I. — I. A CAPITALE DU NEBRASKA
.lai pu prolonger de vingt-quatre heures mon séjour à Denver et m'enfermer dans ma chambre, alors que mes amis m'ont cru parti. Quand le pays, les hommes défilent trop vite devant nos yeux, le spectacle nous étourdit, les problèmes ne se posent plus, la vie n'est qu'un cinématographe bruyant. En outre de la retraite, souvent difficile à l'hôtel, je savoure le repos des trains. J'ai quitté Denver à 9 heures du soir, mais sans cesser de m'enfermer, jusqu'au lendemain midi, dans l'isolement de ma cabine. Ces cabines sont toujours les mêmes; j'y ai mes habitudes, mes coins, mes manies; j'y suis chez moi ; nul n'y pénètre, pas même le Nègre; j'y puis, sans contrainte, faire le ménage de ma pensée.
Les Américains brûlent leur vie. Organisateurs incomparables, ils comprennent tout, sauf la valeur du temps perdu ! Toujours pressés dans leur œuvre de défrichement continuel, il ne connaissent pas trois éléments indispensables et du bonheur et du succès : le silence, la solitude, la mélancolie. Comparez leur activité fébrile et la nonchalance des Husses, par
exemple, et dites-moi si cette apparente nonchalance n'est pas féconde, dans son acceptation résignée des hivers et des nuits sans fin; féconde en chefs-d'œuvre de l'art et de la pensée.
J'ai trouvé jusque dans le régime des wagons-restaurants américains des éléments de repos. J'appréhendais cette vie en chemin de fer prolongée pendant plusieurs mois, et la nourriture surtout, œuvre de soin, œuvre de temps pour un Français né cuisinier, mais non ; tout s'arrange, avec un peu de fermeté et grâce à la glace prodiguée partout aux Etats-Unis. L'estomac le plus exigeant est agréablement surpris de trouver, au Sud comme au Nord, de la crème fraîche en abondance ; cette crème est servie là-bas, comme chez nous le lait, plus généreusement et plus pure; elle est l'accompagnement de tous les repas. De même les fruits, le pamplemousse, les fraises, les bananes, les oranges, les pommes. Les pommes, si faciles à conserver, à transporter, deviennent aux États-Unis le fruit national. La pomme cuite dorée, plantureuse, craquelée, offre au voyageur fatigué, dans tous les buffets, dans tous les wagons-restaurants, la ressource de sa fraîcheur. Ajoutez à cela des légumes simples, forcément sincères, tels que la pomme de terre et le riz que les Nègres excellent à préparer, et les potages naturels, la farine d'avoine à ra crème, et des poulets parfois jeunes ou des pigeons, avec du thé et de l'eau glacée, peu de vin, dans ce pays qui n'en produit pas ou à peine, et vous évitezjusqu'à la migraine.
Je suis arrivé ainsi rasséréné à Lincoln, la jeune capitale de l'Etat de Nebraska.
Lincoln est un paradoxe. Je ne comprends pas