LA GALERIE DE M. J. HILL
ce sont des Corot, des Delacroix, des Troyon, des Housseau, des Millet et des Decaen qui parlent de la France ; c'est M6r Ireland qui parle éloquemment le français ; ce sont les noms de tout le pays : Lac-qui- Parle, Marinette, Eau-Claire, Petit-Rocher, Fond-du- Lac, Sainte-Croix, Saint-Cloud, La Crosse, les Moines, Racine, Joliet, Belleplaine, Bellevue, Bellefontaine. Dupont, Durand, Dumas, Prairie-du-Chien, Faribault, Nicollet, etc., etc.; ces noms qui, malgré tout, ont conservé leur poésie, ici comme ailleurs, Défiance, Cœur d'Hélène, Bonneville, Avalanche, Raquette, La Tourelle, Grosse Pointe, Mille îles, Parachute, Sainte-Catherine, Sainte-Augustine. P^t à Saint-Paul comme à la Nouvelle-Orléans et à Saint- Louis, ceux-là mêmes qui ne parlent pas le français se réclament des premiers Français dont ils sont fiers d'être les successeurs. C'est ce qu'a exprimé M. Hill comparant l'esclavage du Sud à l'indépendance du Nord, dans son livre The Highways of Progress : e Les cruels et rapaces chercheurs d'or, Cortez et Pizarre, n'ont pas été associés par accident à l'invasion du sud de notre continent, tandis que les pionniers de notre Nord-Ouest furentHennepin, Marquette et La Salle. La moindre ambition de ces derniers fut de conquérir un empire à leur roi, la plus haute fut de gagner les cœurs et les âmes des tribus indiennes; il en résulte que leur sérénité, l'élévation de leur pensée marquent les premières annales de notre grande vallée centrale. Après les explorateurs et les missionnaires venaient des occupants de qualité correspondante, des hommes à l'esprit sévère, à la vigoureuse charpente, et dont les vertus ont coloré la vie de leurs descendants. »
LES LACS. LA LÉGISLATURE, l' UNIVERSITÉ
Quand, par les nuits étoilées, nos enfants survoleront en aéroplane la région du Minnesota et du Wisconsin, ils la verront constellée de milliers de lacs. Je comprends que les Scandinaves aient afflué dans ce pays ; ils s'y retrouvent chez eux. Madison est la jolie capitale, vingt fois plus petite que Milwaukee, la grande ville, du Wisconsin ; gaiement posée sur ses deux collines entourées d'eau comme des îles, elle se partage inégalement entre la cité peu importante, la Législature et l'Université. Les monuments, le capitole, l'observatoire, les bibliothèques, les laboratoires, les musées voisinent, au milieu des arbres et des massifs, avec les petites maisons des professeurs et celles des élèves, les terrains de jeux, les clubs universitaires ; tout cela en amphithéâtre audessus des lacs qu'on voit s'étendre en belle nappe bleue, argentée, vermeille, selon le ciel, à l'horizon, et s'étaler le long des parcs, au pied des écoles, appelant à eux lajeunesse.
Je crois à l'influence de l'eau sur l'éducation humaine ; l'eau et la montagne sont des créatrices d'énergie, de sang-froid et de pureté. L'Empereur d'Allemagne, dont le mérite et la faiblesse est d'être humain, a compris le bienfait de cette influence quand il a choisi pour y faire sa retraite annuelle les côtes de Norvège d'où sont partis ces Normands intrépides qui ont l'emonté nos fleuves européens et risqué, les premiers, la traversée de l'Atlantique ; il aurait eu
raison de dire « notre avenir est sur l'eau » si cette sage parole, traduite en langage officiel, n'avait perdu sa vraie portée pour signifier « achetons le plus possible de cuirassés ». Mais à Madison, comme sur les lacs voisins du Canada, la navigation est toute pacifique ; c'est un des sports les plus chers aux étudiants et aux étudiantes, car ici, de même que dans toutes les universités de l'Ouest, le système de la coéducation pour les deux sexes donne des résultats excellents ; c'est la plus haute des disciplines volontaires. Tout ce jeune monde nage, rame, glisse, s'exerce; chaque lac devient un champ d'explorations ou de courses ; des quadrilles de voiles bariolées s'y croisent ou s'y poursuivent, même quand les lacs sont gelés; je me souviens d'avoir traversé, il y a dix ans, au Canada, un lac en traîneau à voiles; c'était déjà de l'aviation... En été ce sont des flottilles de pirogues qui s'aventurent au large, remontent les moindres cours d'eau ou vont se blottir isolées, chacune dans le port de son choix, à l'ombre des rives ; les enfants, les jeunes gens, les jeunes filles vont là librement, sous le ciel, pousser de leur pagaie la frêle coquille de bois verni. Plus tard le souvenir de ces expéditions juvéniles les ramène aux. bords du lac aimé ; de blancs cottages, d'élégantes villas se construisent, allongeant leurs refiels riants à côté de celui des arbres ; les campements des étudiants ont remplacé les tentes indiennes pour devenir euxmêmes des foyers, des villes, un Étal
A Madison. j'ai été l'hôte de l'Université, comme j'aurais été l'hôte de Minneapolis, si des amis ne m'avaient attendu chez eux à Saint-Paul. J'avais ma chambre au club de l'Université. J'y ai goûté la cor-
dialité de celte vie commune que mènent des professeurs de tout âge et les élèves, vie simple entre toutes et dont les Américains s'accommodent aussi volontiers, sinon mieux, que de la grande vie.
C'est un des professeurs de l'Université, le Dr Paul Reinsch, qui m'a conduit et présenté, en l'absence du Président, à la Législature de l'État, où j'étais invité à prendre la parole et où la prédominance absolue de l'élément allemand n'a pas empêché, tant s'en faut, qu'on fit très chaleureux accueil à un Français.
La constitution du Wisconsin doit s'inspirer, comme celles de la plupart des États de l'Est, des anciennes chartes octroyées par l'Angleterre à ses colonies; je n'aborderai qu'en deux mots ce sujet magistralement traité par James Bryce et, malgré tout, inextricable, car chacun des 49 États de l'Union a sa constitution particulière. J'observe seulement qu'ici, comme ailleurs, le Parlement n'a la charge que du présent, tandis que l'Université représente et le passé et l'avenir; c'est pourquoi je me suis beaucoup plus occupé de l'une que de l'autre. Et c'est pourquoi aussi les Américains iont tant de sacrifices pour l'éducation et moins de cas de la politique. Sans tomber d'un extrême dans l'autre, je constate que la partie de la constitution du Wisconsin qui a trait à l'organisation parlementaire est inspirée de sentiments peu bienveillants à l'égard des représentants du peuple. On sait que chaque État de l'Union est représenté par deux Assemblées, le Sénat et la Chambre des Députés. Les sénateurs et les députés sont élus directement par les mêmes électeurs, les uns et les autres, pour deux ans ; il
suffil pour être éligible, d'avoir un an de séjour dans l'État et sa carte d'électeur du district; chacune des deux Chambres arrête son règlement, procède à la validation de ses membres; les séances ne sont pas toujours publiques, chaque Chambre pouvant se constituer en comité secret, sans qu'un compte rendu officiel de la délibération soit publié ; la Législature ne peut autoriser ni loterie ni divorce (d'autres constitutions allaient jusqu'à interdire l'élection d'un fonctionnaire qui ne croit pas en Dieu ni dans les récompenses et peines futures) ; chaque membre doit prêter serment d'accomplir son devoir le mieux possible ; la Législature ne peut autoriser un citoyen à changer de nom; elle ne peut modifier le tracé des routes, autoriser l'établissement d'un bac. intercepter les communications; en revanche, c'est elle seule qui organise la milice de l'Etat, détermine le nombre et la liste des personnes qui en feront partie, les règles de la discipline. Les membres de la Législature sont payés 2 500 francs par session normale; s'ils décident de se réunir en session extraordinaire, ils ne sont pas payés davantage : leurs frais de voyage, de leurs circonscriptions à Madison, sont payés; la constitution stipule qu'ils n'ont droit à aucune fourniture de papeterie...
Le Lieutenant Gouverneur, élu comme les membres du Parlement, est président de droit du Sénat; il a un droit de veto, mais doit finir par s'incliner devant l'insistance des deux Chambres, si elle se manifeste par la majorité des deux tiers des membres présents.
Le Sénat se compose de trente-trois membres, tandis que la Chambre en compte cent. J'ai constaté que sur trente-trois sénateurs il n'y a pas moins de
quinze avocats. Les autres membres sont des agriculteurs, des commerçants, des agents d'affaires ; deux pharmaciens, un médecin seulement.
Le Sénat nomme six grandes commissions permanentes, (sans compter les commissions spéciales) : Finances, Justice, Corporations, Education et hygiène, Administration intérieure de l'Etat (Agriculture, Forêts, Ponts et chemins, Gibier et poisson, Affaires militaires, Relations fédérales), Procédure législative.
Le personnel nécessaire au fonctionnement de la Législature est constitué à peu près comme celui de notre Parlement en France ; le chief clark correspond à notre Secrétaire Général de la Présidence et le sergeant at arms avec « sa force », consistant en petits huissiers ou messengers, correspond à notre Secrétaire Général de la Questure.
Les représentants de la presse (pour la plupart de Milwaukee) figurent nominativement en tète de l'annuaire du Parlement.
Les deux assemblées réunies de Madison élisent, de même que celles des autres Etats, deux sénateurs pour les représenter, pendant six ans, au Sénat de Washington ; ces deux sénateurs ont même fait beaucoup parler d'eux : l'un est M. Lafolette, l'autre est le seul socialiste de la haute Assemblée. Onze membres vont siéger, pour deux ans seulement, au Congrès Fédéral et sont élus directement par le peuple, comme les représentants de l'État et comme tous les hauts fonctionnaires, depuis le Lieutenant Gouverneur jusqu'au Chief justice et au Superintendant des écoles.
La tenue de la séance à laquelle j'ai pris part a été très correcte.
J'ai visité avec soin, comme toujours, les bibliothèques et les collections où les Américains excellent à réunir, sous forme de statistiques et de documents bien compris, les éléments de l'éducation nationale. Mais ceci me ramène à l'Université.
Madison est une des grandes Universités d'État, c'est-à-dire qu'à la différence de celles qui doivent leur fondation ou leurs développements à des libéralités particulières, elle a été créée par l'Etat ; ouverte en 1850, elle est entretenue par le produit d'une taxe sur la propriété mobilière et immobilière et par des subventions de la Législature; cinq millions de francs environ.
In déjeuner des professeurs m'attendait au club, à la sortie du Parlement. Nous avons causé, parlé, écouté; on imagine ce que j'avais à cœurde recueillir dans ces rencontres où chaque fois l'élite du pays m'apportait ses observations.
Si le Parlement représente les rivalités et les exigences de l'esprit de clocher, le protectionnisme à outrance, le chauvinisme et les surenchères électorales, l'Université, au contraire, est un creuset où viennent se fondre tous les éléments disparates qui, constituant la population de l'Etat, ont besoin de se nationaliser avant tout, de se fédérer, par des concessions mutuelles, avec les autres Etats, de voir, en un mot, plus loin que les intérêts particuliers. Il est tout naturel que l'étudiant se tienne à l'écart de lagitation passagère et nécessaire des politiciens ; c'est l'avenir qui lui importe.
La grosse erreur des critiques qui jugent les États- Unis d'aujourd'hui est de ne pas voir, derrière le désordre inhérent à toute installation nouvelle, se
préparer l'ordre de demain. C'est cette préparation qui est l'essentiel ; l'Europe a tout intérêt à la favoriser, car une civilisation meilleure sera le fruit de cet effort et tout le monde en profitera.
J'ai été frappé de l'importance prise à Madison, comme dans toutes les autres Universités, par l'enseignement de l'économie politique et des sciences sociales ; et j'ai compris que des conférences sur la politique extérieure étaient le complément naturel de cet enseignement; on ne peut pratiquement parler de la production et de la circulation de la richesse sans chercher à organiser des relations stables entre les peuples producteurs et commerçants ; tout cela se tient ; l'organisation de la paix est le dernier chapitre de l'économie politique; toute la théorie des économistes est réduite à néant parla guerre. Madison est fidèle aux principes du Président dont elle s'honore de porter le nom, et à la politique « de bonne volonté réciproque » conforme au message de 1811 ; le professeur Reinsch a été le collaborateur de M. Elihu Root dans ses" efforts pour commencer par constituer, en attendant mieux, l'Union Panaméricaine.
Après les allocutions qui terminèrent le déjeuner, je me suis rendu dans l'immense salle du Gymnase aménagée pour la circonstance avec une sollicitude de bon augure ; tout avait été préparé de longue main, jusqu'aux annonces suspendues aux arbres dans la ville ; la salle était comble et toute frémissante de jeunesse. On ne s'habitue pas à ces émotions toujours renouvelées, toujours différentes. Ici l'auditoire est chaud, attentif, curieux : des milliers de cris stridents, cadencés, éclatent, sur un signe invisible, obéi par tous, comme une salve, pourm'accueillir ; impos-
Bible d'en comprendre un mot. Cela l'appelle le Sky rocket. Est-ce une tradition venue des Indien? ? peu importe ; au lieu de parler, j'applaudis ; j'ai compris le sentiment sinon les paroles ; la glace est rompue. Quelle belle occasion de parler justice à ces jeunes gens et à ces jeunes filles élevés peut-être dans le culte germanique de la force ! mais non, je parle à des amis, et c'est par des acclamations frénétiques qu'ils m'approuvent quand j'explique qu'on ne peut plus aujourd'hui asservir un homme, encore moins un peuple, et que tût ou tard la liberté qu'on a cru enterrer ressuscite. Jamais je n'ai mieux senti qu'à Madison l'honneur d'avoir été appelé à instruire ces générations qui se lèvent, et toute la responsabilité d'un éducateur.
La musique n'est pas toujours aussi sauvage aux États-Unis que ces vociférations rythmées des étudiants; nous verrons plus loin qu'elle est, au contraire, partout en honneur, particulièrement dans les villes peuplées de Scandinaves et d'Allemands. Les universités ont leur fanfare et surtout leurs chœurs; les jeunes gens chantent tous, — ■ plus ou moins, — et les jeunes filles; le chant est pour eux une gymnastique qui vous redresse, élargit les épaules, la poitrine, donne à la voix plus de volume el à la physionomie plus de franchise, comme la danse, très en faveur aux États-Unis, ajoute de la grâce et de l'assurance aux mouvements.
Lia conférence terminée et avant de monter en automobile pour aller faire mon tour du lac, j'ai assisté au « drill » des milices, autre exercice de discipline et d'assouplissement : les jeunes gens bien sanglés dans leur uniforme, ici bleu, donnent i'im-
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pression d'un peuple qui se lèvera comme un seul homme pour se défendre au premier signal. Que les agresseurs prennent garde à ces milices tant décriées !
Le lendemain matin, dès cinq heures, les mêmes jeunes gens, (je n'ai pas vu les jeunes filles...) me réveillaient par leurs éclats de voix joyeux comme des cris d'hirondelles; je regardai ; ils s'entraînaient, nonobstant la pluie, à leur jeu national du Base-Bal I.