III. — l. AMBITION DE SEATTLE
Le premier chemin de fer qui relia, en 1869, l'Atlantique au Pacifique a non seulement vivifié les États-Unis, mais constitué, en fait, leur unité qui n'étaitjusqu'alors qu'un mot. Ce fut d'abord la vieille ligne « Central and Union Pacific », puis en 1883, le « .Northern Pacific » ; enfin le « Great Northern », en 1893, s'étendit jusqu'à Seattle; ce « Great Northern », dont je parlerai plus tard quand j'arriverai à sa source, chez son créateur, .laines J. Ilill, à Saint- Paul. Comme par enchantement les hommes se sont / multipliés avec les produits, pour justifier ces nouvelles lignes et en réclamer de nouvelles. Ainsi, ces régions, que mon ignorance croyait désolées, exportent déjà les produits dont on fait passer sous mes yeux, les spécimens ou les noms ; depuis ceux de la pèche miraculeuse du saumon et de quantité d'autres poissons et ceux de la chasse, depuis les conserves el les fourrures, le phoque, l'ours, le renard bleu, le castor, la loutre, la chèvre et le rat musqué, depuis l'or et le reste, jusqu'aux produits agricoles les plus européens, jusqu'à nos fruits. L'ensemble de ces produits atteint déjà des chiffres énormes. Le mouvement des ports du Pacifique s'est accru de 102 1/2 p. 100 en v quinze ans, et le commerce extérieur des deux seuls ports de Seattle et de Tacoma est passé de 15 millions à 350 millions de francs. Seattle exporte même, outre les produits du Nord, ceux du Midi, et,
par exemple, le colon en quantité énorme. Tout cela est si manifestement le résultat de l'audace humaine qu'on ne peut empêcher les habitants de Seattle de mesurer leur avenir prochain sur leur jeune passé, et de hausser les épaules devant les scrupules de notre expérience trop ancienne.
Et comment limiter l'ambition d'une population qui s'appuie sur de tels succès matériels de ses entreprises ? On comprend très bien qu'il ne lui suffise pas d'exercer une action sur le marché économique, et qu'elle veuille contribuer à donner à la nation tout entière, pour ne pas dire au monde, un nouvejjdéal, une nouvelle politique. Notre scepticisme peut en sourire, mais tout ce qu'il y a de fantaisie, d'invention, de jeune sur la terre, tout ce qu'il y a de génie, trouvera dans ces pays neufs, au lieu de railleries et d'obstacles, des encouragements et, comme on dit ici, une « demande ».
Chacun des efforts de ces villes nouvelles aboutit à une ressource pour les vieux mondes, et nous, producteurs européens, inventeurs européens, nous dépendons de l'audace de ces pionniers qui deviennent nos clients, infailliblement. Oui, nos clients, et dans toute la force du terme. Je n'ai pas dit comment le plaidoyer que je viens de résumer plus haut, en faveur des théories de Henry George, avait été prononcé devant moi, et avec quelle ardente conviction ! J'étais seul en wagon quand deux Américains successivement vinrent s'asseoir à côté de moi et me parler. Le premier, un homme de vingtcinq à trente ans, à la figure ouverte et fraîche, avait suivi mes conférences; il était commisvoyageur en farines ; il voulut saisir l'occasion