I. \ M lit 1 1«)N l)K SEATTLE
de me remercier; il ttiè raconta1 ses tournées chez ses clients, dans l'Alaska, en homme d'affaires consommé, puis il termina par ces mots qui lui semhlaient et qui semblent là-bas tout naturels : « Quand j'aurai fait ma situation, je me consacrerai à dette o'uvres qui me passionnent : la lutte contre la misère et l'organisation de la paix. Ëri attendant je me tiens au courant de mon mieux. » L'autre, un avocat, un peu plus âgé, plus nerveux et même en état de révolte déclarée, commença par me demander ce que je pensais de l'argot et des physiocrates; il était plein des origines de la Révolution française, avide de culture française, consommateur exigeant des idées françaises. J'étais désolé quand il me fallut le quitter. .Mais les habitants de Seattle ne consomment pas que des idées. Cro}rez-vous qu'ils n'ont pas l'ambition de bien meubler leurs maisons nouvelles et d'y suspendre nos meilleurs tableaux français, comme on en trouve dans toute l'Amérique, et d'y collectionner nos objets d'art et de luxe ? Autre chose encore : Seattle devenant une capitale, il lui faut une salle de concerts. Je ne parle pas des théâtres; oserai -je dire que, pendant tout mon voyage, je n'ai pu disposer d'une seule soirée pour y aller ; j'étais moi-même le spectacle: et cependant les Américains commandent à nos auteurs des pièces qui se jouent dans loul le pays ; mon voyage a co'iticiaé avec celui d'une tournée d'opérette ou de vaudeville qui m'a devancé ou suivi, me faisant concurrence partout oîi j'ai passé. J'aurais bien voulu l'applaudir; elle jouait une pièce traduite, je crois, du français, Madame Sherry. Je n'ai jamais pu voir que les étourdissantes affiches multicolores de Ma-
dame Sherry; mais j'ai rencontré des artistes et j'ai été surpris de constater que les concerts symphoniques étaient déjà fort goûtés à Seattle; au point qu'un directeur a pu y fonder un orchestre sur le modèle de celui de Colonne. Cet orchestre compte soixante-trois musiciens instrumentistes, et on m'assure que les grands artistes européens qu'il accompagne s'en louent hautement; or, il est clair que ces musiciens, pour une bonne part, eux aussi viennent d'Europe, jouent de la musique européenne, du Beethoven, du Wagner, du Schumann, du César Franck, du Massenet, du Saint-Saëns, du Debussy. Le concert de Seattle compte bien égaler celui de Boston, l'un des meilleurs du monde, où les fauteuils vendus chaque année aux enchères atteignent des prix fantastiques, permettant de payer de très beaux cachets et d'attirer les meilleurs artistes européens. A chaque pas, je trouve des places à prendre pour nos artistes, pour nos ingénieurs, nos médecins, nos chirurgiens, nos professeurs, nos gouvernantes, nos architectes, s'ils pouvaient seulement s' as-, treindre à parler un peu l'anglais; mais, si nous ne voulons pas nous expatrier, ce qui se conçoit, nous pouvons trouver du moins ici des enseignements, petits ou grands, qui seraient pour nous des richesses et qui nous retremperaient, nous aussi, si nous savions. On m'objecte que toutes ces ressources que j'admire n'auront qu'un temps ; faute d'une exploitation prévoyante, elles s'épuiseront vite, et la période des vaches maigres ne tardera pas à succéder à celle des vaches grasses. J'entends dire par des hommes de haute valeur, mais trop pessimistes, à mon avis : « L'Amérique sera vidée dans
L'AMBITION DK SEATTLE 73
cinquante ans : son sol n'aura plus de quoi nourrir sa population doublée ; ses forets dévastées auront disparu, ses cultures étendues mais négligées seront pauvres auprès de nos exploitations intensives européennes ; le charbon, le minerai, le bois, la terre même seront épuisés. » On en a dit autant de la terre française, et nous la voyons rapporter aujourd'hui, scientifiquement, quatre ou cinq fois plus, en certains pays, qu'autrefois. Le jour où la population américaine sera plus dense, elle sera plus instruite aussi et plus ingénieuse; elle ne mangera plus son blé en herbe. Un ne tue pas la terre si facilement. La déforestation, la destruction du poisson et du gibier, l'exploitation abusive des mines, voilà le danger immédiat, commun partout, mais contre ce danger une action déjà s'organise, et là encore les pays neufs vont profiter de nos erreurs; j'en vois la preuve à Seattle, comme à Washington où j'ai connu sous la présidence de M. Roosevelt, un apùtre du reboisement, M. Pinchot, d'origine française, passionné comme un Français, fanatique de la grandeur américaine et de la bonne administration de toutes les richesses de son pays.
.le me demande, quoi qu'on en dise, où s'arrêtera la production des Américains avec la méthode, l'audace, la simplification de leur mise en œuvre. Ils sont gâcheurs, peu soigneux, c'est incontestable; le désordre personnel des Américains est stupéfiant pour une ménagère française : quiconque assiste à l'arrêt devant une auberge, en France, d'une automobile américaine, au déballage du chaos qui s'y accumule, au coup de vent de leur passage dans les chambres qu'ils oui occupées, ou simplement, à un
74 DE SEATTLE A SAET-I.AKE-CITY
repas, où les Américains, comme les Anglais, ne laissent jamais leur assiette vide, se rend compte de l'incommensurable gaspillage qui est la règle dans la race dite anglo-saxonne, par opposition au soin, à l'épargne méticuleuse du Français. Personne plus que moi n'est choqué de ce gaspillage ; je n'ai jamais pu m'y accoutumer, mais il faut pourtant être équitable et reconnaître que le gaspillage a ses bons côte's: il implique l'emploi des grands moyens, des procédés larges, de la confiance au lieu du soupçon ; il réduit l'effort humain à son minimum et le réserve pour les œuvres essentielles. L'organisation, les simplifications du progrès sont des soins aussi, ou, si l'on veut, tiennent lieu de soins; on se donne moins de mal pour obtenir des résultats équivalents. Ces souvenirs de l'exposition de 1909 et ces collections que l'on me montre sont parlants. On me fait assister aux opérations de la récolte du blé dans l'Oregon. Je veux bien que la terre donne beaucoup moins de blé à l'hectare qu'en France ou en Belgique ; ce n'est ) qu'une question d'engrais; on se rattrape sur le peu de valeur et l'immensité de la terre quant à pré- <! sent; on verra plus tard. Pour le moment quelle est ' cette étrange machine à battre, traînée par ses trente chevaux clans un océan de céréales qu'elle fauche et met en gerbes ! Combien d'épis sont sacrifiés, sans doute ! mais aussi combien de temps gagné et de salaires économisés! Et que signifient quelques épis dans un pareil champ? Ce n'est pas un champ de blé, c'est un champ de bataille où les gerbes dressées en carrés, à perte de vue, sur le chaume, semblent une armée savamment dispersée en milliers de pelotons réguliers. Et ces pâturages vallonnés d'une