‹ Les États-Unis d'AmériqueChapitre 61 sur 139 · LA NOUVELLE-FRANCE · texte numérisé non relu

LA NOUVELLE-FRANCE

fleuves. La civilisation les dédaigne; n'importe, ce n'est qu'une répudiation insignifiante auprès de tant d'autres. Le fleuve n'en développe pas moins sa large nappe qui vient de si haut, de si loin, et qui porta nos pionniers...

Je vois passer Cavelier de La Salle avec ses trentetrois Français dans leurs pirogues indiennes ; ils viennent de Québec ; ils ont, après Cartier, après Champlain, remonté le fleuve Saint-Laurent; ils ont gagné le lac Erié , les mers intérieures des Grands Lacs ; ils ont lutté contre le climat si changeant, si rude en hiver, si chaud en été ; ils ont vécu de la chasse du bison et des oies sauvages, vécu de privations surtout ; ils ont traversé les marécages, les forêts, bravé les reptiles, les fauves, les moustiques, les hommes et les bêtes ; derrière eux est resté pkis d'un compagnon surpris dans une embuscade et torturé ou consumé par la dysenterie, comme l'admirable Père Marquette, que l'Église, à défaut de la France, aurait dû glorifier, béatifier; ils ont construit des forts, et celui-là surtout, le trop bien nommé : « Crève-Cœur»; ils ont construit une petite flotte, un vaisseau même, le Griffon, perdu par la trahison de son pilote ; ils ont cherché longuement les sources inconnues de ces fleuves qui se jettent dans l'Atlantique et celles des Grands-Lacs; rien n'a pu les décourager; ils ont inspiré confiance aux Indiens, vivant par avance avec eux les romans de Chateaubriand ; leur portant l'amitié plus que l'esprit de lucre et de conquête; ils ont appris leur parler, passé des traités d'alliance avec les uns, combattu la férocité des autres; ils ont atteint la ligne de partage des eaux; orga-

nisé, pour la franchir — à quels risques et à quel prix ! — ces « portages » dont les noms figurent encore en français sur les cartes ; ils ont pénétré les mystères de l'autre versant. Les voilà descendant l'Ohio d'abord, puis l'Illinois, pour arriver enfin ici, passer là...

Un seul de ces voyages a duré deux ans ! Deux ans, sans autre abri que le ciel changeant, sans autre nourriture que les surprises du hasard, ou bien la chair des crocodiles, sans autres soins que ceux de la nature contre des maladies implacables ; deux ans, sans argent, sans forces, sans munitions, sans soutien contre des ennemis et des détracteurs acharnés, avec la seule passion d'avancer, de créer, de conquérir un continent. Ils atteignirent le golfe du Mexique et revinrent par la même voie, remontant le courant. Par sa proclamation du 9 avril 1682, La Salle a pu faire hommage à Louis XIV de la Nouvelle France, la Louisiane qu'il avait baptisée de son nom. La Louisiane comprenant toute l'immense vallée avec les fleuves glacés ou brûlants qui l'arrosent et tous les territoires que ces fleuves traversent. Golbert comprit La Salle ; il le soutint contre les cabales, contre ses créanciers et ses jaloux ; contre la niaise perfidie du gouverneur La Barre. Plusieurs fois, La Salle fit le voyage d'Amérique à Versailles, plus aventureux encore que celui du Mississipi. On connaît sa fin misérable, aussi triste, mais plus tragique que celle de Dupleix : criblé, lui aussi, de dettes glorieuses, appauvri pour avoir enrichi son pays, il ne lui restait qu'à mourir pour être un vrai héros français; le commandant de Beaujeu, chargé de le transporter à l'embouchure du Mississipi, se

LA NOOVELLE-FRANCE 145

trompa, ou le trompa, et l'abandonna sur la cote déserte du Texas; son énergie indomptable ne se laissa pas abattre par ce dernier coup : il voulait regagner une fois encore le Mississipi et par là remonter jusqu'au Canada, donner deux entrées à sa Louisiane, celle du sud, indépendante, venant compléter celle du nord ; c'est pourquoi La Barre le dénonça comme fou et comme un péril national. Il partit à pied, à travers forêts et déserts : il était loin déjà de la cùte quand ses compagnons l'assassinèrent laissant son corps aux bêtes fauves. Il avait quarante-quatre ans.

Le martyre est le plus puissant des encouragements. Les successeurs de Champlain, de Marquette et de La Salle furent légion : le commerce aussi comprenait son intérêt de suivre leurs traces et de profiter de leur héroïsme. Colbert avait donné l'impulsion en organisant la colonisation officielle, en envoyant de Bretagne, de Normandie et d'Anjou au Canada quatre mille cultivateurs qui se répandirent partout, fondèrent des centres devenus des villes, encore françaises par le nom, lorsque survinrent nos grands désastres, le traité d'Utrecht avec l'abandon de Terre-Neuve, les rivalités implacables des capucins et des jésuites : puis, avec la fin du règne de Louis XV, l'abandon, la profanation de tout ce que le génie français avait rêvé et réalisé.

Saint-Louis ne fut d'abord qu'un refuge contre l'envahissement des Anglais. Débordés sur toute la cùte de l'Atlantique, les Français ne possédaient, à part Sainte-Geneviève, que des postes sur la rive gauche du Mississipi ; ils franchirent le fleuve; d'intrépides pionniers, les deux fils de la Vérendrye,

Stat9-i Ni9 d'Amérique. 10

poussèrent même, tout seuls, jusqu'aux montagnes Rocheuses qu'ils aperçurent dès 1742, plus de soixante ans avant la découverte officielle. Quand l'admirable vallée de l'Ohio nous échappa, et par suite le chemin le plus direct entre les deux capitales de la Louisiane, de la Nouvelle-Orléans à Montréal les Français se replièrent sur la rive droite du Mississipi. Ils y cherchèrent, à proximité du confluent du Missouri, l'emplacement le plus favorable pour nouer leurs communications avec le sud et avec le nord, en même temps que pour assurer leurs explorations et leurs chasses dans les solitudes de l'ouest. La Compagnie des fourrures de la Louisiane chargea Pierre Laclède, alors âgé de trente-neuf ans, de conduire l'entreprise. Parti de la Nouvelle-Orléans en 1763. il s'établit d'abord à Sainte-Geneviève, puis à Fort-Chartres d'où il finit par fixer son choix sur ce point inconnu, devenu la métropole de la grande vallée, et que voici.

Avec Pierre Laclède et après lui vinrent, de tous les centres que nous occupions, cette population de voyageurs, trappeurs, chasseurs, coureurs de bois, dont la poétique existence dans ces contrées vierges devint légendaire ; les prouesses de Mme Chouteau, qui accompagna Laclède, et celles de ses deux fils, Pierre et Auguste Chouteau, celles du plus jeune surtout, Auguste, âgé de treize ans, et chargé de conduire une troupe de trente hommes, sont les romans vrais qui ont inspiré la littérature dont nos imaginations ont vécu pendant près d'un siècle et sont longtemps restées émues.

Toutes ces prouesses, aussi bien que celles des Montcalm et des La Bourdonnaye, comptaient pour

LA Nu UVKI. LE- FRANCE 147

rien à Versailles ; le traité de Paris en fit litière ; la Nouvelle-France comme les Indes, cessa d'exister. Le plus triste, c'est que Louis XV n'est pas le seul responsable de cet abandon ; il y fut encouragé par l'esprit de la cour, par nos grands esprits mêmes qui si' firent un point d'honneur de traiter le rs'ouveau- Monde en quantité négligeable et dont les amusantes sottises sur ce sujet sont trop connues. Il faut reconnaître aussi qu'une puissance ne peut se flatter de conserver ses colonies lointaines que par la paix et dans la paix. L'Angleterre elle-même en a fait l'expérience. Elle a profité de nos difficultés extérieures et intérieures pour nous prendre nos colonies, mais elle a perdu à son tour les États-Unis, peu d'années plus tard, par la contrainte savante de Vergennes et d'une coalition européenne. Six fois en un siècle la Louisiane a changé de maître, passant de la France à l'Espagne, à l'Angleterre et finalement aux Etat-Unis avec son immense territoire aujourd'hui divisé en quatorze Etats.

Cette dernière transition était inévitable ; elle aurait pu, elle aurait dû être un lien de plus entre la France et le Nouveau-Monde , elle fut la pire des humiliations, et cette humiliation je l'ai ressentie surtout à Saint- Louis, comme diplomate, comme Français, comme homme -, elle est aussi pénible pour les Américains que pour nous-mêmes. Personne n'a le droit de s'en vanter.

Louis XV avait trahi la Nouvelle-France. Xapoléon l "' la vendit. .le ne connais pas de troc plus sordide et plus répugnant. L'Histoire ne nous montre qu'un seul côté de la médaille : la diplomatie de Talleyrand dosani sans scrupule ses échanges, dispo-

sant des peuples et, d'un trait de plume, les exécutant à distance, comme Napoléon donnait l'ordre d'exécuter le duc d'Enghien ou de faire disparaître Toussaint Louverture. Mais il faut voir le revers de la médaille ; il faut connaître aussi les lendemains de ces exécutions. Les récits des Américains sont, à cet égard, impartiaux ; sachons gré à plusieurs d'entre eux, tels que Parkman, qui ont entrepris de rendre à nos œuvres et à nos compatriotes la justice que nous leur refusions. Les Anglais mêmes ont adopté Dupleix, condamné par nous ; j'ai entendu Gecil Rhodes parler de lui comme de son dieu et me demander avec indignation comment la France avait pu être aussi ingrate pour l'un de ses meilleurs enfants.

Les Américains ont raconté en termes émouvants l'exécution de l'acte de vente de la Louisiane. Consternés d'avoir été cédés, en 1768, à l'Espagne, les Français de la Louisiane crurent rêver quand ils apprirent que par des traités secrets, ou plutôt par des manigances inavouables, leur cher pays était vendu 80 millions de francs aux États-Unis. Tous étaient assez raisonnables pour comprendre que la France continentale, exposée à tant de conflits séculaires avec ses voisins, ne pouvait conserver la Louisiane ; mais la vendre, alors qu'il eût été si noble et si habile de la donner; comme on marie sa fille et non comme on vend une esclave ! Et la vendre aux Etats- Unis, après la guerre de l'Indépendance, après cette noble coopération de deux peuples unis pour la conquête de leur liberté ! La France de la Révolution vendant la Louisiane au pays de la Déclaration de l'Indépendance, la France de La Fayette, de Grasse et de

Page 1