UNE CAMPAGNE ÉLECTORALE
dente de l'un des meetings nombreux où j'avais été convié, je répliquai sans réticences, avec l'habitude heureusement des réunions publiques : « Vous avez raison de réclamer à votre point de vue électoral ; mais j'ai raison de vous féliciter, même malgré vous, à mon point de vue général ; vous vous plaignez, c'est votre droit, mais vous êtes heureuses, libres, privilégiées; je suis désolé de vous l'avoir dit en un moment peu opportun, vous êtes superlativement heureuses, comparées aux femmes des autres pays... Réclamez des progrès, soit, pour que ces autres femmes en profitent ; elles en ont plus besoin que vous... » Je parlai de mes expériences de voyageur, de la vie des femmes dans l'Europe orientale et méridionale. Un instant l'auditoire qui, dans tous les pays pourtant, aime qu'on lui tienne tète, parut réfractaire a mon raisonnement. J'avais appelé la contradiction ; je fus servi à souhait; une des assistantes me fit observer àprernent que j'apportais sans doute de France des préjugés, étant donné qu'une mère française n'a pas assez confiance dans sa fille pour la laisser sortir seule à Paris. Je répondis en me rangeant délibérément du cùté des mères françaises et en ajoutant qu'aucune mère, aucun ami sincère des jeunes filles américaines, ne les laisserait sortir seules le soir sur nos boulevards, non pas à cause des mauvais Français, mais à cause de la foule cosmopolite qui vient y dépenser son argent.
Gela dit, je fis le tableau trop exact de l'exploitation de la jeune fille dans tous les pays; je la montrai sans défense non seulement contre la loi, mais contre les mœurs qu'il faut modifier avant toul : la paix fut
faite ainsi entre mon auditoire et moi, à tel point qu'un vieil ouvrier qui ne me connaissait autrement que parle titre de « baron », dont les journaux américains me gratifiaient outre mesure, se mita crier :
— A la bonne beure ! cela fait plaisir de voir un aristocrate humain !...
Mais, la glace brisée, mon embarras ne fit que changer de nature, comme la discussion ebangea de ton; j'en parle parce que les journaux en ont rendu compte. Une de ces dames prit la parole et dit :
— .Ne nous jugez pas sur les apparences. La femme française est moins libre que nous peut-être '> en réalité elle est plus heureuse.
Pourquoi ?
Parce qu'elle est considérée par son mari. Nos maris, nos pères nous donnent tout ce que nous pouvons désirer, sauf leur confiance. Un mari français traite sa femme en amie, en collaboratrice; un mari américain tient la sienne à l'écart de sa vie. Vous connaissez sans doute ce qu'on dit ici d'un ménage français, et comment on le distingue des autres : Le mari anglais passe devant sa femme, la femme américaine passe devant son mari, le mari et la femme français passent côte à côte.
Discuter de pareils problèmes en réunion publique, cela était nouveau pour moi et embarrassant. Je me bornai à faire observer que je connais beaucoup de bons, d'admirables ménages américains et que. pour les autres, la confiance, si elle fait défaut, ne sera pas l'ueuvre d'une loi. Cette confiance, il faut la gagner. Pour me faire comprendre, je ne trouvai rien de mieux que de décrire l'intérieur d'une maison fran-
(•aise, non pas celle où la femme copie sa voisine, qui copie, à son tour, une Anglaise qui copie un journal de modes, mais une de ces maisons bien simples comme j'en ai vu par milliers en France.
1 1 1 . — LA 1 i: M M I : !• R .V N Ç A I S E
(iardons-nous de généraliser, dis-je en substance, il y a des mauvais ménages partout, en France comme en Amérique, mais je reconnais avec vous, mesdames, que la femme française ne se plaint pas, ne réclame pas le droit de voter et qu'elle semble donc plus que vous satisfaite de son sort; un ménage français, comme il en existe surtout dans les milieux ignorés par les voyageurs, est le modèle, l'idéal de l'associât ion et le vrai triomphe de la femme, car il est son œuvre. Seulement, ces! une œuvre de longue et atavique patience, une conquête préparée par l'éducation, par l'esprit de suite, par L'abnégation de la femme, sur l'autorité du mari ; cette autorité reste intacte, — là est le chef-d'œuvre, — mais elle n'esl jamais sans contrôle, sans frein: la femme la respecte et au besoin la consolide, mais -ans cesser da l'éclairer avec une sollicitude maternelle.
Combien de fois me suis-je arrêté, sur ma roule, dans mes incessantes courses à travers mon département de la Sarthe, pour surprendre un de ces ménages modèles dans une petite ville ou dans une ferme? Là, vraiment, la femme règne, ou plutôt non. L'homme règne, mais la femme veille ; l'homme commande, la femme inspire; elle s'efface pour se consacrer aux humbles besognes de
la maison. Les ouvrages de lous les instants, qui ne comptent pas, mais sont indispensables dans la vie de chaque jour, elle s'en charge, elle s'en acquitte ; tout cela est fait sans qu'on y prenne garde, comme par la grâce du Saint-Esprit. Le mari, marchand de bestiaux par exemple, monte en voiture avant le jour pour aller trouver les cultivateurs ou faire ses achats à l'une des foires du pays. Levée avant lui, sa femme allume le feu, prépare sans bruit une collation; elle va réveiller le garçon d'écurie ou verser elle-même l'avoine au cheval. Elle brosse les habits, les chaussures, aide au besoin son homme à atteler. Le voilà parti ; elle met de l'ordre dans la chambre, dans la cuisine, dans la maison, veille à la cour, au poulailler, à l'étable, à l'écurie. Elle habille les enfants, les fait déjeuner, les expédie à l'école ; elle raccommode le linge, lave, repasse, tout en causant, car elle n'est pas d'humeur revêchè, et son mari ne sera pas fâché d'apprendre ce qui s'est passé au village, quand il rentrera. Entre temps elle tue un poulet, un canard, le plume, le prépare pour le dimanche qui vient; elle pétrit le pain, chauffe le four, moule un gâteau ou donne au boulanger sa commande; elle fait ses emplettes chez l'épicier, chez le boucher; elle n'oublie pas non plus la cave; c'est elle qui descendra chercher derrière les fagots la bonne bouteille de vin blanc que son patron désire offrir au client ou au compagnon qui rentre avec lui. C'est elle qui nous reçoit, propre et tranquille, le sourire aux lèvres, et qui nous fait fête quand j'arrive avec mes amis. Elle n'oublie rien, sans en avoir l'air. C'est elle aussi qui fait ses comptes, et le plus fort est que j'en connais qui
savent à peine lire; par exemple, elles ne se trompent pas d'un centime dans le calcul de ce qu'il faut recevoir de Pierre, payer à Paul, avancer à Louis, retenir à Charles, etc.
Souvent le mari, rentrant du marché, n'est pas très content de lui-même, el c'est naturellement sur la patronne que sa mauvaise humeur retombe : c'est de ta faute! tu as oublié ceci, tu m'avais dit cela, tu m'avais donné une mauvaise idée !
La femme réplique à sa façon, et selon les jours; s'il y a des témoins, elle se tait ; elle sait attendre ; elle est politique, comme Louis XI, elle dissimule; ou bien elle plaisante, elle ne prend rien au tragique; elle en a vu bien d'autres, el sa mère aussi; et sa grand'mère donc! Elle éclate de rire, ou bien elle essuie furtivement une larme; cela dépend des tempéraments, des circonstances. Parfois son homme a eu de la peine à décider un client ; il a fallu boire un verre de vin, deux verres <le vin. un verre de trop; elle se rend compte au premier coup d'œil de la situation et ne dit rien ; elle patiente jusqu'au lendemain... ou bien, si elle est seule, elle se fâche, et on ne sait pas ce qui se passe.
Quoi qu'il arrive, le jour suivant, elle est bien maîtresse chez elle, comme la veille, et son mari, tout en grommelant, lui rend justice, à part lui; elle est son conseil, son amie, sa moitié, sa meilleure moitié. Essayez donc de remplacer par un droit politique cette autorité conjugale de la femme française? K'.onncz-vous qu'elle ne réclame rien de la loi!
Aussi bien le droit de vote n'est il jamais tant revendiqué par les heureux de ce monde que par
les autres ; c'est pour les autres qu'on le réclame, et c'est par là qu'il est sacré. Opposez à la satisfaction de l'épouse heureuse la souffrance de toutes les misérables réduites à l'état de victimes, alors le point de vue se modifie, et c'est pourquoi je n'ai jamais trouvé une parole pour décourager les Américaines qui plaident la cause de leurs semblables.