LA CAPITALE DU NEBRASKA
La Suisse est plus habile, et l'Angleterre et l'Allemagne. Je ne dis pas qu'on y soit meilleur que chez vous ; je crois au contraire à l'honnêteté, à la scrupuleuse probité du Français et de la Française. Mais vraiment votre gouvernement de la République est trop talon rouge ou trop Directoire ; il démocratise, par ses autorisations, ses licences, ce qui se cachait autrefois dans les ruelles des favorites de Louis XV. Tout s'en ressent ; c'est un débraillé général. Vous acceptez l'inondation permanente des papiers, des mendiants professionnels et des racoleurs qui salissent vos boulevards; vous subissez l'encombrement des édicules que vous savez et qui, cyniques et malodorants, bâillent sur tous les trottoirs. Mais passons ; on est si content d'arriver à Paris ! Impossible pourtant d'aller au théâtre sans risquer de voir des acteurs en caleçon et des actrices tout au plus en chemise !... Vos marchands de journaux, dans les rues comme dans les gares relèvent de l'administration toutepuissante, puisqu'elle les nomme et tire profit de leur commerce; leurs étalages sont pourtant des expositions obscènes dont on souffre moins pour l'étranger de passage que pour les enfants de la France, les jeunes ouvriers et les ouvrières que rien ne protège et qu'on abrutit, au lieu de les relever, dans leur abandon. C'est une nation d'élite qu'on empoisonne, qu'on étiole et qu'on dépeuple. (Juel cas de conscience ! Et quelles sources profondes d'honnêteté cache la France, pour avoir raison malgré tout, de cet épandage superficiel d'immondices ! »
J'ai remercié mon interlocuteur en lui disant qu'il exprimait mon opinion déclarée h la tribune du Parlement depuis des années. Il reprit :
— « Vous êtes le jardin du monde, la terre promise: vous avez un passé grandiose, des paysages, des châteaux, des cathédrales et des musées ; noblesse oblige! Avec quelques dépenses largement rémunératrices d'entretien et de propreté, vous doubleriez le nombre des voyageurs qui viennent en France. \Tous êtes riches en individualités. Vous avez des administrateurs, mais pas d'administration ; tout le monde en abuse ; l'esprit public, paralysé par des siècles d'obéissance, ne paraît pas s'être éveillé en France, tandis que l'administration s'est endormie ! Chacun compte sur l'autre ; cela pourra durer longtemps !... »
— Pas si longtemps, ai-je répondu ; les grands mouvements de l'opinion se propagent vite aujourd'hui et l'éducation de l'intérêt général se nivelle; nous avons déjà des crises fréquentes de mauvaise humeur sous forme de brutalités détestables mais d'autant plus significatives. A côté de cela, des foules admirables de tenue suivent, par millions, les expériences d'aviation; il faut nous laisser le temps, soit d'arriver à nous administrer nous-mêmes, soit de faire comprendre aux pouvoirs publics que nous voulons être administrés.
— Patientons donc et ne prenons rien au tragique! s'écria mon interlocuteur avec une gaîté toute gauloise. Mais en attendant, ne pourriez-vous pas contribuer à diminuer en France le nombre vraiment désordonné des chats et des chiens?
Sur ce sujet, les Américains sont inexorables, comme les Anglais. Ce n'est pas qu'ils manquent d'affection pour les animaux domestiques : ils les traitent même mieux que nous ; j'ai vu des dentistes
pour chiens en Amérique; mais ils trouvent, non sans raison, que l'ami de l'homme est envahissant
et dangereux quand il est errant.
Ma conférence faite à l'Université, j'ai quitté Lincoln après un très beau dînera l'eau glacée, suivant une règle assez fréquente, strictement. observé, ici. Sans y penser, avant de prononcer mon discours, je demandai au Nègre qui servait à table derrière moi de me verser une goutte de whisky dans mon eau ; il me regarda : Oh ! quel regard ! J'en suis encore tout mortifié. J'en demandai l'explication à mon voisin. 11 sourit : « La tempérance de ce dîner vous étonne, me dit-il ; elle vous semble une hypocrisie ; elle est très sage : vous en verrez d'autres exemples. Dans un pays neuf où nous sommes surmenés et où nous n'avons pas de vin, si nous commençons par un verre d'alcool et si nous ne donnons pas l'exemple, où s'arrêteront nos ouvriers, où s'arrêteront nos jeunes gens? Le coktail est insidieux. »
En parlant de Kansas-City, je ne voudrais pas être infidèle à Seattle, à Denver, à toutes ces villes nouvelles qui vous reçoivent ;i bras ouverts, comme des enfants installés d'hier attendant la première visite de leurs grands-parents : pourtant il faut bien que je l'avoue : me voici de nouveau au centre du monde. C'est beau de voir une ville naître et de ne voir rien au delà, mais j'ai peine à m'habituer h ces éclosions subites et confiantes, moi qui suis d'un si vieux pays, la vallée de la Loire, qui a tant peiné, qui a vu passer