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LE PARLEMENT DE L ÉTAT

reprenant : « Mes chers collègues, Mesdames, Messieurs ; c'est la première fois, qu'un membre du Parlement français, s'adressant à ses collègues étrangers, doit commencer par dire : « Mesdames ». Cela seul est déjà une révolution.

Vous imaginez la suite de ce début très chaleureusement accueilli. Après quoi je me répandis moi-même comme un simple électeur américain, à travers les bancs et me présentai à mes collègues féminins. Là encore il m'a fallu en rabattre de mes préventions européennes. J'ai été heureux, ému même de cette conversation. L'une de ces dames était fermière, à la tète d'une exploitation considérable de beurre et de crème ; elle représentait la campagne républicaine ; l'autre, démocrate, trois fois réélue, veuve, ayant perdu son fils dans la guerre avec l'Espagne, représentait la ville et suivait passionnément le progrès des questions d'éducation. Elle me présenta à la superintendante des études, très jolie personne, mais si sérieuse, si profondément consciente et pénétrée des devoirs de sa charge, que je la regardais avec autant de surprise que je l'écoutais.

Quand j'eus causé aussi longuement que possible, je dois reconnaître que le président me lit amicalement sortir, la séance plénière cessant d'être publique, ce qui m'apprit que mes infortunés collègues pouvaient un instant respirer; mais je retrouvai ces dames un peu plus tard et je ne pus m'empècher de leur demander : « Comment, vous qui pouvez tant sur l'éducation de votre pays, comment tolérezvous pareilles manières, ce tabac, ces pipes, ces pieds en l'air? » Elles me regardèrent, amusées de

ma naïveté, et me répondirent : « Il faut bien passer aux hommes quelque chose pour obtenir d'eux ce que nous voulons! » Et elles me montrèrent la liste très longue des lois bienfaisantes qu'elles ont fait voter.

Avant de quitter le Capitole, où se réunit non seulement l'exécutif et le législatif, mais le pouvoir judiciaire, je demandai à saluer le chef de la cour suprême. La encore nouvelle prévention de mon côté.

Qu'allait être ce juge élu, dans ce milieu ! Le gouverneur m'avait déconcerté par sa valeur, sa sincérité, son talent ; je m'apprêtais à trouver moins bien ce magistrat, produit direct, nouveau pour moi, du suffrage universel. Le gouverneur m'introduisit dans un cabinet très tranquille, d'aspect britannique, rappelant les calmes refuges d'Oxford ou de Cambridge. Un homme très doux, très fin, se leva et vint à moi. Nous causâmes longuement. Il est « chief justice » depuis dix années, toujours réélu, toujours respecté. « Gomment cela est-il possible ? Expliquezmoi. ;> — « C'est assez simple : chaque parti est responsable des candidats qu'il propose aux électeurs. Si ce candidat n'était pas à la hauteur de sa charge, c'est son parti qui en souffrirait. »

Détail intéressant : ce « chief justice » est devenu sourd ; il allait abandonner sa fonction, ne pouvant entendre les avocats, les témoins, les parties, les experts, les conseils, etc. Une toute petite merveille de machine électrique reliée par deux fils à un casque dont il se coiffe dès mon entrée, en s'excusant, lui permet à présent d'entendre comme tout le inonde, mieux que beaucoup de monde.

Décidément je quitterai Denver avec regret : on y retrempe sa confiance dans l'humanité.

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