F.A CH AMURE DE COMMERCE
notre exceptionnelle vulnérabilité d'Etat jeune et peu peuplé. Et pourtant, malgré notre ignorance des traditions classiques, nous avons vécu sans rien dépenser pour la garde de ces frontières depuis un siècle; pas un bateau, pas un canon ne les a défendues depuis cent années ! Nous avons fait pendant cent ans l'économie d'un budget d'un milliard de francs, au moins, chaque année, et nous avons, en revanche, bâti des villes, creusé des ports, conquis no! iv rang sur le marché général et dans l'estime du monde. Cette expérience nous a tellement réussi que les Etats-Unis proposent maintenant à l'Angleterre un trait*' d'arbitrage sans réserve, lequel ne sera, s'il est voté, qu'une dernière application pratique de notre politique séculaire. Il faut avouer que nous sommes bien peu dans le mouvement. »
Ce gouverneur élu du Colorado est peut-être un des hommes du monde que j'aie vu le plus outragé par les journaux; après le maire de Denver, cela va de soi, car administrer une grande ville nouvelle, un État, nouveau, cela signifie beaucoup d'appétits à satisfaire ou a modérer, de prétentions à discuter, de protestations, de déceptions, de colères et de rancunes à susciter contre soi. Ici, comme ailleurs, la reconnaissance de l'électeur sommeille pendant que les mécontentements font rage. Mais le plus drôle est que j'étais le seul a prendre au Bérieux ces mécontentements. Ces! le sel de la vie publique au Colorado.
Promptement revenu de ma candeur, je me suis mis au diapason ; la bonne humeur du public aidant, j'ai répondu aux. toasts qui m'accueillaient en développant cette idée qu'il faut souffrir pour être heureux.
Partout où je trouve des gens comblés des faveurs de la fortune, ils sont tristes et lamentables ; partout où je vois des malheureux se donner du mal, ils sont gais et compatissants. L'Anglais le plus invité aux fêtes du grand monde a eu bien raison de dire : « La vie serait supportable sans ses plaisirs » ; mais il faut ajouter qu'elle serait intolérable sans ses ennuis. Nous ne valons que par les difficultés que nous surmontons ; les adversaires qui nous combattent sont, au fond, nos meilleurs amis.
Ces vérités, que la vieille Europe jugera peut-être paradoxales, eurent le don de réjouir les commerçants de Denver autant que moi-même. J'ai rarement vu un visage plus épanoui, d'une gaieté plus saine et plus contagieuse que celui du maire de Denver. Sa vue seule suscite en vous des énergies inattendues. Avant de le connaître je le plaignais. Plusieurs journaux, matin et soir, versaient sur sa tête des avalanches de mépris, de haines, d'attaques plus personnelles et plus raffinées dansleur cruauté les unes que les autres. « Son Honneur! » écrivait l'un d'eux avec ironie et en grosses lettres capitales, comme s'il avait parlé d'un bandit ! Et ses caricatures ! ! ! Je ne pus ni'enpêcher de lui exprimer ma compassion, mais il me déconcerta par son large rire, en disant : « Cela ne compte pas chez nous. »
Du petit au grand, je constate qu'en Amérique comme en France, partout où la presse tombe dans la grossièreté des violences personnelles, elle se ruine; ses attaques deviennent une recommandation. Elle peut cependant faire encore bien du mal. La presse de Denver a besoin de se modérer; lors de mon passage, elle ne rêvait que plaies et bosses, polémiques,