L'EXPOSITION DE SAINT-LOUIS
rieur l'étonnante ville du Lucie, dont les Anglais ont faitDuluth; c'est un véritable pèlerinage qu'il vient faire au pays natal ; et il faut voir comme il s'y ivlrouve en famille. Inutile dédire qu'il existe àSaint- Louis un parc La Fayette, une avenue La Fayette, une avenue Laclède, une avenue de Giverville, une rue La Salle, une rue Gratiot, une rue Papin, l'avenue Chouteau...
Tous ces souvenirsauraient pu être l'occasion d'une belle manifestation émouvante à l'exposition de Saint-Louis, quand les Américains ont fêté le centenaire de la vente de la Louisiane aux États-Unis ; c'était le cas de s'expliquer et de parler à cœur ouvert ; mais nous sommes tellement bousculés, tellement absorbés par nos préoccupations européennes que la manifestation fut manquée. Nous n'avons pas su découvrir et les Américains n'ont pas su montrer tout ce qui restait chez eux du passé. Nous n'avons vu que les apparences ; d'excellents Français ne parlant pas un mot d'anglais sont restés fermés devant d'excellents Américains qui ne parlaient pas un mot de français : et j'ai entendu ces Français, au retour, récriminer et ne parler que de ce qu'ils n'avaient ni vu ni entendu. Il est des sentiments qu'on doit partager pour les comprendre, et qu'il faut encourager pour qu'ils s'épanouissent. Je reconnais que les apparences peuvent aisément nous tromper et que notre ignorance a beau jeu, de part et d'autre, pour triompher. L'idéalisme français passe ainsi à coté de l'idéalisme américain sans le voir; il ne reconnaît pas son enfant : et à leur tour les Américains hésitent à reconnaître dans le présent les ancêtres dont ils se réclament. Ainsi s'expliquent bien des malen-
tendus entre deux peuples dont on ne peut concevoir et dont on peut même compromettre l'avenir quand on ignore leur passé.
III. — L ESPRIT FRANÇAIS. LA LANGUE IIIAN- ÇAISB. LE DÉVOUEMENT AMÉRICAIN
Cette succession d'erreurs et de faiblesses, qui depuis des siècles semble avoir enseveli jusqu'au souvenir de la France, n'empêche pas qu'il reste quelque chose d'elle dans toute la vallée du Mississipi, quelque chose de l'esprit français. Ce quelque chose, sans doute, n'apparaît pas au voyageur qui a de bonnes raisons pour ne pas croire à l'existence, encore moins à la survivance de l'esprit; le voyageur qu'on ne trompe pas, celui qui n'entend voir aux États-Unis que le pays des dollars et des marchands de cochons, celui qui, généralement, ne rencontre que ses pareils et juge d'après eux tous les autres. Il est pourtant facile de comprendre qu'entre l'ignorance du visiteur étranger et la réalité du pays où il passe, un double rideau s'interpose : d'abord la façade des maisons qui lui sont fermées, d'ordinaire, puis la réserve des habitants vivant à l'intérieur de ces maisons, quand par hasard il y pénètre. Combien de voyageurs ne connaissent, dans le pays qu'ils traversent, que la misanthropie des gardiens de musée et le sourire conditionnel des garçons d'hôtel; ou encore la rudesse du personnel des chemins de fer, ou les mauvais tours d'un mauvais client, s'il s'agit d'un commerçant ! Combien de voyageurs aussi abusent de leur anonymat pour tout se permettre à l'étranger,
comme si personne ne les regardait, sous prétexte qu'ils ne comprennent rien à ce qui les entoure ! combien font rire d'eux ou éveillent l'hostilité, sèment leur chemin de représailles incompréhensibles pour ceux qui viennent après eux ! Je me rappelle la mortification d'un homme d'État anglais, ami de la France, quand il rencontrait à Paris ses compatriotes, accaparant les rues, les théâtres, en costume d'alpinistes, coiffés de casquettes interchangeables pour les deux sexes. Les Parisiens s'écriaient en contemplant ces caravanes : « Voilà les Anglais ! » et pas un seul ne remarquait lord Salisbury ou lord Granville, ou John Burns, habillés comme tout le monde.
J'aurais pu passer souvent à coté du président Brookings sans découvrir en lui l'un des nombreux représentants de l'idéalisme américain ; mais j'ai eu la bonne fortune d'être son hùte. Il est garçon. Je puis parler de son foyer sans mettre en cause sa famille et l'embarrasser. Il me pardonnera si je profite de ces circonstances exceptionnelles pour le prendre comme argument. Je reconnaîtrais mal la bonté qu'il m'a prodiguée si je n'essayais de faire remonter ma gratitude plus haut que lui, à son pays.
M. 11. Brookings est un jeune homme de soixante ans. Grand, mince, droit, aristocratique, bien portant, riche, il a tout ce qui peut perdre un homme : le charme et la fortune ; mais il a ce qui sauve tout, le cœur bien placé. Ne le connaissant qu'indirectemiMit, j'avais complu iv-ler chez lui un jour seulement et gagner de là Winnipeg; mais la proximité des élections au Canada, les attaques très vives dont le premier ministre, sir Wilfrid Laurier, (Hait déjà L'objet, la crainte de m'immiscer, sans le vouloir, et
par la seule actualité de mes conférences dans les campagnes ardemment dirigées contre lui, me déterminèrent à changer mes plans. Je renonçai à Winnipeg, je m'attardai à Saint-Louis, au paradis de l'hospitalité américaine.
Président honoraire de l'Université de Saint-Louis, R. Brookings est un ancien négociant retiré des affaires, ce qu'on appellerait chez nous d'un mot intraduisible en anglais et surtout en américain, « un rentier ». Il est l'idéaliste pratique, le bon berger, le guide supérieur dont j'ai trouvé de nombreux types dans chaque ville américaine ; ne voyez pas en lui une exception. Son activité, très belle, est orientée dans une seule voie : servir son pays, les États-Unis, sa ville et son Université de Saint-Louis. Bon citoyen, avant tout, il est lui-même l'aboutissement de plusieurs races : Anglais par son nom, par son expérience des grandes affaires, avec du sang espagnol ou méridional dans les veines, un profil de grand chef arabe et la finesse nerveuse d'un pionnier français. Et ici, voyez le rideau qui nous cacherait cet Américain, si nous n'avions pas pénétré chez lui ! Comme beaucoup de ses compatriotes, le présisident Brookings connaît la France, aime la France, lit le français, sait par cœur nos meilleurs auteurs, et néanmoins il se refuse à parler français. Timidité, fausse honte fréquente dans les pays anglo-saxons, surtout chez les hommes, car les femmes sont plus hardies. C'est un défaut d'insulaire et un défaut d'enfant, bien plus sensible encore en Angleterre, où il est sans excuse, qu'en Amérique. Je m'arrêterai un instant sur cette question très importante pour le progrès des relations internationales.
A part d'heureuses exceptions, les Anglais se sont l'ait un point d'honneur de ne parler que leur propre langue; ils cultivent cette infériorité comme un raffinement d'élégance mondaine et de supériorité patriotique. Les étrangers peuvent parler anglais, après tout, s'ils en ont besoin. Nous avons connu en France ces affectations d'ignorance aristocratique, mais chez nous elles sentent le parvenu. Circonstance aggravante pour les Anglais, ils sont naturellement silencieux el réservés ; quand ils ont quelque chose à dire, ils n'osent pas, même en anglais, à plus forte raison en français. Ils ne demandent jamais leur chemin, surtout chez eux. Un de mes amis, quand j'étais diplomate en Angleterre, vint dîner à notre table un soir d'été, à la campagne, et ne se retira qu'assez tard. Je le reconduisis à pied dans la direction de la station et ne le quittai qu'après lui avoir bien indiqué son chemin. Néanmoins, la nuit étant sombre et l'heure du dernier train pour Londres approchant, j'ajoutai qu'au premier tournant il rencontreraitun policeman, lequel achèverait de le renseigner.
— ■ Non, j'ai bien compris, me dit mon ami, je n'aurai pas besoin de demander.
Et comme je doutais, il ajouta :
— .le ne demande jamais mon chemin.
— Vous aimeriez mieux vous tromper ? répliquai je en rianl
— Oui, dit-il.
Des milliers d'Anglais sonl ainsi ; mauvaises condition- pour ae délier la langue à L'étranger. Ils ont établi ce principe, tout en voyageant plus que personne, de ne rien changer a leurs coutumes; ils voyagent pour se distraire, puni- se reposer plus que
i fATS-l Nia !■' \mi iii\'i K. H.
pour s'instruire ; ils s'entourent partout de leur isolement d'insulaires ; et cela est vrai même dans leurs propres colonies où ils ne se donnent pas la peine de connaître la population qu'ils entreprennent d'administrer ; leur « home » colonial reste anglais, comme leur langage ; rien n'y fait, ni distance, ni climat. Autant les autres peuples européens, slaves, Scandinaves, allemands mettent leur amour-propre à parler des langues étrangères, autant les Anglais mettent le leur à les ignorer; ils ne savent pas tout ce qu'ils perdent ainsi dans les luttes de la concurrence internationale et ce qu'ils se préparent de déceptions dans le domaine économique, intellectuel et politique. Mais c'est ainsi. Et j'y insiste parce que l'ignorance des uns est un danger pour tous les autres et aussi parce que les Anglais ont besoin qu'un ami leur dise la vérité, surtout quand leur erreur est contagieuse. Je citerai encore un exemple frappant, entre mille autres. Au début de ma carrière, un de mes collègues anglais à la commission de délimitation du Monténégro, brillant officier du génie, exceptionnel polyglotte, avait un jeune fils qu'il élevait à Constantinople, et qui parlait le français comme lui-même, parfaitement. Le moment vint de l'envoyer à l'école en Angleterre ; ce qu'il fit. Là, le malheureux enfant fut au supplice, ses camarades ayant constaté qu'il parlait le français non seulement très bien, mais avec un accent français! ! ! Cela parut grotesque; et, pour être comme tout le monde, il n'eut d'autre ressource que de désapprendre le français, ou tout au moins de le parler en bon anglais. Ce travail à rebours demanda deux ans.
Beaucoup d'Américains ont hérité des Anglais cette infe'riorité volontaire. La plupart de ceux que je vois, non pas à Paris, où s'est formée la colonie parisienne ultra-raffinée d'Américains et d'Américaines que l'on sait, mais en province, où ils font étape au cours de leurs rapides randonnées, apportent l'Amérique avec eux; ils voyagent entre eux, ne parlent qu'entre eux, ne connaissent qu'eux. Ils passent, dans leurs automobiles, sur le pays, comme en bateau ou comme en ballon, sans voir autre chose que des silhouettes anonymes ou des curiosités cataloguées ; c'est un défilé cinématographique à grande vitesse. Quel dommage, particulièrement en France! Traverser un pays de finesse populaire et d'expérience comme le nôtre, sans entendre ses habitants, c'est voyager en sourd et muet, presque en aveugle. Ces Américains si passionnément avides d'inspiration, d'éducation, ne savent pas les découvertes dont ils se privent dans leurs muettes expéditions ; ils ne voient que ce qui parait ; ils traversent la forêt en mesurant son étendue, mais en ignorant ses mystères; ils ne voient pas qu'au pied des chênes veillent les violettes et les muguets; ils ignorent le parfum des choses, passent à côté des sources de l'art, de la pensée ; et ils s'imaginent en rentrant chez eux qu'ils ont voyagé. Ils n'ont fait que changer de place, voir des musées, des ruines, des décors et non des pays.
Tout cela change hieureusemenl très vile: vous voyez de jeunes Américains nombreux, des artistes, des étudiants vivant à Paris el en France, en Allemagne, en Italie: je n'ai pas manqué, néanmoins de réagir, surtout dans les universités, contre ce qui
reste encore de cette tendance à s'isoler dans la langue et dans les habitudes anglaises à travers le monde ; pour me faire comprendre, j'ai eu recours à tous les moyens, car le conférencier est comme l'acteur qui doit, à tout prix, conquérir son public. Il m'est arrivé de jouer mes conférences pour forcer l'attention. Le plus souvent j'avais devant moi un auditoire de jeunes gens et de jeunes filles intelligents, éveillés, mais naïvement convaincus que l'anglais suffisait à tout en Amérique; parfois même je sentais quelque indifférence sceptique à l'égard de l'étranger; et ces longues rangées, ces centaines ou ces milliers d'auditeurs n'étaient plus pour moi que des spectateurs, une muraille qu'il fallait entamer, animer. Alors j'attaquais délibérément. Je commençais par un coup de théâtre : je parlais en français ! Quelques paroles banales et froides de remerciements, n'importe quoi, et je poursuivais ainsi pendant quelques secondes... Une surprise amusée d'abord, l'inquiétude ensuite, la consternation enfin se lisaient sur tous les visages ; puis l'agitation, la vie devenait intense; chacun se tournait vers son voisin ou sa voisine : « Comprends-tu? qu'est-ce j qu'il dit?... »
Mon effet produit, je m'arrêtais net, très étonné à mon tour, et alors, parlant en anglais, je demandais: 1 — Est-ce que vous ne comprenez pas le français? Quelques « si ! si ! » plus que timides se perdaient dans une explosion de rires et de « non! non! » Je J simulais alors un grand embarras ; j'arpentais la scène : comment faire? Et moi qui avais préparé ma conférence en français! Je protestais ! Je demandais pourquoi, après tout, c'était à moi de traverser
l'Océan et toute l'Amérique pour faire l'effort de parler une langue étrangère, et non pas à cette brillante jeunesse qui me recevait...
Cet exorde, ou plutôt ce prologue de comédie ne manquait jamais son effet : chacun et chacune, mis en face d'une situation inattendue et très nette, s'installaient, regardaient, écoutaient, tout yeux, tout oreilles; mes auditeurs étaient devenus mes amis J'en profitais pour leur faire sentir que, si j'avais été comme eux, nous n'aurions rien su de ce que nous pensions, de ce que nous voulions, de ce que nous valions les uns et les autres. Bien plus, nos meilleurs sentiments mal traduits, pris en mauvaise part, pouvaient susciter entre nous, entre nos deux pays, des malentendus, des conflits, au lieu de l'amitié. Je m'adressais à des jeunes gens presque tous à la veille de choisir leur carrière, de décider leur avenir ; j'entrais dans la vie avec eux; je leur faisais toucher du doigt leur infériorité par rapport aux jeunes Allemands, aux jeunes Français qui, à notre époque de communications multipliées, seraient les intermédiaires et les bénéficiaires de la civilisation nouvelle. Comment voulez- vous être diplomates, par exemple, ou consuls, ou simplement voyageurs de commerce, ou artistes, ou avocats, ou hommes politiques, ou écrivains, si vous ne savez rien des nations étrangères, au moment où, toutes ensemble elles s'associent pour organiser leur coopération de demain'.'
Je leur citais mes expériences personnelles des deux conférences de La Haye. Je me gardais, comme on pense, d'oublier les plus amusantes. En 1899, disais-je en substance, il n'y avait que vingt-six puis-
BTATB-1 N19 h'.wtf imi.ti * 1 I
sances représentées, parmi lesquelles des Américains, des Français, des Allemands, des Russes, des Chinois, des Japonais, des Turcs, des Siamois, des Grecs, etc. ; on pouvait croire que cette première réunion ne serait qu'une réédition de la Tour de Babel ; il n'en fut rien, parce que tous ces représentants de tant de peuples divers purent échanger leurs idées et travailler ensemble en parlant tout au moins une langue étrangère, le français. M. Seth Low parlait le français ; F. Holls, Andrew D. White également. Qu'auriezvous fait dans cette assemblée? Voulez-vous vous exclure du monde à force d'ignorer ce que savent vos concurrents? En 1907, à la seconde conférence qui dura deux fois plus longtemps, la démonstration fut bien plus frappante. Le nombre des Puissances représentées était double, et cependant, sur trois cents représentants environ, on n'en comptait pour ainsi dire plus aucun qui ne comprît pas le français. Les délégués américains, M. le général Horace Porter, M. D. Jayne Hill, M. J. Brown Scott parlaient le français ; et plusieurs d'entre eux, après quelques jours de modestie préparatoire, ont fait d'excellents, parfois même de beaux discours en français; et ces discours leur ont permis de gagner de belles victoires pour leur pays et pour la justice internationale. De même la plupart des principaux délégués étrangers parlaient français comme des Français, le baron Marschall, premier délégué allemand, le premier délégué et tous les délégués de Russie, le premier délégué et tous les délégués italiens, hollandais, espagnols, portugais, Scandinaves, américains du Sud, les premiers délégués chinois, japonais, siamois; je ne pus cacher
ma surprise quand un de mes collègues turcs me il il simplement : « Je ne lis jamais qu'en français. »
Seul, le premier délégué américain, mon ami .1. Choate, se réfugiant derrière ses quatre-vingts années de succès, n'a rien voulu changer à sa manière et s'est obstiné à prononcer ses plus éloquents plaidoyers en anglais, mais pour quel motif, entre autres? parce que je lui rendais le mauvais service de les traduire séance tenante, et, comme nous étions toujours du même avis, je les traduisais avec enthousiasme ! .Mais, à cette exception près, tous les Américains qui veulent servir leur pays et se comporter comme des hommes d'avenir doivent se faire comprendre et ne pas se borner à parler ou à se taire en anglais.
« La prochaine fois, je vous parlerai en français... Vous comprendrez ? Vous promettez ? » Tout le monde acclamait ce rêve, jurait de le réaliser. Puissent ces souvenirs, que je n'ai pas voulu laisser se perdre, rappeler à mes auditeurs leurs serments ! J'ai parlé dans leur intérêt, comme dans l'intérêt de la paix.
Et maintenanl je ferme cette nécessaire parenthèse. J'ai dit que j'avais trouvé à Saint-Louis le paradis de l'hospitalité : c'est bien le mot : la maison du président Brookings est un musée et un foyer, j'allais dire un nid. Un magnifique portrait de Largillière vous souhaite la bienvenue en y entrant, puis c'est le silence, le calme, la solitude, en face du
grand parc, Forest Park, au milieu des jardins fleuris et des pelouses vertes. J'écris dans un calme parfait ; le soleil d'avril inonde la chambre d'où mon œil plonge sur les massifs en jolie toilette de printemps et suit les promenades élégantes des merles sur le gazon, et des rouges-gorges, et des geais bleus. Les merles surtout aux États-Unis font ma joie ; on les croirait vernis, laqués, cuirassés de jais ; on les respecte, on les aime ; ils s'enhardissent, comme les écureuils que l'on voit s'élancer des arbres sur les pelouses et venir réclamer des amandes auprès des enfants.
Nous sommes sortis en automobile sur les routes goudronnées et nous avons roulé, roulé, visité d'autres maisons hospitalières, à la campagne, et des familles, encore des enfants, des fleurs, des oiseaux. Quand on a quitté la fourmilière de" la Cité, Saint-Louis n'est plus qu'un parc, une succession de parcs à perte de vue. Dans l'un de ces parcs, les jeunes gens à cheval galopent et jouent au polo ; ailleurs, au tennis; c'est à Saint-Louis que j'ai fait mes débuts au jeu national du base-bail. J'ai dîné chez des Américains qui ne parlent pas le français, M. et Mme Jones, et qui pourtant étaient allés non seulement en France, mais, dans ma modeste propriété, pour le seul plaisir d'y cueillir des lilas en notre absence. J'ai dîné au club de la Table ronde, où l'élite de la société de Saint-Louis s'était réunie pour fêter la France.
Les Américains aiment la France, ai-je dit, pour elle-même ; ce n'est pas assez ; ils aiment en elle son humanité ou son humanisme, comme on voudra. Et c'est là ce qui ne change pas et ce qu'il faut savoir
ou deviner. Pour moi, je ne puis méconnaître quel immense effort de bonne volonté humaine fermente dans les âmes américaines, en dépit des légendes, en raison de tout l'effort matériel et pratique prodigué par tous : les Américains sont calomniés; ils travaillent pour s'enrichir, mais ils s'associent pour servir, avant tout, la communauté. Je m'étonne que leur attachement au passé ne les ait pas conduits à ressusciter, à réhabiliter et à prendre pour emblème les communautés de castors que l'avidité du commerce à détruites ; ils obéissent, comme le castor, comme la fourmi, comme l'abeille, à un instinct de conservation en s'entr'aidant. Ce n'est pas tout, ils ont vite compris qu'il ne suffi l pas de s'aider entre eux; ils veulent aider leur ville et leur pays, et l'humanité dont leur pays est inséparable ; chacun d'eux sait bien qu'il n'est « qu'un atome dans un instant de l'existence du monde », mais il sait aussi, par intuition, que, pendant cet instant, chaque atome est un lien entre les hommes et entre les peuples, entre le passé, le présent et l'avenir, un trait d'union dans l'espace et dans le temps: la vie n'est vraiment, pour les Américains, qu'une seule coulée, selon le mot de Bergson, comme le Mississipi est un même fleuve sans être jamais la même eau.
Pleinement conscients de leur rôle minime mais précis dans l'activité de l'univers, ils sonl également conscients de leur devoir et ils tendent, dans l'ensemble, à le remplir ; ils ne veulent pas rester spectateurs indifférents de l'effort général ; ils veulent y participer ; ils ne veulent pas se désintéresser du salut de leur pays, pas plus que du progrès du monde; ils n'admettent pas le scepticisme; tous en
un mot, selon la belle et claire parole de William James, veulent « réduire à son minimum l'insécurité de l'univers ». Tous s'entendent pour créer ce qu'ils appellent une demande générale de sécurité et sont d'accord, d'instinct, mais d'autant plus profondément, que le moyen pratique de réaliser cette sécurité idéale n'est autre que l'éducation.
Le président Brookings partage son dévouement entre sa chère ville et sa chère université; cela ne fait qu'un ; c'est un même objet, un même culte dans le cœur de cet homme d'affaires. Il est aidé par tous ses amis de Saint-Louis, et, avant tout, par le président de l'Université, le chancelier D. F. Houston, un homme de bien dans toute la force du terme et qui ne vit, lui aussi, comme tant d'autres dont j'aurais voulu parler plus longuement, à la Nouvelle-Orléans, au Texas, sur le Pacifique, au Colorado, que pour l'œuvre supérieure d'amélioration nationale.
La conférence que j'ai faite à l'Université de Saint- Louis a eu lieu dans la grande chapelle; elle a été suivie comme un service ; l'éducation civique et morale, voilà le besoin, le devoir qui réunit en un seul corps toute la population hétérogène des États- Unis. Cette université est très belle; elle a été construite dans le style des Universités de Cambridge et d'Oxford, sur une hauteur, aussi loin et aussi près que possible de la cité ; il faut qu'elle soit dans le calme, dans l'air pur et en même temps accessible, toujours présente à la pensée, toujours à la portée de la population ; elle s'étend au delà de la ville nouvelle, vers l'ouest, au delà de Forest Park, à quelques kilomètres des dernières résidences du bois de Boulogne de Saint-Louis; une belle avenue rectiligneauxlarges
trottoirs gazonnés et plantés la relie à ces résidences qui vont se rapprocher d'elle peu à peu ; tel est le plan d'avenir de Saint-Louis dont l'université sera dans peu d'années l'aboutissement comme elle en est déjà la couronne.
Afin que cet avenir ne soit pas trop éloigné, le président Brookings noue des intrigues avec son complice, le D' Houston ; les tramways volent, bien entendu, et se chargent des communications; mais ce n'est pas assez d'abréger, il faut supprimer la distance, presser l'extension de Saint-Louis ; il faut, au besoin, donner le signal de l'émigration ; ce musée ce foyer, ce nid que le président Brookings avait créé pour y finir sesjours et à côté duquel nombre d'autres résidences modernes s'étaient élevées comme les postes avancés de la nouvelle ville, il faudrait maintenant qu'il fût plus avancé encore vers l'ouest pour servir de pôle magnétique, attirera lui un nouveau chapelet de maisons. Le président Brookings a résolu de l'abandonner; il le vendra; il a déjà acheté son nouveau terrain beaucoup plus loin, au delà de l'Université ; le plan est tracé; les fondations sont creusées, les murs s'élèvent, ma future chambre sera bientôt prête. Et, quand le président Brookings et moi ne serons plus que des souvenirs à ajouter à tous les autres souvenirs de Saint-Louis. sa maison sera devenue, par un legs, celle du président futur de l'Université, le point de dépari d'antres maisons toujours plus avant. C'est ainsi que se fonde un grand paya par le dévouement de ehaèun.