III. — LE COIFFEUR AUX ETATS-UNIS
Les Français de Chicago m'avaient invité à leur banquet annuel de la Société de secours mutuels, à l'hôtel La Salle, qui se tenait précisément après ma conférence; je n'ai pas manqué de m'y rendre. Hélas! là, comme ailleurs, les Français, pleins de mérite, se font connaître par leurs discordes autant que par le bien dont ils sont capables.
Le lendemain matin, j'ai fait à l'Alliance française une visite dont j'ai été si heureux qu'elle eut pour épilogue, dans l'après-midi, une nouvelle conférence, en français, cette fois, pour celles des dames de Chicago qui parlent le français et dont l'esprit, l'imagination, le goût, les yeux mêmes sont tournés vers la France, comme vers un pôle magnétique. Mais je
dois me borner pour dire un mot d'une séance très instructive que j'avais commencé par faire dans les sous-sols resplendissants de marbre blanc, d'or et de lumières où l'art moderne le plus raffiné a installé la boutique du barbier de l'hôtel Blackstone.
Cette boutique est un palais où des opérateurs silencieux, revêtus de la veste blanche des chirurgiens, s'emparent des clients que l'ascenseur dépose à leur porte. Je me suis toujours rasé moi-même, et je considère en général l'homme qui s'abandonne au rasoir d'autrui comme un être sans grande volonté ; mais je ne me coupe pas les cheveux et j'ai mis à profit cette incapacité pour entrer en relations avec les Figaros américains. Le coiffeur aux Etats-Unis a singulièrement élargi ses attributions qui sont les mêmes dans tous les Etats ; son installation seule varie selon s;i nationalité, sa couleur, selon le milieu, le climat ; ici, elle est un salon, ailleurs, elle est la place publique, ou peut s'en faut. J'ai passé une demi-heure à San-Antonio, au Texas, et je me suis l'ait remarquer par mon insistance à contempler les devantures de deux ou trois barbiers ouvertes à côté les unes des autres, toutes grandes sur la rue.
Comme le cadavre entre les mains du baigneur, les patients, dans une attitude orientale ou romaine, restent inertes ; mais ils ont commencé par se hisser sur des fauteuils à renversement mécanique infiniment plus compliqués que ceux des dentistes. Là. étendus, les yeux fermés, morts en apparence, ilappartiennent au barbier. Ce n'est pas tout ; le rasoir n'est qu'un prélude auquel succède le massage; chaque muscle de la tête y passe ; puis l'électricité s'en unir ; le front, les joues, le nez, la bouche, le
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menlon répondent à l'appel frémissant du rouleau que l'opérateur dirige comme un jardinier sa lance d'arrosage ; puis ce sont les frictions, puis le séchage, puis les bandages de la tête ; puis les soins des mains, la toilette des ongles par de jeunes manucures très élégantes; tout cela devant les passants. Je serais encore à San-Antonio si le regard des opérateurs responsables ne m'avait fait honte de mon indiscrétion.
A Chicago, chaque coiffeur est un gentleman, et la manucure, une demoiselle. Celle de l'hôtel Blackstone était remarquable. À demi étendu moi-même sous le ciseau, je conservais un œil ouvert pour l'observer. Blonde, fine, d'une distinction supérieure, elle avait tout ce qui fait la séduction déjà proverbiale de la dactylographe qu'attend le richissime mariage. Sérieuse et toute à sa fonction, elle était assise à côté d'un fauteuil-lit sur lequel reposait un jeune homme d'une trentaine d'années. Elle tenait dans ses deux mains blanches la main que lui abandonnait ce jeune homme et, de cette main qu'elle ouvrait, fermait, dirigeait sans mot dire, elle faisait sa chose, on eût dit son jouet; mais non, elle ne riait pas ; elle travaillait, comme elle eût modelé une main de cire. Et le jeune homme, que disait-il, que faisait-il, tandis que cet ange se penchait vers lui, sa main dans ses mains? 11 tenait tranquillement son journal de l'autre main et le lisait sans sourciller.
Voilà un spectacle qu'on ne verra jamais en Fiance, pensais-je ! Il est tout naturel ici et il explique bien des choses. La sensualité est réduite à son minimum aux Etats-Unis; on l'écarté: on n'a pas le temps d'y penser d'abord, puis on en comprend le danger dans un pays neuf; ainsi la coéducation des
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deux sexes est devenue possible; les jeunes filles peuvent tout braver; elles finissent par s'extérioriser, par donner aux œuvres, au monde ou à l'exercice physique une part des élans que la nalure éveille en elles; puis, ces élans se font plus rares, moins impérieux. Je ne sais pas si c'est le bonheur ou la vi'itu, mais c'est un fait et ce fait joue dans la vie des États-Unis un rôle tel qu'il faut en tenir grand coin pie.