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LA .NOUVELLE-FRANCE

J'étais levé de bon matin, le lendemain, quand le Nègre, toujours souriant, vint frapper à la porte de ma cabine et me prévenir que nous approchions de Saint-Louis. Ces trois nuits successives de wagon n'avaient pas été le repos du corps, — toutes les lignes de chemins de fer ne sont pas bonnes et celle que j'avais dû prendre à Lincoln pour gagner du temps est certainement parmi les pires, — mais j'étais bien plus loin encore du repos de l'esprit. Depuis les montagnes Rocheuses, sur le chemin du retour, tournant le dos à l'océan Pacifique, pénét iant dans la vallée du Mississipi, j'avais la sensation non plus d'aller, de m'éloigner, mais de revenir; et la première étape de ce retour en Europe était Saint- Louis, la métropole de la Louisiane française.

La Louisiane! Ce seul nom parle au cœur d'un Elançais doucement et douloureusement : il symbolise tant de beauté, de force d'âme, d'héroïsme, tant de clairvoyance géniale, d'une part, et, d'autre part, tant de laideur, tant d'ineptie, de faux esprit et de lâcheté: il résume si bien, non seulement toutes nos

grandeurs et toutes nos misères françaises, mais toute la grandeur et toute la misère humaine, que le pays actuel disparaissait pour moi devant son passé. Je n'exagère pas : à la Nouvelle-Orléans j'ai vu La Salle ; je n'ai pu retenir mes larmes en le trouvant vivant dans la mémoire des Français que je rencontrais ; j'ai compati à ses épreuves comme si elles étaient d'hier; j'ai souffert de ce qu'il a souffert; j'ai rougi de nos abandons comme d'un remords national.

Reçu à la gare centrale de Saint-Louis par un de ces Américains, nombreux aux Etats-Unis, mais qu'on ne soupçonne pas en Europe, et dont toute la vie n'est que dévouement au bien public, je fus aussitôt conduit à une des résidences privilégiées qui couronnent la ville nouvelle. Mais avant de parler de ce paradis de l'hospitalité, je voudrais achever ce que j'ai à dire sur la vieille ville.

Je demandai à la voir le plus tût possible, aussitôt après ma première conférence, qui m'attendait au débarqué, et j'allai droit au fleuve, au pont du Mississipi. Je refusai de visiter aucun monument ; c'est ma faiblesse. Je ne puis plus voir un monument: l'étonnement attristé de mes amis n'y peut rien ; j'en ai trop vu dans ma vie. J'ai toujours dit que la société nous empêche de voir le pays ; il en est de même des monuments ; ce qui m'intéresse, c'est la terre, le ciel, les hommes, les problèmes; n'attendez pas que je vous décrive le capitole de toutes les villes où j'ai passé.

Le Mississipi coule sous mes yeux, magnifique et inutile : il inonde comme le Missouri ; c'est décidément aujourd'hui la principale fonction des grands

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