LE DROIT DE VOTE
d'abord, en se retranchant dans une attitude de sympathie, qualifiée par lui-même « de tiède ». Expectante ou tiède la sympathie des pouvoirs publics ne pourra pas se dérober longtemps en face de la question du vote des femmes, laquelle fait partie du grand problème social, national et universel. Cette question est posée, aux Etats-Unis ; elle se résout par morceaux, par de grandes victoires partielles qui finiront par faire bloc. J'en avais déjà le sentiment à la suite de mes premiers voyages en Amérique, plus encore après mes visites dans les pays Scandinaves où les idées se lèvent plus tôt qu'ailleurs, mais j'en ai maintenant la certitude. Mes expériences de San-Francisco n'ont été que le prélude de l'initiation qui m'attendait par la suite, d'Klaten Etat, quand j'ai pu mesurer d'abord l'effort, puis l'œuvre de la femme aux États-Unis. Non que la femme américaine soit supérieure aux autres femmes, mais elle est plus libre : elle est courageuse comme les autres, mais courageuse publiquement, pour servir sa cause; tandis que la femme européenne, plus résignée, n'est courageuse que pour souffrir.
On rit de la femme qui réclame le droit de voler; on la ridiculise, comme on a ridiculisé tous les défenseurs des plus nobles causes, tous les précurseurs, tous les inventeurs, mais on finit par la respecter d'autant plus qu'on a honte de s'être moqué d'elle. J'ai entendu les plus futiles mondaines admirer la beauté d'un immense cortège qu'elles avaient vu passer, comme un spectacle, sous leurs fenêtres, à New-York : c'était une manifestation féministe par un jour d'hiver, dans la boue, dans l'eau; des mil-
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iiO LA FEMME AUX ETATS-UNIS
liers, des milliers et encore des milliers de femmes de toutes les classes, de tous les âges, de toutes les sortes se succédaient, marchant ensemble, indistinctement, oubliant leur temps, leurs inégalités, leurs joies, leurs misères, pour ne songer qu'au but commun, pour ne poursuivre que l'émancipation de leur sexe, le droit d'agir, de protester et de voter, dans l'État comme à la maison. Des larmes montaient aux yeux de celles qui me parlaient ainsi, et dont l'âme s'était éveillée peut-être ce jour-là ; elles admiraient ce qu'il avait fallu de courage aux femmes de bien qu'elles avaient reconnues à la tête de cette foule ; ces femmes qui s'exposaient non seulement aux quolibets des passants, mais à la promiscuité des pires malheureuses, au contact aussi des détraquées qui compromettent par leur extravagance les meilleures causes. — Tout cela m'a troublé; j'ai parlé avec des mères, avec des femmes dont je connais la famille unie, estimée. Je leur ai dit mes craintes, mes préventions; elles m'ont répondu :
a Nous triompherons, parce que nous devons triompher. Vous avez assisté à la campagne pour le suffrage parlementaire en Californie; ce n'est qu'une étape finale de la lutte. Nous avons réussi dans beaucoup d'autres attaques préliminaires très importantes : par exemple dans l'État du Kansas, les femmes participent à toutes les élections municipales, comme électeurs et comme éligibles ; et tout le monde se félicite, à commencer par les contribuables, de ce progrès moralisateur. Beaucoup de femmes sont à la tête des municipalités; beaucoup d'entre elles sont à la fois d'excellentes mères et d'excellents maires.