LE PARLEMENT DIC L'ÉTAT
conflits locaux, nationaux, internationaux. Le public finira par se lasser de ces excitations mais, en attendant, elles peuvent encore lui faire perdre la tête assez pour transformer un malentendu ou même un mensonge en un malheur irréparable.
L'opinion ne dispose pas d'informations assez véridiques et désintéressées pour être à l'abri d'une campagne alarmiste de quelques journaux, doublée d'une manœuvre de bourse; c'est le danger de notre époque.
Après le déjeuner j'ai été reçu au Capitule par le Parlement du Colorado. Je commençai par ma visite au gouverneur. 11 avait dû quitter le banquet en hâte pour ne pas manquer ses audiences. Du matin au soir la porte de son cabinet est ouverte à tout venant; un huissier nègre et sceptique laisse les visiteurs pénétrer pêle-mêle dans son antichambre et s'aligner sur les bancs, chacun attendant son tour pour entrer, électeurs, fonctionnaires, contribuables, administrés. Je demandai au gouverneur ce que je demande également à nos hommes d'Etat français : «Où trouvez-vous le temps de travailler? » Il me réponditen levant les yeux etles bras au ciel, etil me conduisit rapidement dans la vaste enceinte où le Sénat, qu'il préside, et la Chambre des représentants s'étaient réunis en séance plénière pour me souhaiter la bienvenue. En passant il m'expliqua la disposition générale du palais.
Ce Capitule est magnifique. Construit avec toutes les richesses du pays abondant en mines et en carrières précieuses, lesarchitectes l'ont intelligemment placé sur une éminence et l'ont construit d'après un beau plan, inspiré, comme toujours, de l'art
classique ; ils y ont prodigué les métaux, les granits, les marbres, les onyx qu'ils ont sous la main. Dans le sous-sol ils ont installé des collections anthropologiques, minéralogiques et zoologiques pour le grand profit du public; elles renseignent d'un coup d'oeil le voyageur sur l'histoire, sur la formation et sur l'avenir du pays. Les Américains ont partout le goût des musées, des bibliothèques; leurs statistiques, leurs bureaux d'information sont pour eux non pas des archives fermées, mais des éléments pratiques d'action mis à la portée de tous. On ne saurait évaluer les services que rendent les collections et les publications officielles à l'agriculture de tous les États-Unis. Chaque fermier est pratiquement renseigné sur les cultures, sur l'élevage intéressant sa région, sur les plans à choisir dans le monde entier pour construire les meilleures étables, sur les moyens de combattre les fléaux naturels, la sécheresse, la gelée, etc. Un service d'avertissements agricoles fonctionne très régulièrement et prévient les intéressés. C'est grâce à ces indications que j'ai vu la nuit les vergers en fleurs qui défilaient devant mon train illuminés et réchauffés par des milliers de boîtes à pétrole enflammées.
Ma première impression en entrant au Capitule de Denver et en apercevant du dehors la salle où siégaient mes collègues du Parlement du Colorado fut bien différente de celle que j'éprouvai après avoir causé avec eux familièrement. Les Américains, si soucieux de perfection, sont encore dans l'enfance des institutions parlementaires. Dans moins de dix ans, tout ce que j'ai vu ici de laisser-aller n'existera plus ; il suffit pour en être sûr de mesurer ce qu'ils
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ont réalisé déjà de progrès en si pou de temps. Mais actuellemenl chacun des quarante-neuf Etats des États-Unis, comme on sait, a son Parlement, sa législature, son Sénat et sa Chambre des représentants: les sénateurs sont élus pour six ans, les représentants pour deux ans seulement. Les uns et les autres sont élus au suffrage à peu près universel. Les sénateurs étant moins nombreux que les représentants sont élus par des districts plus larges; c'est toute la différence entre les deux élections. Le Sénat et la Chambre des députés se réunissent pour élire les membres du Congrès fédéral, deux par État. Le Parlement du Colorado avait précisément à désigner, ce jour-là, un sénateur pour le Congrès de Washington, et, bien que le parti démocratique disposât d'une forte majorité — les deux tiers des votants, — il ne pouvait arriver à se mettre d'accord; il était divisé en deux fractions égales, ce qui aboutissait à diviser le Parlement en trois fractions et à empêcher le vote.
Les sénateurs et les représentants réunis sont matériellement très bien installés, mais ils se rendent la vie impossible par la mauvaise organisation de leurs séances. Certes le Parlement français manque souvent de tenue, quand on ne le compare pas avec beaucoup d'autres où c'est pire, mais je ne laisserai pas mes collègues de Denver tranquilles aussi longtemps qu'ils n'auront pas mis fin à la torture inconcevable qu'ils s'infligenl en délibérant avec le public. Je n'exagère rien : sous prétexte de respecter le droit de l'électeur, l'élu subit des conditions de travail inacceptables. Il en résulte d'incalculables inconvénients, non seulement pour l'administration générale du pays et indirectement pour ses voisins, mais
pour le régime parlementaire rendu responsable des abus qu'on lui inflige.
Les électeurs entrent dans la salle des séances ;j'en ai vu s'y promener avec femmes et enfants, s'asseoir le long du mur, tout près de leur sénateur ou de leur député, et surveillant son activité. Bien entendu, dans ce désordre, les représentants de la presse triomphent. Ils rendraient des points à nos attachés de cabinet; ils vont et viennent d'un banc à l'autre, montent au bureau, parlent au président; les foudres de leurs polémiques sont suspendues sur toute tête assez innocente pour ne pas se courber devant eux.
Les parlementaires eux-mêmes, dans cette atmosphère, font comme les autres; ils se laissent aller, fument, se renversent les pieds en l'air sur leur bureau. 0 souvenirs des grandes séances du Parlement anglais ou français, que vous êtes loin !! Les fonctionnaires du Parlement imitent les parlementaires, y compris les audacieux gamins qui remplissent, par économie, l'office d'huissiers. Seules les demoiselles sténo-dactylographes se tiennent comme il faut, prêtes à se rendre à l'appel du parlementaire qui veut leur dicter une lettre. Le plus beau, parce qu'il symbolisait l'aboutissement de cet abandon de tenue, c'était le secrétaire général de la présidence, excellent homme, circulant en bras de chemise, la pipe à la bouche, entre les pupitres.
J'ai dissimulé ma stupéfaction et j'ai commencé mon discours, mais il m'a fallu l'interrompre dès les premiers mots. J'avais dit « Mes chers collègues », et j'allais ajouter « Messieurs », quand j'aperçus en face de moi quatre dames élues, membres de la Chambre des représentants. Je m'arrêtai net et me