LA POPULATION. LE CLIMAT
Roçhambeau ! Celait un déli jeté par la diplomatie à la dignité humaine. Et sur quelle dédaigneuse ignorance se fondait cette évaluation du prix de la vente! 80 millions pour un continent qui produit chaque année des milliards !
Le jour convenu, le 20 décembre 1803, à la Nouvelle-Orléans, les autorités espagnoles ayant amené leur étendard pour céder la place au drapeau français, ce fut le tour de celui-ci de disparaître. La cérémonie se fit en grande pompe. Les ordres de Napoléon étaient formels, comme ceux du gouvernement des États-Unis. D'un dernier cri la population salua les trois couleurs qui s'abaissaient; elle vit monter le pavillon constellé des jeunes étoiles américaines : puis elle se forma d'elle-même et, sans mot dire, suivit en cortège funèbre, jusqu'au palais du gouverneur, son drapeau mort; c'était la Nouvelle-France qu'on enterrait, c'était l'œuvrede nos pionniers, raillés, contrariés de leur vivant, dont on faisait argent après leur mort.
Sic vos non cobis, disent en ricanant les sceptiques; non, les actes d'un gouvernement ne changent rien à la gloire des hommes ; la récompense est dans l'action et non dans le succès ; la justice que nos pionniers n'ont pas obtenue de leur vivant, le monde aujourd'hui la leur rend; la France en profite.
Laissons maintenant le passé; remontons vers la nouvelle ville.
II. — LA POPULATION. LE CLIMAT DES ETATS-UNIS L'EXPOSITION DE SAINT-LOUIS
Que diraient Laclède et les fils Chouleau qui bâtirent, eu 1764, les premières rues de Saint-Louis,
à commencer par celle du Marché, s'ils voyaient aujourd'hui s'étendre sur 30 kilomètres de rives cette ville de près d'un million d'habitants, la quatrième ville des États-Unis, capitale de l'an des Etats les plus riches de l'Amérique du Nord ? Que dirait Mme Chouteau? Elle aurait sa villa très belle sans doute sur le parc, dans le quartier des Résidences, car la disposition des villes américaines s'inspire presque invariablement de cette idée classique, romaine, anglaise et coloniale : ne pas vivre sur son travail, travailler le jour avec l'indigène et l'ouvrier dans le quartier des affaires; se retirer le reste du temps, dans une résidence aussi aérée, aussi riante que possible. Toute la population de Saint-Louis, y compris la population ouvrière, émigré ainsi du côté du coucher du soleil; Saint-Louis a son West-End, comme Londres et comme Paris.
Ce que je ne me lasse pas d'admirer, bien que ce soit partout la même chose, dans cette expansion prodigieuse des villes américaines, c'est le dédain des obstacles ; chacun, ici, ne voit que les beaux cùtés et l'avenir de son pays. Peu importent les critiques ; tout s'arrange ; l'essentiel est que géographiquement rien ne peut empêcher Saint-Louis d'être un centre privilégié de toutes les cultures et de tous les produits, du nord au sud, de l'est à l'ouest, l'un des grands marchés du tabac, du coton, de la laine, du bétail, des pelleteries, des conserves, du bois, des céréales, de l'orge ; les Français ont disparu, les brasseurs et les industriels allemands les ont remplacés en bien plus grand nombre ; ils deviendront Américains à leur tour, car Saint-Louis est aussi un centre de population où se fondent la plupart des éléments
LA POPULATION. LE CLIMAT liil
disparates qui forment la nationalité américaine.
.J'entends plus d'un lecteur prendre à partie cet optimisme et s'écrier : « Les Américains ne sont pas parfaits, ils ont leurs défauts »; je le sais bien puisqu'ils ont hérité des nôtres et de ceux de tous lesémigrants dont ils sont issus. Je sais notamment, comme tout le monde, tout ce que les Américains ont à apprendre dans le domaine de la vie internationale où ils sont nouveaux venus. Il y a des Américains détestables, comme il y a des Français, des Anglais, des Allemands, des Italiens, des Russes détestables; j'accorderai même que dans tout pays neuf il y a naturellement plus d'aventuriers que dans les vieux pays, mais il y a aussi moins d'égoïsme, moins de routine ; il y a aussi cette intelligence moyenne, cette intuition née de l'expérience et de l'initiative toujours en jeu et qui font comprendre à chacun l'intérêt commun, l'intérêt public. Je reconnais en outre que j'ai vu surtout l'élite des Américains, mais c'est là ce qu'il faut voir, puisque cette élite ne se fontente pas d'être satisfaite, puisqu'elle est agissante, puisqu'elle instruit, dirige, forme à son image le reste. Rien n'est plus vain que de s'arrêter aux types inférieurs, inassimilés, d'une population, alors que les types supérieurs travaillent à entraîner les autres dans leur sillage ; c'est cette élite qu'il faut connaître, si Ton veut savoir, non pas seulement d'où viennent et oii en sont les États-Unis, mais où ils vont.
Il y a beaucoup à dire aussi sur le climat. De même que les Américains s'accommodent d'une population de hasard el sans cesse renouvelée, pourvu qu'elle arrive à suivre le grand courant de l'éducation nationale, ils sont enchantés de leur climal que je
considère moi, Français gâté, comme discutable.
A Saint-Louis se rencontrent tous les climats, comme toutes les cultures : le chaud et le froid, sans oublier le courant d'air national, mon ennemi personnel. Les Américains vivent dans un courant d'air; les vents balayent leur pays sans résistance, comme on sait; je me demande si cette passion du courant d'air ne se paye pas par la multitude des maladies bizarres dont les chirurgiens se sont emparés ; je ne saurais citer le nombre de mes amis américains dont on a ouvert le nez, le front, les oreilles pour en extirper, à mon avis, des résultats de courants.d'air. En revanche, je suis d'accord avec les Américains dans leur combat contre les mouches et les moustiques qu'ils considèrent comme des convoyeurs d'épidémies. Il existe dans ce pays semitropical quantité d'insectes que nous ignorons et qui gâtent la vie des gens. Certaines piqûres de moustiques sont venimeuses gravement. Les Américains dorment dehors, malgré ce danger, et nous qui avons la chance de l'ignorer, sauf de rares exceptions, nous fermons nos fenêtres hermétiquement. Cela n'empêche que, pour s'en défendre, ils sont obligés de doubler radicalement leurs fenêtres d'un grillage métallique tendu sur des cadres, comme ceux d'un garde-manger; c'est un voile qu'ils interposent entre eux et le ciel et qui assombrit l'intérieur de toutes les maisons. Mais on me répond : « Ce n'est qu'un moment à passer dans l'histoire d'un peuple ; les Américains détruiront les mouches et les moustiques, comme ils ont eu raison de la fièvre jaune. »
Ils n'auront pas raison aussi facilement des inondations et surtout des tremblements de terre. Je n'ai