LES TARIFS DOUANIERS
des trusts assurés de vaincre toute concurrence, d'étouffer toute réclamation, c'est le régime de l'abus sous toutes ses formes. Tout a une lin cependant : le moment approche où les Américains eux-mêmes s'apercevront qu'ils souffrent plus encore que leurs clients étrangers decesabus ; ils deviennent vendeurs, ils exportent, ei ils constatent que, s'ils ont pu, faute de concurrents, tout se permettre sur leur marché intérieur, il n'en est plus de même sur les marchés extérieurs ; ils entrent en commerce avec le monde ; c'est un progrès qui leur impose d'autres progrès.
Si du moins les victimes du protectionnisme aux Etats-Unis pouvaient se plaindre... : mais que de difficultés, que de frais, que de risques pour un étranger ! Et quant aux Américains, on sait comment le président Roosevelt a encouragé l'indépendance des tribunaux en proposant son laineux « Recall » destine à permettre au peuple de casser lui-même leurs jugements ou, mieux, de chasser les juges dont les sentences contrarieraient la majorité du jour. Quelles mœurs ! et quel abîme entre ces mœurs el la généreuse poussée d'idéalisme dont nous venons de voir surgir les symptômes dans tout le pays ! Comment s'étonner, après cela, de la dérision du contrôle parlementaire ; de l'asservissement des élus sous l'organisation savante des coteries ! Quel héroïsme ne faut-il pas à un député élu pour deux ans, ou même au sénateur élu pour six ans, quand il doit résistera l'exploita: lion systématique du budget fédéral, quand le Gouvernement lui-même, tout en parlant sans cesse d'économies, subit ou encourage cette exploitation, quand un membre autorisé du Congrès a pu déclarer que, -i l'administration des États-Unis était organisée
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commercialement, on pourrait économiser trois cents millions de dollars par an, quinze cent millions de francs, sur ses dépenses ; quand on voit chaque Etat, chaque district, chaque ville réclamer sa part du gâteau budgétaire, ce qu'on appelle là-bas « pork barrel législation1 », sous forme de travaux inutiles, de constructions électorales ; quand on voit fonctionner enfin, sur toute la surface du pays, avec une imposante régularité, cette organisation invraisemblable dont nous avons dit les effets, l'organisation électorale de la Grande Armée, n'ayant d'autre objet, sous prétexte de patriotisme, que de pousser à l'augmentation des pensions militaires que l'on sait. . . , et pouvant invoquer comme exemple tant de scandales analogues en Europe, — à commencer par ces lignes, dites également « patriotiques », traits d'union entre la presse, l'administration et les fournisseurs militaires de l'Empire allemand lui-même ! ! ! On a calculé que, sous ce régime, les importations de pro-
' On entend par « pork barrel législation » les dépenses inscrites au budget fédéral pour la satisfaction de réclamations électorales, personnelles ou politiques et non d'intérêt général. « Chacun pour soi. » Chacun, pour obtenir de ses collègues ce qu'il demande, s'engage à voter, à son tour, ce que chacun d'eux réclame : « Votez mon crédit et, en échange, je voterai le vôtre », telle est la formule de ce marché bien connu ailleurs qu'au Parlement Américain.
C'est grâce à ce système que le « Pork barrel législation » s'est développé outre mesure et que l'augmentation des dépenses se chiffre par 243 p. 100 tandis que celle de la population n'atteint que 118 p. 100.
Les dépenses prévues « appropriations » pour les deux exercices 1877-78 n'étaient encore que de 596.000 000 dollars pour deux ans, soit environ 1 milliard et demi de francs pour un an ; celles de 1911-12 ont atteint 2. 0jo. 000. 000 dollars, soit environ .'i milliards de francs par an.
PESSIMISME oOS
duits étrangers, par tête, n'avaient pas augmenté et qu'elles auraient plutôt diminué depuis un siècle, tandis que les frais d'administration du pays, qui proportionnellement devraient diminuer en se répartissant sur un plus grand nombre d'intéressés, comme ceux de toute grande administration privée, ont, au contraire, triplé, par tète d'habitant. La règle est renversée. J'en parle, hélas, comme Français, sans trop d'étonnement. On s'en prend, chez nous, aux parlementaires; on a proposé la panacée, ou, pour mieux dire, l'aggravation d'une réforme électorale ; on s'en prend aux journaux, reflet du public qui les lit, des intérêts particuliers qui les inspirent et du Gouvernement qui s'en sert. Ce sont les mœurs qu'il faut modifier ; et c'est maintenant ce qui est compris ; c'est dans ce sens qu'on peut dire : il y a quelque chose de changé aux États-Unis; ce n'est pas l'administration, c'est l'esprit du pays; c'est l'esprit public dont nous avons vu l'éducation s'accomplir ; le reste viendra par surcroit.
En attendant, les pessimistes trouvent plus simple de désespérer de l'avenir. Leur argument de la dernière heure n'est pas sans intérêt ; ils ont décidé que déjà les Etats-Unis sont en train de dégénérer ; voici comment :
La population des Etats-Unis s'est modifiée depuis vingt-cinq ans, et même depuis dix ans ; aujourd'hui les pays du nord gardent leurs habitants ou les dirigent vers leurs colonies, vers les pays neufs, en sorte que sa source s'est déplacée vers ce que le dédain anglais appelle « l'East end » de L'Europe. Les Irlandais, par exemple, ont ralenti leur apport ; à ne consulter que les statistiques de la Ville de New-York qui compte un chiffre énorme d'habitants nés à
l'étranger, « Foreign horn », près de deux millions, presque autant que d'Américains, et où viennent affluer quantité d'Italiens, de Grecs, d'Arméniens, d'Israélites, de Slaves et de Levantins, de Turcs d'Europe et d'Asie, le chiffre des « Foreign born » allemands, par exemple, est tombé de 324.224 en 1900 à 278. 137 en 1910 ; en revanche, celui des Italiens s'est élevé de 145.433 à 340.770; les « Foreign born» dits « Autrichiens » sont passés de 90.477 à 190.246 ; les Russes de 180.432 à 484. 193 l. Faut-il en conclure que ces nouvelles sources méridionales et orientales d'émigrants, ajoutés aux Nègres et aux Asiatiques, vont altérer le sang américain, apporter, comme on l'a dit, un atavisme de servitude dans le pays de la liberté ? II est évident qu'une première génération d'émigrants, quelles que soient les sélections qu'on leur impose, traîne en elle ses tares; que n'a-t-on pas dit des origines du peuplement de l'Australie ! Mais les hommes, comme les plantes, se modifient en changeant de sol, de climat, d'idéal ; ce qu'ils apportent aussi, avec leur atavisme, dans leur pays d'élection, c'est la volonté de se faire une vie nouvelle, et cette volonté commune d'un avenir meilleur fait la race, plus encore que les liens volontairement rompus avec le passé. La seconde génération dillère profon-
* On compte plus d'Israélites (Slaves, Allemands, Levantins ou autres) à New-York, que d'habitants dans une grande capitale. Plusieurs théâtres jouent, plusieurs journaux paraissent en hébreu. Des avis au public, dans les parcs, par exemple, « Ne marchez pas sur le gazon ! » sont imprimés on quatre langues, dont une en hébreu : dans les bureaux de poste on emploie jusqu'à dix langues pour les besoins du public. De tels chilîres donnent une idée de la difficulté d'administrer une grande ville américaine.