MILWAUKEE. —CROISSANCE ET DÉCLIN DE L'INFLUENCE ALLEMAND
L'hospitalité de Mihvaukee n'a pas été moins prévenante que celle des autres villes. Des représentants de la presse étaient venus m'altendre à mi-chemin, et me soumettre dans le train aux douceurs de l'interview ; l'un d'eux, directeur du principal quotidien allemand, s'y est si bien pris, je ne sais comment, qu'arrivé à midi je trouvais deux heures plus tard « mes déclarations » flamboyant en gros caractères h la première page de son journal et très scrupuleusement reproduites, encore que le sujet fût délicat, puisque je parlais de l'heureuse influence que pouvait exercer l'opinion libérale des Allemands d'Amérique sur les Allemands d'Europe.
Une délégation de mon comité de réception m'attendait à la gare pour me conduire au City-Club où j'avais promis de parler sur l'organisation municipale en France. Je pourrais dire que j'ai fait ensuite, en automobile, une promenade au bord du lac, si le brouillard dissimulant le ciel, les eaux, les rochers, les arbres, ne nous avait littéralement arrêtés; c'est tout au plus si j'ai pu gagner le collège déjeunes filles. Downer collège, où précisément les jeunes gens d'une
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école voisine étaient venu- donner un concert. Ici le système de la coéducation n'a pas cours; c'est tout le contraire. Les jeunes filles sont parfaitement libres; elles assurent elles-mêmes leur discipline, sans le secours de leurs maîtresses, mais, à l'exception des visites ou des concerts occasionnels, la règle est que pas un homme, même comme professeur, ne pénètre dans le collège ; règle très stricte el qui fait partie d'un programme que l'excellente directrice, Miss Ellen Sabin me résume ainsi : « ni vin, ni hommes, ni cartes »; c'est un couvent laïque. Le soir, ma réunion était fixée, une fois de plus, dans une grande église. «l'Iymouth Ghureh ». et j'admire encore avec quelle tolérance l'auditoire, en majorité composé d'Allemands, accueillit mes observations, mes critiques même, et avec quelle chaleur mes vieux pour qu'une réconciliation acceptable de part et d'autre intervienne, pardes concessions mutuelles, entre la France et l'Allemagne, dans l'intérêt du monde entier.
Passer de Madison à .Milwaukee, c'est rentrer de la campagne à la ville. Milwaukee est un grand port devenu grande cilé, grâce à la navigation du lac Michigan, véritable mer intérieure où se jette la rivière de Milwaukee; celte rivière forme canal, comme la Meuse à Rotterdam; elle distribue son cours profond el celui de ses affluents au cœur des quartiers commerçants; de solides brise-lames protègent l'entrée du port et des canaux, où les plus grands navires accostent au pied des magasins el des usines, au quai des gares Les brasseries allemandes de Milwaukee approvisionnent une bonne partie des États-Unis, sans compter les farines, les
grains, la viande de porc. On passerait des heures à suivre le va-et-vient de ces bateaux monstres dans la ville; devant eux se lèvent ou s'entr'ouvrent les ponts mobiles les plus modernes ; les chaussées où filent les tramways électriques se dressent au port d'armes ou pivotent sur une arche pour leur faire place; les bateaux passés, la grande avenue redevient un pont et reprend sa circulation . Cette entente, pratiquée d'ailleurs avec le même succès en Allemagne, de la navigation et de la route, de la voie ferrée et de la rue, explique en partie l'essor magnifique de Milwaukee. Les bateaux de commerce ne sont pas les seuls h faire la navette à travers la ville: on y voit aussi, quand le brouillard s'est dissipé, les bateaux de plaisance et ces jolis paquebots de promenade à trois ou quatre ponts où, les jours de fête, toute la jeunesse de la ville, parents compris, musique aussi, prennent passage pour aller se répandre à la campagne, aux bords du lac, oublier les maisons à vingt étages, le bruit, le travail intense de l'atelier et du bureau.
Les environs de Milwaukee, les rives escarpées du lac sont très pittoresques : par une belle journée c'est la Gùte d'Azur ou Biarritz. En été c'est la plage de sable et les bains de mer en eau douce. Les Américains reviennent partout de l'erreur première qui leur a fait entasser, faute de communications rapides à celte époque, les usines sur les usines et les maisonssur les maisons, sans laisser laplaceà un arbre, comme à New-York. Milwaukee est entouré de parcs aux eaux vives, à la végétation multicolore. Les espaces libres, les terrains de jeu, de promenade, d'excursion, à commencer par le « Yellow Stone
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Park », sont devenus l'une des préoccupations, l'un des éléments de la santé et de l'activité nationales aux États-Unis. Désormais on ne vivra plus les uns sur les autres, mais à côté les uns des autres.
Les sociétés de gymnastique, de tir, de musique, fondées à l'instar des sociétés allemandes, sont ici florissantes, comme le commerce allemand, car il est clair que chaque Allemand aux États-Unis est un client et un représentant du commerce de l'Allemagne ; il appelle, il place l'article allemand ; il crée des besoins conformes aux siens ; il renseigne ses compatriotes sur les habitudes américaines et sur les moyens de s'emparer du marché américain. Gela dit, on a vite fait de conclure : « Milwaukee, est une ville allemande », encore qu'elle ait été fondée par un Français, Salomon Juneau, dont nous avons déjà rencontré le nom sur le Pacifique. Simple dépôt de pelleteries en lcSo.'"), elle compte aujourd'hui près de 400.000 habitants, dont 300 000 Allemands, le reste Américains, Scandinaves, etc. ; mais la question est de savoir ce que devient une ville allemande, d'origine française, aux Etats-Unis. Je parlerai de cette question impartialement; la France, l'Allemagne, les Etats-Unis ont atteint un degré de civilisation assez haut pour pouvoir entendre la vérité
Les Allemands ont réussi parce qu'ils méritaient de réussir ; confiants dans l'avenir, ils ont des enfants en grand nombre et de beaux enfants bénéficiant de la santé de leurs parents. Tandis que la
population française saignée à blanc par des guerres stériles, surmenée par son effort incessant de réparation et par une vie de surexcitation continuelle.
n'augmente pas, celle de l'Allemagne s'accroît chaque année de la valeur de plusieurs départements français ; il est naturel qu'elle soit allée prendre dans le monde la place occupée jadis par nos paysans de la Normandie et de l'Anjou. Ces émigrants allemands sont arrivés, travailleurs et modestes, quand les États-Unis manquaient de cultivateurs; ils ont rendu d'immenses services comme fermiers ; plus tard ils ont peuplé aussi les villes où ils ont apporté leurs méthodes, leurs traditions, leurs qualités d'organisation et d'association. J'ai vu pendant mon passage à New-York une. manifestation des sociétés allemandes en Amérique; elles se montaient à 5.000 organisations différentes ; elles sont nombreuses à Milwaukee ; il faut les louer; les résultats obtenus parles sociétés musicales, par exemple, sont admirables. Dans le domaine de l'éducation et précisément des sciences sociales appliquées dès l'enfance, tout le monde rend hommage à ce qu'ils ont fait pour les « Kindergarten », pour l'organisation des jeux, de l'hygiène, etc., dans les écoles. Dans le domaine de l'enseignement secondaire et supérieur, la vérité saute aussi aux yeux. Prenons l'Université du Wisconsin ou toute autre parmi celles qui se sont fondées aux Etats-Unis au siècle dernier ; où devaient-elles chercher leurs inspirations ? Mme de Staël leur avait fait connaître l'Allemagne, et il est clair que les grandes Universités de la Confédération Germanique étaient, avec Oxford et Cambridge, des modèles tout prêts pour un groupe de jeunes Etats fédérés et démocrates, foncièrement hostiles au système impérial de la concentration. N'oublions pas que ces jeunes Etals n'ont pas encorepu ni voulu
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aujourd'hui se mettre d'accord pour créer à Washington une grande Université nationale supe'rieure à toutes les autres; ils se sont bien gardés d'aller prendre à Paris l'exemple qu'ils redoutaient le plus, alors qu'ils n'avaient que l'embarras du choix entre Gœttingen, Kœnigsberg, Iéna, Leipzig, Heidelberg, Tûbingen, Bonn et tant d'autres Universités indépendantes. La politique extérieure du second Empire, h commencer par notre malheureuse expédition du Mexique, n'était pas faite pour ramener à nous les Américains, non plus que notre dédain alors général des choses de l'étranger, notre ignorance des langues, notre répugnance assez naturelle à non- expatrier. En sorte qu'après avoir reçu de France tant de germes magnifiquement épanouis, ils n'en ont pas moins été chercher ailleurs des émigrants et des idé>s.
Pour tout dire, nos désastres étant survenus avec les victoires de l'Allemagne, les Américains ont plus ou moins cru, comme tant d'autres, a la décadence de la France ; mais ils reviennent de leur erreur, et c'est maintenant que la France leur donne l'enseignement supérieur par excellence et que commence pour nous la grande revanche. L'infortune grandit les peuples comme les hommes d'élite, tandis que le succès est leur écueil. En dépit des apparences, tout le inonde esl bien obligé aujourd'hui de comprendre et de constater que la France n'es! pas une nation frivole et qu'elle doit être, au contraire, prodigieuse* nient laborieuse et idéaliste pour -'être relevée, une fois de plus et si complètement, de Bea ruines en quarante ans. Eu dépit d'attaques incessantes et dont nous donnons nous-mêmes le signal, on a vu la République Française accepter et payer tes dettes
du passé, la rançon de l'Empire, refaire ses finances, son armée, compléter son réseau de chemins de fer, régénérer son enseignement, transformer ses cultures, se créer en Afrique et en Asie un nouvel empire colonial, et, malgré cela, malgré l'expansion de rivalités nouvelles, surgissant de tous les côtés et provoquant des complications inévitables, à force de sagesse, regagner peu à peu ce que nous avions perdu dans la confiance générale, conclure des alliances, gagner des amitiés, l'estime de tous ; on a vu nos savants au service du monde, Pasteur, Berthelot, Curie... ; on a vu nos artistes, nos hommes d'action ; on a. vu nos explorateurs aussi grands que leur devanciers; on a vu nos aviateurs et nos marins, clans la profondeur du ciel et des eaux, se jouer de la mort, et notre initiative surgir partout en novatrice. Ces triomphes de la volonté individuelle française, se multipliant, ont fini par parler plus haut que ceux de la force, et c'est alors que les Allemands ont commencé à souffrir d'un mal qu'ils n'arrivent pas à comprendre et qu'il faut pourtant expliquer : ils paient leurs victoires, comme tous les vainqueurs, et ils les paieront d'autant plus cher qu'elles les ont plus enorgueillis.
Voyons les faits :
On est las et déçu de l'orgueil allemand ; le triomphe de la force est abêtissant ; il a pu éblouir les esprits superficiels, les Universités elles-mêmes, pendant un temps, mais, à ]a fin, on s'en dégoûte parce qu'il aboutit à contredire et par conséquent à paralyser le progrès de la science. Cela est vrai partout, même en Allemagne où l'élite de la pensée se trouve plus ou moins en suspicion, sinon en interdit,
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au grand dommage du progrès intellectuel, moral et matériel du pays. L'immense développement du commerce allemand, dans ces dernières années, est un signe de vitalité admirable, mais il est d'autant plus choquant de voir cette vitalité orientée dans la voie de la violence, alors que sa destinée serait d'être si bienfaisante. On en veut à l'Allemagne de tourner le dos à sa vocation. Le caporalisme allemand est en train d'étouffer l'idéalisme allemand; c'est là le spectacle qui révolte beaucoup d'hommes indépendants; révolte intérieure, c'est entendu, mais qui se traduit pourtant ailleurs que dans les consciences. Le maire de Milwaukee, lors de ma visite, était socialiste ; le sénateur de Milwaukee est socialiste ; la coïncidence est frappante dans ce milieu allemand. Autre exemple : l'Allemagne, avide d'expansion, n'admet pas que l'AIsace-Lorraine se plaigne qu'on ait disposé de ses admirables populations comme d'un troupeau, au moment même où les Etats-Unis venaient de faire la guerre pour émanciper les Nègres ; elle oblige les Alsaciens à répudier jusqu'il leurs liens de famille et à rompre avec leurs affections les plus sacrées pour se dire Allemands, à écrire leur noms eu allemand, à parler allemand; de même pour le Danemark, pour la Pologne. Elle ne s'aperçoit pas qu'elle s'aliène ainsi, non pas la France seule, n'en parlons pas, non pas l'Alsace, non pas la Pologne ou le Danemark, mais l'esprit moderne. Quelles que soient les complaisances de l'opinion, elle est travaillée partout par des ferments qui échappent à la clairvoyance bien connue des gouvernements mais n'en sont que plus redoutables En sorte que. finalement, toute la force allemande se retourne contre elle-mén t lui
ferme moralement le monde où elle cherche sa place.
Je ne parle pas seulement comme Français, encore une fois; je parle dans l'intérêt général, à supposer que je puisse me désintéresser de la plainte des Alsaciens-Lorrains, alors que j'ai fait campagne avec mes amis pour les Bulgares, pour les Arméniens, pour les Juifs, pour les Albanais. La question d'Alsace-Lorraine s'est terriblement aggravée pour l'Allemagne avec le temps ; elle ne se pose pas entre les gouvernements allemands et français, puisqu'elle est réglée par les traités ; elle se pose entre l'Allemagne et l'Alsace elle-même, entre l'Allemagne et tous les défenseurs de la liberté individuelle dans le monde ; c'est une autre affaire que l'affaire Dreyfus, et il ne suffit pas non plus de dire : « elle n'existe pas ! »
Les Américains ont pu ignorer la question d'Alsace-Lorraine tant qu'elle s'est posée entre la France et l'Allemagne ; ils se sont gardés de prendre parti ; ils sont restés neutres et c'était leur droit ; ils s'imaginaient que c'était le moyen d'avoir la paix, avec le temps ; mais à présent ils seront obligés, comme tout le monde, de se prononcer; ils se prononcent déjà intérieurement ; ils se sont prononcés par le simple jeu de leur régime de liberté; et, parla même, ils sèment en Allemagne de nouveaux encouragements pour les uns, de nouveaux motifs d'irritation pour les autres.
Une seule conviction suffit à éclairer des millions de consciences indépendantes; on ne se rend pas compte du travail incalculable d'une protestation qui ne cesse de conspirer dans le monde. C'est la goutte d'eau qui, d'heure en heure, finit par ronger la digue et la renverse. J'ai vu un Danois expatrie
depuis la guerre de 1864 et qui s'est fait naturaliser Américain plutôt que de devenir Allemand ; non content de regretter son pays, il a, par sa parole, par sa plume, par l'ardeur enflammée et tenace d'une propagande qui n'a pas cessé d'agir un seul instant depuis cinquante ans, propagé sa révolte, avec quelle violence et, je dois le dire aussi, quel succès! C'est là ce qu'un gouvernement ne prévoit pas dans les lendemains de ses traités.
Un jour, voyageant seul et lisant mon courrier dans le train entre Pittsburg et Philadelphie, un petit homme âgé s approcha de moi et me demanda, en français, mes journaux français. Il me raconta, lui aussi, qu'il avait préféré quitter son pays, l'Alsace, plutôt que de devenir Allemand ; mais celui-là était d'un tempérament moins combatif, il notail avec joie l'échec de la prussiiication de l'Alsace; il me racontait les pèlerinages qu'il allait faire régulièrement chezlui, àPhalsbourg. Quand j'étais enfant, disait-il, la France nous laissait parler allemand, français, alsacien à notre choix, et nous parlions peu le français; mais aujourd'hui que l'allemand est obligatoire, savez-vous ce qui arrive? « les enfants apprennent l'allemand à l'école, les magasins arborent leurs enseignes en allemand, la rue est allemande par ordre, mais tout le monde parle français dans les maisons. »
Combien d'autres mènent cette campagne acharnée, ou pensent ainsi, dans d'autres sphères, même et surtout parmi les admirateurs de la culture allemande ; l'idéalisme allemand dont ils ont été pénétrés les a rendus d'autant plus sévères pour la réaction brutale de l'Allemagne; ils se francisent à vue
états-unis n'AMÏHiMi i . 14
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d'œil ; ce sont les Allemande qui nous les envoient.
« Nous sommes las », me dit 1 un d'eux, a Harvard ;
Las de quoi ?
« Las de la raison du plus fort. »
Un autre, à Baltimore, un helléniste octogénaire, vénéré par combien de générations inspirées de ses sentiments, ne se console pas de ce qu'il appelle l'abaissement de l'Allemagne. C'est sa jeunesse à lui qu'on a profanée. L'Allemagne avait été le berceau de ses études et de sa pensée : « Je ne la reconnais plus, me dit-il; je n'y vais plus; je ne comprends même plus leur langue ; ils ont créé des mots nouveaux pour leur nouvel état d'esprit, pour exprimer des choses basses; ils ne connaissent plus que les carrières lucratives, les bénéfices, l'argent; ils ont perdu leur idéal, ils s'en moquent; le plus grand châtiment est l'abaissement des caractères. »
Que le gouvernement allemand y prenne garde et qu'il cesse de s'en prendre à la malveillance du monde ; il est seul responsable de ces jugements qui deviennent universels et qui s'expriment en Allemagne tout autant 6inon plus qu'aux Etats-Unis. Combien d'Allemands souffrent comme le vieux professeur américain de Baltimore et sont humiliés du discrédit de tout ce qu'ils avaient appris à respecter. Et non pas des intellectuels seulement ; le peuple est d'instinct avec eux ; le gouvernement allemand n'est plus maître de dominer ces protestations; il n'est plus maître de déchaîner la guerre pour un oui ou pour un non ; son opposition à l'œuvre de La Haye, l'isolement volontaire où il s'est cantonné pour résister ouvertement à des progrès que le gouvernement
russe lui-même acceptait, l'ont signalé à la défiance générale ; un gouvernement ne peut pas impunément se mettr ■ en travers des aspirations de tous les peuples, y compris celles du peuple allemand. Je me souviens de la joie que manifestait, à La Haye, le concierge allemand de mon hôtel chaque fois que ses représentants étaient battus à la conférence : sa figure s'épanouissait et il se frottait les mains en disant : « Patience! ■> C'en était gênant. AEssen, au cœur du paya des canons et des' plaques blindées, l'usine Krupp est à la discrétion de ses 30.000 ouvriers; pas uo bataillon pour la protéger! — pourquoi ? parce que. disent les directeurs, si nous commettions l'imprudence d'en réclamer un, au bout de huit jours il serait socialiste ou lapidé.
Le gouvernement allemand ne s'en croit pas moins obligé d'affirmer partout son attitude de vainqueur, sans se douter que cette altitude excède tout le monde; c'est une menace et une déception. Plus les Américains étaient germanophiles, plus ils deviennent hostiles au caporalisme allemand. Caporaliser un grand pays, surtout quand ce grand pays est celui de Kant, de Goethe et de Beethoven, c'esl déjà lamentable, c'est un attentai que la civilisation supporte avec peine: mais caporaliser le momie. c'est trop. De même que les esprits indépendants se sont révoltés contre l'impérialisme français, sous le Premier et le Second Empire, contre L'impérialisme anglais pendant la guerre do Transvaal, ils s'inquiètent maintenant de l'impérialisme allemand.
Cette inquiétude a groupé en un formidable faisceau les forces latentes ei éparses de l'opinion : l'impatience s'en môle, puis une sorte d'exaltation gêné-
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raie très dangereuse. Plutôt que de vivre sous le coup d'une épée de Damoclès qu'une seule volonté tient suspendue, quantité de braves gens disent : « finissons-en ! » Je prends la France comme exemple ; elle est devenue pacifique en même temps que républicaine ; elle n'a pas de haine contre les Allemands, elle ne demanderait qu'à s'entendre avec les Allemands, par des concessions mutuelles, si les Allemands savaient s'y prendre et gagner son amitié, s'ils essayaient de se faire aimer et non pas craindre; mais non, ils grondent à tout propos, comme des canons dont on ne peut dire s'ils s'exercent ou s'ils vont tirer ; ils nous reprochent les plaintes de l'Alsace ; ils laissent entendre qu'une autre fois ils prendront la Bourgogne, Cherbourg ou Brest, avec Rotterdam, Anvers, et le reste ; le résultat est que je ne connais pas un seul Français qui ne soit prêt à donner et son dernier sou et son dernier en fant pour repousser la conquête allemande. Et ce ne sont pas des mots; quand on voit les Français mourir à l'envi, les uns après les autres, pour la seule joie d'ajouter un progrès de plus à l'actif de l'humanité, on imagine ce que ces mêmes hommes donneraient d'héroïsme pour sauver du même coup la France et la liberté. C'est la même chose aux États-Unis; et tout autant dans le jeune monde
slave
Les Allemands font fausse roule : on se détourne d'eux, non pas par antigermanisme, mais par défiance de leur régime, pour éviter leur choc inconsidéré, comme on se détournerait d'un brutal qui veut faire danser les gens malgré eux. Bien de plus logique. En 1870, beaucoup d'Américains applaudis-
saientà ce qu'on appelait la victoire de l'instituteur allemand : aujourd'hui c'est l'instituteur, à son tour, qui est menacé, c'est l'esprit moderne ; tout le monde le défendra.
A cela les pessimistes répondent que toutes les protestations platoniques de l'esprit moderne n'empêcheront pas la force allemande de triompher. C'est plus que douteux. Je l'ai dit à l'élite des Allemands eux-mêmes : ne criez pas trop « à Paris », comme nous avons crié « à Berlin » ! Gela ne porte pas bonheur! Mettons pourtant les choses au pire: les Allemands auront fort à faire pour s'imposer; cela demandera beaucoup de temps, beaucoup d'argent, beaucoup de sang ; la révolution vraisemblablement viendra se greffer sur la guerre. Quel intérêt peut avoir la dynastie impériale allemande à déchaîner cette révolution, à préparer une confédération non plus germanique, mais générale? Autant faire l'économie de la guerre et de la révolution pour avoir l'honneur et le bénéfice du dénouement inévitable où nous marchons dans ce siècle d'association.
lin un mot, toute la démocratie moderne, y compris celle de l'Allemagne, est contre le caporalisme allemand. Les Etats-Unis qui ont accueilli avec reconnaissance et sollicitent avec raison la colonisation allemande ne veulent pas qu'elle dégénère en domination : c'est pourquoi ils reviennent a la langue, aux idées, à l'esprit français, c'est-à-dire à l'esprit humain. C'est un mouvement naturel qui '•ni raine les Allemand^ eux-mêmes, à commencer par l'Empereur qui parle français, mieux que des millions de français. L'esprit français ce n'est pas le nombre, ni le volume, ni la force, c'est le ferment
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que la civilisation actuelle recherche et dont aucune violence n'aura raison. Si les Allemands veulent reprendre la place qu'ils occupaient dans la confiance des intellectuels dont Renan a été le porte-parole, ils n'ont qu'à redevenir eux-mêmes, à s'élever audessus du vulgaire, par la pensée, par la science, par le génie. Ce n'est pas l'œuvre d'un jour, assurément, mais qu'ils n'oublient pas que le temps, sur lequel ils comptent, marche contre eux; il augmente leur population, mais il diminuera leur influence et compliquera leur politique jusqu'à la rendre inextricable, au détriment d'eux-mêmes et du monde entier.
J'ai raconté en 1902 les étonnements de ma première visite à Chicago; il me reste beaucoup à dire sur cette ville ('-norme où je me suis trouvé, celte fois, en pays de connaissance, entouré d'amitiés éprouvées, beaucoup plus et mieux instruit par conséquent.
Uuelques heures seulement séparent Chicago de Milwaukee d'où je suis parti dans la matinée J'achève à peine la lecture des journaux que déjà le train annonce, par ses ralentissements dans des quartiers vagues, l'approche de la grande cité. Chicago est devenu l'un des centres de chemins de fer du monde : 34 lignes y aboutissent ; on ne traverse pas Chicago; on s'y arrête. Ces 34 lignes couvrent une distance de 92398 milles, soit \J1 p. loi) de l'ensemble de toutes les lignes des États-Unis. Chicago voit chaque jour partir et arriver IS94 trains, sans compter les trains suburbains. La longueur totale des voies ferrées, souterraines, élevées ou ordinaires qui desservent l'intérieur de la ville est invraisemblable, sans compter les automobiles, plus nombreuses, il me
semble, ici que partout ailleurs. Humble village de 60 habitants en 1823. Chicago en comptait 4 470 en 1840, 1698000 en 1900; 2185 000 en 1910. Elle entretient 1 077 églises, 65 bibliothèques publiques, 6 collèges et universités, 267 écoles publiques, près de 70 parcs ou squares, petits ou grands, dont 14 terrains de jeux modèles et trois plages balnéaires ; ses journaux ou périodiques sont au nombre de 725 ; ses cafés ou cabarets payant licence n'atteignent que le modeste total de 7152, tandis qu'il en existe à Paris, à Londres, à Berlin, combien? 44257 à Paris seulement, banlieue comprise.
Les voyageurs ne manquent pas de visiter les célèbres usines de la compagnie moissonneuse internationale (International Harvester C°), dont nous rencontrons les machines agricoles dans les fermesdu monde entier ; on n'oublie pas non plus les factoreries d'orgues et de pianos, ni les fabriques de wagons de luxe, ces « Pullman cars » dont j'aurai fait un usage immodéré.
Le progrès des transports de toute nature, particulièrement celui des wagons frigorifiques employés partout aux Etats Unis, a grandement contribué au développement prodigieux des industries de la boucherie, de la charcuterie et des conserves à Chicago ; le capital appliqué à ces industries est passé de 42 millions de francs en 1880 à plus de 350 millions. On s'en aperçoit quand on visite les horribles stockyards, où les chemins de fer ont amené, en 1909, 14.050.000 tètes de bétail sous le couteau ou sous la massue des exécuteurs. Tout cela est connu; on ne décrit plus Chicago. On sait aussi l'importance du commerce des grains, des farines; les bois ne vien-
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ncnt plus à Chicago pour s'y répandre à l'intérieur du pays par le flottage ; ils disparaissent. En revanche, une industrie qui fera parler d'elle s'est fondée ; la Steel Corporation n'a pas craint de construire à Chicago les hauts fourneaux les plus grands du monde; ils ont coûté 325 millions de francs. C'est le dernier état du progrès moderne. Ce progrès va de pair avec celui de la navigation des lacs. A la rigueur, les aciers, comme les machines et les conserves et les wagons de Chicago, peuvent s'exporter sans transbordement dans le monde entier; les bateaux chargés à ([liai dans le port et, bien avant même, dans la rivière ou le canal de -Chicago, au pied des docks, descendent les lacs puis, par le fleuve Saint-Laurent, gagnent l'Océan. Le voyage est long mais satisfaisant ; on y a renoncé pourtant, jusqu'à nouvel ordre, pour plusieurs raisons : les bateaux, une fois arrivés à destination, dans la Mer Noire, par exemple, ne trouvent pas de fret de retour; ils en trouvent aisément pour New-York, mais non pour les lacs ; en outre, les compagnies d'assurances favorisent New- York, de telle sorte que leurs tarifs pour la navigation des lacs sont prohibitifs. La force des choses est telle cependant que le nombre et le tonnage des bateaux fréquentant Chicago ne cessent de croître : en 1909, on y a compté 12385 entrées et sorties de navires, représentant 15521 257 tonnes. Combien de grands ports maritimes peuvent envier ces chiffres! Celui de Liverpool ne dépasse pas \û millions, celui du Havre n'en atteint pas 7. On ne compte pas moins de 17 compagnies de navigation des Grands Lacs, représentant ensemble un tonnage de 7 390 745 tonnes. L'une tles entreprises les plus extraordinaires et
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les plus heureuses de Chicago est l'ouverture de ce canal artificiel, « drainage canal », qui renverse Tordre de la nature ou le rétablit, selon qu'on remonte plus ou moins avant dans l'histoire de la formation du continent américain. On sait qu'aujourd'hui les eaux des Grands Lacs s'écoulent vers l'Atlantique par le Niagara. Chicago a donc été obligé de suivre, comme toutes les rivières et les ruisseaux, la faible pente du sol, pour envoyer au lac ses eaux pures ou sales et particulièrement ses eaux d'égoût; mais, d'autre part, le lac étant son réservoir d'eau potable, eau magnifique, analogue, toutes proportions gardées, à celle du lac de Genève, et que la ville fait pomper au large, à une profondeur de deux ou trois cents mètres, elle ne tarda pas à voir qu'elle empoisonnait elle même son eau, notamment quand les vents d'ouest poussaient les immondices au large. Comment faire? Les ingénieurs et les géographes, très attentifs h tirer parti des moindres déclivité- du terrain, dans cette région qui n'a pas de pente appréciable, curent l'idée de ressusciter un lit abandonné des périodes glaciaires; ce lit descendait du lac au lieu d'y conduire, aboutissait à un affluent du Mississipi. Un canal fut creuse, avec une pente telle que les égoûts détournés du lac y écoulèrent sans hésitation leur contenu, et le noyèrent dans une eau courante où il se purifie à la lumière du ciel et finalement se perd dans l'Illinois. Joliet, l'une des premières villes riveraines qui « bénéficient » de cet affluent inespéré, se trouve ainsi nantie de deux privilèges discutables : elle reçoit les eauxsalesde Chicago et elle est le siège de la grande prison de l'Etat. Mais je pense que Joliet applique les méthodes les plus modernes au filtrage
de son eau. Quoi qu'il en soit, Chicago a réalisé le rêve paradoxal de nos pionniers : les Grands Lacs ont maintenant leurs deux issues en Bena contraires, l'une sur l'Atlantique, l'autre sur le golfe du Mexique.
Les Américains ont raison d'être fiers de ces entreprises ; j'en parlais avec d'aimables compagnons de roule improvisés, en attendant l'entrée en gare de Chicago; j'ai déjà dit que les trains américains ont leurs retards, comme de simples trains européens. A l'arrivée, l'ami fidèle qui m'avail reçu a -on foyer en 1902, Cyrus Me Cormick, m'attend encore ; nous nous retrouvons avec joie et nous commencions d'échanger le doux répertoire des questions familières, quand je suis entouré par un cercle de reporters et de photographes. Le brouillard m'empêche de les voir, le bruit m'empêche de les entendre ; il faut éearquiller ses yeux, éraillersa voix pour fournir à chacun sa copie, son cliché, voire même une caricature; enfin nous montons en voiture pour l'hôtel Blackstone, où mes amis, dont la maison est en ce moment fermée, sont venus expiés pour nf installer à coté d'eux.
Chicago n'a pas trop changé. Plus que jamais, j'admire cette puissante cité qui, submergée en IN.Vi. a élevé son sol de deux mètres cinquante, puis. réduite en cendres en 1871, s'est entièrement reconstruite. Le jour pourtant, est bien ingrat. Il esl midi :
mais, coin à Milwaukee, le lac reste invisible ; on
lèsent là, tout près, on le devine par le mugisse ment de ses paquebots, dont le- sirènes se répondent et qui semblent venir sur nous. Nous nous frayons notre chemin entre des courants contraires et tourmentés, deux fleuves d'automobiles, de camions, de
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motocyclettes ; tout cela roule, coule, corne, mugit à travers les tramways, les autobus, sous les chemins de fer « elevated ». Je n'y résiste pas. A certains carrefours, c'est une impression de l'enfer, complétée par les éclairs et par le grincement des trolleys. Il y a là pourtant des êtres qui ne passent pas comme moi, mais qui demeurent ; c'est un beau quartier de la ville ; le centre des grands magasins élégants, et, dans ces rez-de-chaussées, deux fois, dix fois ensevelis, comme dessous-sols, sous les maisons à vingt étages, sous le passage des viaducs de la voie ferrée aérienne qui occupent tout le milieu de la rue, des commerçants, des ouvriers, des ouvrières vivent, des clients et des clientes viennent faire leurs achats, des caissiers calculent, des sténo-dactylographes écrivent des lettres qu'on leur dicte au vol, des hommes et des femmes réfléchissent, prévoient, se rappellent ; je les plains. Commentées êtres humains supportent-ils la secousse brutale, le bruit agressif de ces véhicules trépidant, fulgurant, freinant, s'arrêlant, repartant, sursautant, haletant, se croisant, à droite, à gauche, en bas, en haut, partout, sans un instant de trêve, tandis qu'a cent mètres plus loin, le long du boulevard Michigan, passe en tranchée le chemin de fer et ses panaches, et ses crachements, et ses cloches, plus affolantes encore que l'invisible appel des sirènes. Et que dire quand les ponts se lèvent pour laisser passer les bateaux et que le double courant est suspendu ? Cet arrêt dure quelques minutes ; puis le mouvement reprend plus intense ; c'est une distribution constante de produits qui s'opère pour le monde entier. Je m'étonne que les commerçants et leurs employés puissent résister à
des conditions si hostiles au travail intellectuel, à la méditation, à la fantaisie, ces facteurs inappréciables de la production . Toute machine, la machine humaine comme les autres, devient d'autant plus silencieuse dans son travail qu'elle est plus parfaite ; il y a longtemps qu'on dit chez nous : « Beaucoup de bruit, peu de besogne ». Les Américains ont fait mentir ce proverbe, mais ils ne savent pas encore le prix du" silence.
Mon appartement à l'hùtel s'est ouvert pour moi comme une thébaïde dans ce bruit. J'ai dû en sortir pourtant bien vite pour assister au grand déjeuner qui m'y attendait. Quel déjeuner!
A la fuis discret et somptueux, le déjeuner américain est une institution nationale. La majeure partie des grandes entreprises modernes aux Etals-Unis se sont décidées ou amorcées dans ces déjeuners, ou dans des dîners analogues. Une vingtaine ou une trentaine des principaux citoyens de la ville se donnent rendez-vous pour connaître le nouveau venu, l'interroger, le juger ; on mange, on boit, sans prêter grande attention au menu, souvent magnifique, non plus qu'au luxe raffiné du couvert, des fleurs, du service; tout cela est dans l'ordre : c'est une manifestation importante d'où chacun sait que sortiront des résolutions, des actes intéressant l'avenir du commerce, de l'industrie, de la ville el de la nation ; cette manifestation vaut qu'on la prépare ; c'est le banquet antique, dans le cadre le plus beau possible, en vue de l'action américaine. Le déjeuner fini, on prend le café, on fume à table, on a causé avec ses voisins : la glace est rompue ; alors, on parle, et celui qui n'est pa- à sa place, celui qui
ne doit pas s'entendre avec les autres, dénonce luimême, consciemment ou non, son incompatibilité ; il s'élimine, sans qu'il soit besoin d*une exécution. Le mot d'ordre est donné ; la ville est mise au courant des sentiments de chaque convive, et si ces sentiments sont favorables, les portes les plus fermées s'ouvrent, par la suite, pour accueillir le nouveau venu et faciliter son succès.
Telle avait été déjà l'impression du déjeuner que m'avait offert l'Union League Club, en 1902; telle fut celle qui m'attendait en 1911, avec cette différence que, cette fois, je n'arrivais pas, je revenais. Des amis d'élite m'attendaient : quelques-uns môme venus de très loin, .lennings William Bryan, notamment, que j'avais manqué au Texas et à Lincoln. Cyrus Me Cormiek, notre amphitryon, prit le premier la parole ; il évoqua en termes émouvants les souvenirs de ma première visite, puis, .T. W. Bryan prononça une de ses allocutions les plus éloquentes et spirituelles; ma réponse fut un hymne de gratitude. Les sceptiques s'égaieront d'un tel mot ; j'avais à cœur d'exprimer ce qui, pourtant, n'était que trop vrai. Tout le monde des affaires riait, en Europe, en 1902, des idées de justice internationale et d'arbitrage ; et, avec le monde des affaires, le monde politique, la presse. C'est à Chicago que j'ai trouvé le premier centre d'hommes généreux et positifs comprenant la mission des deux Républiques de France et des Etatsl'nis d'Amérique, la mission d'éclairer le monde et de le conduire dans la voie nouvelle. C'est au lendemain de cette visite, et devançant toutes les manifestations de confiance dont elle fut l'occasion, que le président Koosevelt se fit le défenseur de l'œuvre
de La Haye, et, à la suite du président Roosevelt combien d'autres Américaine !
Les manifestations de la clairvoyance et dé l'indépendance novatrice de l'espril américain sont traditionnelles à Chicago. C'est la que Ferdinand de Lesseps, chercha des appuis pour entreprendre son canal du Panama Le souvenir des deux: conférences qu'il vint faire, devant la Chambre de commerce et les ingénieurs de tout le pays, avec ses enfants., à Chicago, est resté vivant. Bien que ses conférences, prononcées en français, aient dû être traduites au fur et à mesure qu'il parlait, elles n'en furent pas moins accueillies avec enthousiasme, et cet enthousiasme contribua a déterminer les sympathies générales de l'opinion américaine. La malveillance et l'envie ont exploité notre faiblesse, là comme ailleurs : on n'a voulu voir, dans l'entreprise de Lesseps, comme dans la magnifique fondation française de la Louisiane et du Canada, que de grossières faillites, les résultats de la légèreté française; mais toute cette bassesse d'interprétation n'empêche pas la justice et la vérité de suivre leur cours, et c'est à Chicago encore que j'entends réhabiliter notre de Lesseps et dire : « Quel que soit le nom qu'on donne plus tard au canal de Panama, qu'il s'appelle ou non canal de Lesseps, quels qu'en soient les bénéflciaires, c'esl l'énergie française qui l'aura conçu et imposé. »
Ma soiivr fut consacrée au grand banquel auquel j'étais convié dans la salle du Gold Room à l'hôtel ilu Congrès. Le lendemain étail un dimanche, jour du repos, même à Chicago; j'en profitai pour mettre a jour ma correspondance el mes notes, hâtives indi-
cations, me tenant lieu des aquarelles que je me contente à présent de rêver et des croquis que je n'ai plus le temps même de jeter sur mes carnets. Par bonheur, la sollicitude de mes amis, qui jouent le rôle de bons génies sur mon parcours, m'a épargné toute préoccupation, tout souci matériel; mes billets sont pris, mes logements préparés, mon temps, — le peu de temps dont je dispose, — est respecté; je ne pourrais jamais suffire, — malgré le dévouement du secrétaire qui m'accompagne depuis Paris, depuis des années, — à écrire toutes les lettres qu'il faut pour remercier derrière moi, pour annoncer mon arrivée devant moi, et régler les détails de mes programmes successifs, aussi étroitement combinés entre eux que les anneaux d'une chaîne d'engrenage; je ne peux pas non plus complètement fermer ma porte à des publicistes ou des visiteurs de bonne foi qui veulent savoir et qui pourront propager ensuite la vérité.
Ainsi passe la matinée, trop vite, à mon gré, dans une solitude relative; ainsi passe même la journée. Je sors seul, à pied ; la ville s'est apaisée ; le ciel s'est éclairci, je longe le lac, je franchis les ponts, les canaux, je gagne le parc; je flâne, enfin, dans le silence et la lumière retrouvés ! Je suis des rues devenues vides, petites ou grandes; je vois partout le nom de La Salle conservé, respecté, aimé, et celui des autres précurseurs français. Hier, — j'allais oublier ce détail touchant, — un pont s'est levé devant moi pour laisser passer un paquebot : le Père Marquette ; je l'ai salué d'un long regard de sympathie pour la vie, la mort, la mémoire de son parrain, que notre ingratitude, en France, ne connaît même pas. J'ai sonné
à la porte de Mme Potter Pal mer, absent»1, pour nie rappeler son accueil d'il y a dix ans dans son hôtel, le musée, le temple qu'elle a consacré à la gloire de notre Millet, de notre Corot, de toute notre école Française enfin, et particulièrement de Claude Monet.
Je suis rentré las, détendu, prêt pour la grande fête du soir, ou plutôt pour la cérémonie, peu importe le nom, ou pour le service dont j'étais l'orateur inscrit au programme. Les habitants de Chicago ont naturellement une salle de concert et de conférences digne d'eux, l'Orchestra Hall, vaste enceinte contenant trois ou quatre milliers d'auditeurs, tous bien assis dans des fauteuils ou dans des loges. J'ai commencé par écouter l'orgue, les chœurs, toutes les voix de la salle entière communiant en un chant civique et religieux, appelant l'harmonie des âmes. J '('-coulais encore quand ce fut à moi de parler. Qu'ai-je dit? c'est l'auditoire, son attention, son regard qui m'inspirait, sa confiance qui se rencontrait aveema confiance, sa pensée même que j'exprimais avec la mienne, et cette pensée, — révélation qui, pour moi, n'était pas nouvelle, — cette pensée, c'était celle de tous les autres auditoires qui m'ont écouté, instruit, dans mon pays, dans tous les pays.
On s'imagine que les hommes sont différents les uns des autres, selon qu'ils habitent telle ou telle contrée, sur une rive ou l'autre de tel lleuve, ou de telle mer ou de l'océan ; quelle erreur !
Tous ces auditoires, auxquels je m'adresse depuis vingt années, n'en font qu'un ; c'est un auditoire humain, qui applaudit aux mêmes espérances, déteste les mêmes fléaux, chérit le-; mêmes rêves, appelle les mêmes progrès...
ETATS-UNIS D'AMgBtQI R. I ■>
Moi qui les ai vus sans arrière-pensée, tous ces hommes, toutes ces femmes, tous ces enfants, si différents en apparence, au nord, au midi, à l'est et à l'ouest, en France, en Angleterre, en Allemagne, en Russie, en Hongrie, en Orient, en Scandinavie, au Texas, en Californie comme à Chicago, je puis dire aux gouvernements : « Vous ne savez pas combien ils sont près de s'entendre, combien ils veulent s'entendre, sans vous, si vous ne voulez pas les comprendre, sans vous, malgré vous, contre vous... »
J'ai dit cela, et mon auditoire a vu passer dans mon regard, comme moi dans le sien, un instant de la grande fraternité humaine.
Heureuse soirée; heureux peuple, encore assez jeune pour avoir besoin de ces réunions réconfortantes où chacun vient se serrer près des autres, contre les incertitudes de la vie, comme les moutons dans la montagne, contre les assauts de la tempête!
C'est le « Chicago Sunday Evening Club » qui a organisé ces réunions hebdomadaires ; elles ont pour objet de maintenir ce qu'on appelle là-bas l'esprit chrétien, si profondément différent de l'esprit clérical, et l'esprit de camaraderie entre les hommes d'affaires, les ouvriers, les commis, toute cette population laborieuse de Cbicago dont les origines étrangères sont si diverses et où chacun serait perdu s'il s'abandonnait à l'isolement. Ces réunions sont un besoin éternel de l'homme, une condition de la civilisation ; elles suppléent à bien des enseignements, ou elles les complètent. J'aurais aimé, dans ce milieu, assister à un concert classique; j'aurais mesuré, à la ferveur du public américain, la marche de son ascension vers une éducation supérieure.