avantage à passer par le canal de Suez.
La protestation des États-Unis a eu pour interprètes toute une élite politique et intellectuelle du pays : « c'est une question d'honneur national qui est en jeu. Voulons-nous, oui ou non, manquer à notre parole, compromettre notre crédit, notre nom même, nous rendre odieux au monde entier? Nous approprierons-nous le mot fameux : j'ai promis mais je ne veux pas tenir ma promesse! » « C'est une grave question pour un pays que la perte de la confiance générale ; c'est le suicide de son commerce. Les Américains calculent-ils ce qu'il en coûte d'arriver sur le marché de la concurrence universelle avec une réputation discutée? Songent-ils qu'ils per-
dront ainsi les meilleurs clients, les meilleurs débouchés ? Sacrifier sa réputation, sa marque, dans la vie internationale, c'est tuer la poule aux œufs d'or. » Tel est le résumé de cette campagne qui a fini par porter ses fruits. Au début, le gouvernement de M. Taft, que nous avions vu pourtant proposer à l'Angleterre et à la France des traités d'arbitrage obligatoire et sans réserves, ne craignait pas de se contredire et même de violer un traité déjà signé le 5 juin 1908, en allant jusqu'à refuser de soumettre la question à l'arbitrage ! Le président Iloosevelt luimême a désapprouvé expressément ce refus, et écrit (7 janvier 1913) : « Nous devons nous en remettre à la cour de La Haye ! » Et voici les paroles prononcées, dans cet esprit, par Elihu Root au congrès de Washington, le 21 janvier 1913. « Nous avons voulu imposer l'arbitrage. De quelle révoltante hypocrisie serons-nous coupables si nous le refusons aux autres? où sera le respect de nous-mêmes? où sera le respect des autres pour nous? Admettrons-nous que notre pays, notre congrès, notre Président ont mystifié le monde, ont parlé seulement pour la galerie, pour se faire applaudir?... Il est bon d'être le citoyen d'un grand pays, mais la taille seule ne suffit pas à le faire grand. »
Ainsi, de violation en violation, de la prise de possession déjà discutable d'une zone territoriale aux fortifications du canal, des .fortifications aux droits différentiels, enfin des droits différentiels au refus d'accepter l'arbitrage, tels sont, en quelques années, les entraînements auxquels a déjà cédé le gouvernement des États-Unis, depuis qu'il s'est vu maître absolu du futur détroit mondial.