‹ Les États-Unis d'AmériqueChapitre 91 sur 139 · CINCINNATI. L AVIATION · texte numérisé non relu

CINCINNATI. L AVIATION

évoquer au banquet, car j'ai pour voisin Orville Wright.

Je mesure avec lui le chemin parcouru en ces trois années ! Aujourd'hui le Congrès de Washington, plus généreux toujours que les Parlements d'Europe, vient de faire frapper une belle médaille eommémorative pour l'offrir, en témoignage d'admiration il de gratitude de la nation américaine, aux deux frères Wright. Mais il y a trois ans, les Américains, si novateurs qu'ils soient, w comprenaient rien, il faut bien le dire, aux efforts de leurs audacieux compatriotes. Ils y croyaient si peu, qu'il a fallu que l'aîné, Wilbur, vint en France; et c'est, par un hasard heureux pour moi, dans mon pays natal qu'il Ut ses premiers essai-, au Mans, au camp d'Àuvours. Quelques secondes de vol d'abord en quelques semaines, puis quelques minutes, un peu plus haut, puis plus haut encore et plus longtemps, puis une grande heure dans les nuages, à cent mètres de terre, puis avec un passager... J'ai vu cela, comme j'ai vu Farman, Santos-Dumont, Delagrange, Lambert, lîlériot, Latham, Paulhan. Ferber et combien d'autres, mais ce que j'ai vu aussi c'est la foule; des milliers et des milliers de paysans qui, abandonnant leur travail, accouraient de tous les points de lhorizon el patiemment, sans jamais se plaindre. — ces Français légers! ! ces Français frivoles! ! — attendaient, attendaient encore, des jours et des jours, jusqu'à ce que l'oiseau capricieux se décidât a quitter le -ni. Alors le- visages les plu- durs se tran<iiguraient; dans ce peuple qui a tant souffert mais qui jamais n'a désespéré, l'espoir se réalisait. Ce fut plus beau, plus grand encore l'année suivante, dans

nos plaines de la Champagne, quand, à Bétheny, tout un peuple, des millions de Français vinrent acclamer l'aviation déjà triomphante. De l'aveu de tous, ces journées de Bétheny furent les plus belles fêtes que l'imagination puisse concevoir : fêtes patriotiques, fêtes humaines, sans rien d'administratif ni d'officiel, où le public immense faisait luimême et sans y penser la police, où les spectateurs innombrables, mobilisés de leur propre gré, n'obéissaient à d'autre mot d'ordre qu'à la voix d'une conscience commune, au respect de tous pour le courage, l'intrépidité tranquille, l'invention; — plus encore, où toute une foule communiait dans l'espoir vraiment religieux d'un lendemain meilleur et plus heureux, — où de ces plaines tant de fois ensanglantées par tant de batailles depuis tant de siècles, surgissait enfin, montait dans le ciel, avec des ailes, le symbole du progrès suprême que l'humanité ne s'est pas lassée d'appeler depuis Prométhée.

« Je suis heureux d'avoir pu voir cela avant de mourir ! » tel a été dans toute la France le cri de nos vieux paysans; ils n'en disaient pas davantage, mais dans leurs yeux mouillés de larmes on lisait le reste, l'interprétation qui montait confusément mais ardemment du fond de leur âme : la pensée qu'une grande revanche, la grande revanche se préparait : celle de la raison sur la force, celle du génie sur la violence.

Cette revanche, qui donc y croyait, il y a dix ans? qui donc en parlait sérieusement ? On en riait.

Il en a été de même exactement de la justice entre les peuples, autre rêve soi-disant impossible à réaliser.

Page 1