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tant d'espérances et de déceptions, couler tant de larmes et tant de sang, construire et détruire tant de chefs-d'œuvre.
Avec un état d'esprit moins heureux, Kansas-City pourrait se plaindre d'être perdue loin de l'Atlantique et du Pacifique, loin des deux frontières septentrionale et méridionale des Etats-Unis. C'est tout le contraire : plus elle est loin, plus elle se croit nécessaire à tous ; plus le diamètre s'élargit du cercle dont elle est centre, plus elle attend, plus elle reçoit, plus elle distribue de richesses ; aussi est-elle aujourd'hui une ville de 250.000 habitants ; elle a augmenté sa population de 100 000 âmes depuis dix ans. Je pense à une ville de mon pays, située, elle aussi, au cœur de la France, dans une riche contrée agricole, au bord d'un grand fleuve, jadis résidence des rois, siège de la cour de France, aujourd'hui encore célèbre par son château, mais pour le reste endormie, moisie. Quel constraste ! Kansas est une de ces métropoles nouvelles qui ne doutent de rien et qui se persuadent littéralement que tout vient d'elles et que tout vient à elles. Dix-huit compagnies de chemins de fer y convergent, avec trente-quatre lignes, sans parler de la navigation fluviale escomptée, disent les réclames municipales, comme valant pour l'avenir cent voies ferrées qui marcheraient toutes seules et qui ne coûteraient rien. Kansas a du charbon pour alimenter ses chemins de fer, ses bateaux; et mieux que du charbon pour ses usines, du pétrole et surtout du gaz naturel, gisant à sa portée, sur la rive même du Kansas, et si abondant qu'il sort de terre par des puits nombreux, indépendants les uns des autres. Les parcs à bestiaux et les
abattoirs de Kansas-City rivalisent avec ceux de Chicago. J'ai assez vu, il y a dix ans, ces derniers pour me dispenser aujourd'hui d'une nouvelle visite; c'est un spectacle répugnant ; je l'ai décrit surabondamment à mon gré. Kansas-City est un centre agricole ; ses cultures scientifiques de maïs donnent des résultats impressionnants ; un homme se perdrait dans une de ces moissons sans limite. Il faut voir les attelages de faucheuses à dix, vingt, trente chevaux abattre les tranches de froment, séparer le grain de la paille et faire en quelques heures d'une forêt de blé un désert de chaume. Un agriculteur m'explique que, dans le \ord-Ouest, sur des étendues plus vastes encore, les machines se contentent de décapiter la paille et ne coupent que les épis qu'elles battent et dont elles mettent le grain en sacs, au fur et à mesure de leur marche. On incendie derrière elles la paille ; puis d'autres machines à vapeur viennent retourner et ensemencer le sol, de façon à réduire la maind'œuvre au minimum possible. Tout cela est déjà connu. Ailleurs vous voyez cueillir à la main par milliers, les pommes, les abricots, les prunes, les amandes, les pèches qu'on expédie, fraîches ou séchées, à la gare directement. A Kansas affluent les matières premières, les métaux, l'or et l'argent, le cuivre du Montana, du Wyoming, le zinc et le plomb de l'Oklahoma, de l'Arkansas et du Missouri, les avoines de l'Iowa, les foins, le bétail, les porcs, les moutons, les chevaux et les mules de tous les États environnants ou lointains, y compris les chevaux de France. J'ai vu, depuis vingt ans, cette industrie de l'exportation des chevaux français aux Ktats-Unis prendre un grand développement dans le
Maine et particulièrement dans le Perche. J'ai vu nos éleveurs vendre jusqu'à mille francs des poulains avant leur naissance. Je vois ici et partout ailleurs Les descendants de ces poulains ; mais, autre privilège de la France, ces chevaux, pas plus que nos graines ou nos plants, ne peuvent conserver longtemps à l'étranger et encore moins perpétuer leurs qualités ; il faut revenir chez nous pour en renouveler l'origine ; il faut même, par parenthèse, une tenace bonne volonté pour y revenir, car la France rend l'exportation de ses chevaux vraiment compliquée, toujours faute d'organisation de ses transports. C'est ce que m'ont raconté les acheteurs américains, et je sais trop bien qu'ils n'exagèrent pas. Un cheval français acheté à la Ferté-Bernard ou à Nogent-le-Rotrou ne peut être expédié directement sur aucun de nos ports français ; il doit être dirigé sur Paris, puis sur le Havre où il ne trouve pas un seul service de bateaux convenablement aménagés pour faire la traversée de l'Atlantique ; il faut l'embarquer provisoirement pour l'Angleterre, et c'est là seulement qu'existent de grands transports du type Minneapolis construits spécialement pour qu'il puisse affronter l'océan sans risques. Comment un jeune cheval arrive-t-il vivant et intact des vertes prairies où il a été élevé en liberté jusqu'à sa destination d'outre-mer ? C'est un problème ; et le plus étonnant est qu'il arrive communément sans accident.
Ce sont là nos vices habituels d'organisation. La France y perd, tandis que l'Angleterre y gagne. Kansas-City, pas plus que les. États voisins, ne s'attarde à ces détails: rien n'arrête son mouvement, sa vie, et cette vie intense se précipite avec une rapi-
dite vertigineuse. Le nombre de ses banques, le chiffre de leurs opérations, le montant de leurs dépôts ne cessent des'accroitre. On prétend même que la maind'œuvre y estmoins élevée et plus satisfaisante qu'ailleurs. Gomment cela ? Pour plusieurs motifs : d'abord la facilité d'appeler du renfort des quatre points cardinaux ; s'il manque des ouvriers, quelques télégrammes lancés dans les directions utiles suffisent à en faire venir; ensuite l'instruction, l'éducation générale de la population sont l'objet de grands sacrifices de la part de la ville de Kansas ; on a calculé que l'argent dépensé pour les écoles diminue le nombre des vagabonds, des ivrognes et des malfaiteurs, augmente la valeur professionnelle de l'ouvrier, et surtout sa valeur sociale et morale; plus instruit, il est plus heureux; son travail est plus rémunérateur. Les crises de mécontentement, les grèves sont plus rares, plus faciles à dénouer. Peutêtre en est-il ainsi parce que la demande de travail est telle dans une ville neuve qu'on ne regarde pas à payer très largement les ouvriers; les salaires entrent dans les frais de premier établissement ; ils sont pris sur le capital de l'entreprise ; dans une ville ancienne, au contraire, les salaires passenl plu tôl aux frais d'entretien et sont payés sur le revenu; c'est une différence. A Kansas-City, les aimables organisateurs qui savent si bien démontrer que leur ville est la capitale industrielle et le centre stratégique 'les approvisioi orients du Nouveau- Monde, me fournissent les chiffres suivants dont je leur laisse l'entière responsabilité. Un ouvrier ordinaire, mi terrassier est payé, en moyenne, à Chicago, vingt-trois ou vingt quatre sous ou cent-
l'heure; dix-neuf seulement à Kansas; un ouvrier du bâtiment est payé vingt-neuf ou trente sous l'heure à Chicago, vingt seulement à Kansas, et ainsi de suite.
Quoi qu'il en soit, on comprend que ces États agricoles, industriels et miniers en pleine croissance soient partisans d'une politique extérieure de leur pays qui leur assure la stabilité du lendemain. Aussi l'accueil que j'ai reçu à Kansas a-t-il été particulièrement empressé. Plusieurs mois avant d'arriver, je me suis aperçu que l'organisation de Kansas-City serait bonne et qu'on n'y ferait pas les choses à moitié. Avant même mon départ de France, en février, on m'écrivait que le superintendant des écoles de Kansas avait donné congé aux 938 instituteurs et institutrices de la ville pour les engager à assister, avec les étudiants, à ma conférence du 20 avril. Vingt-quatre heures d'avance, à mon arrivée à Lincoln, deux membres du comité de réception de Kansas étaient venus à ma rencontre ; ils ont assisté au banquet de Lincoln, puis ils m'ont conduit à la gare. Ils ne m'ont quitté qu'à la porte de ma cabine, où ils sont venus me retrouver le lendemain matin pour l'arrivée. La réception, plus que cordiale, qui m'attendait sur le quai me fit oublier ces nuits courtes, mais mauvaises. La matinée était très fraîche ; des automobiles ultra-rapides, et surtout ultra-découvertes, nous attendaient; l'un de mes aides de camp prit le volant de l'une d'elles et me conduisit, radieux, sans même songer à se couvrir, tandis que j'essayais de disparaître sous des pardessus et des cbàles insuffisants. Je me sentais bien « vieille Europe » à ce moment !.. Mais cette défaillance fut
courte -, on me laissa seul à l'hôtel dans un somptueux appartement où je commençai par me demander si je n'avais pas changé en roule ma personnalité, si je n'étais pas Sarah Bernhardt elle-même! Des roses de France, éclatantes et parfumées, s'épanouissaient sur les tables, avec toutes les marques de bienvenue et de délicate attention. Les journalistes et les photographes me rappelèrent à la réalité ; on compte à Kansas de nombreux journaux ; le plus lu d'entre eux tire à 200.000 exemplaires, les autres à 150.000; j'avais à peine concilié leurs exigences avec celles de ma toiletteet de mon premier déjeuner, que l'automobile se faisait annoncer par les appels du téléphone. Je descendis.
Ces automobiles de Kansas-City m'ont tout de même fait frémir. C'est déjà ici, comme dans tous les Ktats-Unis, une très vieille industrie, usée, « bad business », comme on dit ; tout le monde en fabrique, tout le monde en a. Un a commencé par les faire venir de France, puis par en assembler les pièces importées ; finalement on en construit partout et on en exporte. Il y a deux catégories d'automobiles : la petite électrique, qui vient généralement d'Allemagne, et qui sert surtout aux personnes âgées ou timides; ce sont des coupés ou des landaulets que conduisent de l'intérieur tantôt un vieux monsieur, ou une dame, ou une toute jeune tille. Mais les jeunes tilles préfèrent l'autre catégorie, les grands modèles à essence, les quarante chevaux... C'est effrayant ! Voir fondre sur vous ce bolide conduit par la main dédaigneuse d'une 'Mitant de quatorze ans qui ce connaît pas le danger et qui contemple votre effarement comme celui d'une poule ignorante; voir ce
projectile arriver, passer à quelques centimètres de votre auto, vous frôler et sentir par surcroit qu'on est un naïf et qu'on aurait tort, quoi qu'il advienne, que c'est toujours la femme, toujours l'enfant qui aura raison devant le juge, et qui par conséquent peut tout braver !... C'est déconcertant ; on est vieux jeu décidément quand on arrive de Paris à Kansas- City. Je me le reproche, car j'ai vu jadis que les Anglais, dans des maisons de commerce colossales, confiaient les fonctions de caissier à des enfants. C'est aussi une grosse responsabilité.
Je suis arrivé quand même à ma conférence et j'ai trouvé là, une fois de plus, l'avenir des États-Unis, les maîtres ou futurs maîtres et maîtresses de renseignement. Instruire des éducateurs, éclairer des consciences directrices, c'est une satisfaction sans égale, c'est l'œuvre qui ne se voit pas; c'est l'élément d'action infaillible, incalculable, dont on ne tient pas compte parce que son efficacité n'est pas immédiate, mais elle est d'autant plus profonde; c'est par millions et par millions que se répercutent, de génération en génération, les échos de cet enseignement, bien plus rapidement qu'on ne croit.
Après ma conférence, on m'avait demandé, pour l'après-midi, une réunion supplémentaire au Schubert-Théâtre, pour les dames de Ivansas-City ; après quoi on me fit visiter la ville, ses parcs, ses boulevards. Ce fut une course mémorable. La ville mesure 58 milles carrés de territoire et 45 milles de boulevards, 324 milles de rues pavées. Elle est vallonnée juste assez pour donner à ses habitants le plaisir de construire des résidences bien aérées ; elle s'est étendue en surface et non en hauteur, à l'exception des
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grands hôtels et de quelques édifices énormes créés précisément pour centraliser dans un même local toute une organisation qui ne peut guère être complète et moderne qu'à la condition de servir à une vaste collectivité. A Kansas-City, comme dans la plupart des villes américaines et anglaises, chacun veut avoir sa maison, son jardin, son foyer; rien n'est plus facile avec les tramways électriques; il n'est pas plus coûteux aujourd'hui de s'étendre en largeur sur des terrains a bon marché que de s'entasser en hauteur comme jadis, sur des terrains hors de prix. Une industrie importante existe dans toutes les villes nouvelles, celle des agents de vente ou de location des maisons; cette industrie est d'une activité fébrile; c'est ellequi transforme les terrains vagues en quartiers luxueux, abaisse les collines, comble les vallées, forme les syndicats d'initiative, etc., etc. Toutes ces maisons sont gracieuses, variées. On me dit que les architectes américains, font, pour un bon nombre, leurs études en Krance ; ils en profilent bien ; ils combinent les connaissances classiques avec les exigences d'une clientèle innombrable cl ennemie de la routine. Le résultat est des plus heureux : mais certainement l'architecture domestique américaine s'inspire avant tout de l'architecture des cottages et des maisons de campagne anglais. Les parcs sont ici, comme ailleurs, vastes et nombreux, bien dessinés, reliés à la ville par de belles avenues. L'un de ces boulevards passe en corniche au flanc d'une falaise pittoresque, le « Cliff Drive ... dominant la vallée du Missouri; celte Falaise naturelle a l'aspect, la couleur, le relief d'une de nos l'orlitirat ions du moyen âge ; parmi des simulacres naturel.- de vieilles tours
pousse le lierre et la jeune verdure printanière ; c'est 1' « escarpement ruiniforme » bien connu des géologues, et dont on trouve souvent en Europe l'équivalent, mais qui vraiment ici est bien placé pour donner à cette promenade toute nouvelle jusqu'à l'apparence d'un passé. Les marchands de terrain, à Kansas, ont toutes les chances!
Arrêtons-nous pour contempler le Missouri dont je n'ai rien dit encore ; c'est une déception et une défection, comme la Loire: un fleuve qui manque à son histoire, à son rôle. Nous avons tous été nourris des récits de nos pionniers qui descendirent ou remontèrent ce grand chemin ; tout le monde sait que, sans aller si loin, il y a moins d'un siècle, le produit des plantations riveraines du fleuve descendait le cours du Mississipi et de ses affluents pour gagner l'Océan, et que des paquebots faisaient le service de Saint-Louis à la Nouvelle-Orléans. Aujourd'hui plus rien ; toutes les villes que j'ai visitées au bord de ces magnifiques fleuves n'en connaissent guère à présent que les inondations. Je n'ai pu m'empêcher de protester une fois de plus, devant ce vandalisme de notre temps. Il m'a semblé que les habitants de Kansas-City, prenaient à cœur mes protestations : « nous pensons comme vous, me répondit-on ; un mouvement s'organise non seulement parmi nos industriels et nos commerçants, mais dans le peuple, en faveur d'une réhabilitation de nos voies fluviales, en faveur du reboisement et de tout ce qui peut s'en suivre pour la mise en œuvre de notre sol ; à Kansas même, des souscriptions ont été lancées parmi les ouvriers, les ouvrières, les commis, les employés des deux sexes, en vue de rétablir la
navigation sur le Missouri ; la souscription a réussi; ce n'est plus qu'une question de temps ; à votre prochaine visite nous vous conduirons à Saint-Louis sur le Missouri. »
Le banquet final de cette journée non moins remplie que les précédentes eut lieu à mon hôtel, par les soins d'une organisation puissante : le club du « Couteau et de la Fourchette ». Cinq à six cents convives au moins emplissaient la salle et ses annexes ; pas de femmes à table. Oserai-je dire que je n'en fus pas fâché. La force humaine a des limites ; faire trois ou quatre conférences par jour pendant plusieurs mois de suite, c'est un exercice physique qui demande de l'entraînement, mais encore plus d'organisation. Causer et parler, cela fait deux; il est difficile à un orateur de parler convenablement pendant trois quarts d'heure après le dîner, s'il a dû commencer par causer deux heures pendant le dîner; or il ne peut faire autrement quand il a pour voisine une dame, et surtout quand cette dame est intéressante. Il y a des femmes qui excellent à épuiser un conférencier : elles le pressent comme un citron, après quoi elles abandonnent ce qui reste à l'auditoire. Dieu vous garde de la femme enthousiaste qui veut tout savoir et qui ne vous a laissé le temps ni de manger, ni de souiller quand le président vous appelle à prononcer voire discours. Je me suis promis de la fuir, de la dénoncer tout au moins, car la fuir ce n'est pas possible; elle existe dans tous les pays et elle ne lâche jamais sa proie.
Les membres du « Couteau et de la Fourchette » donnent leurs banquets moins pour manger et pour boire que pour se rencontrer et pour s'instruire des
faits nouveaux intéressant leur activité. Mon dîner était leur cent-deuxième réunion depuis la fondation du club. Après le dessert on ferme les portes, le service cesse, les convives se rapprochent de la table d'honneur, allument leurs cigares et s'installent pour écouter; un discours, et surtout celui d'un étranger, est pour eux un spectacle, une attraction autant qu'un enseignement. Des galeries autour de la salle s'ouvrent aux dames et aux amis des membres du club. Il n'y a pas de sujet qui touche plus les Américains que celui-ci : « N'arrêtez pas votre croissance ; développez vos relations avec le monde entier. »
Aumoment de clore la soirée, le président, Georges H. Forsee, mystérieusement, fit un signe que je fus seul à ne pas comprendre ; on lui apporta un vaste écrin ; il commenta par me remercier d'être venu de si loin parler de la France, puis en termes émouvants, il me demanda de rapporter à ma famille un souvenir de Kansas-City, et dans l'écrin qu'il ouvrit pour me le remettre, je vis briller de monumentales pièces d'argenterie, une fourchette et un couteau gravés à mon nom avec la date de cette soirée du 20 avril.
Je ne sais ce que je répondis, mais je suis bien sûr que si je retourne jamais à Kansas-City, j'y serai en pays ami, non seulement moi, mais tous les Français de bonne volonté dont j'ai été pendant un jour le représentant et le messager.
Et maintenant vite à ma chambre, à mon sac, à mes roses, à l'automobile, à la gare, à mon train où je dis adieu à mes guides et où j'arrive juste pour m'endormir, tant bien que mal, et me réveiller le lendemain matin à Saint-Louis.