I. — RETOUR A WASHINGTON
Me voici de retour dans l'Est, après mon long chemin de l'Atlantique au golfe du Mexique, du Texas h l'Océan Pacifique, aux confins de la Colombie britannique; des Montagnes Rocheuses à la Prairie, au Mississipi, aux Grands Lacs; me voici revenu à Washington, une fois de plus; mais avec quels sentiments nouveaux ! Jusqu'alors j'arrivais d'Europe et tout me paraissait américain ; cette fois, j'arrive en sens inverse, avec l'Amérique derrière moi. Tout va-t-il me paraître européen ?
Là est le péril pour la Capitale Fédérale. Aucune sagesse, aucune ambition humaine ne pouvait prévoir, il n'y a guère plus d'un siècie, qu'elle deviendrait excentrique au point d'être éloignée de plus de i 000 kilomètres de San-Erancisco. Quelle sera du moins son orientation? Vers le passé, vers le vieux monde qui lui fait face de l'autre côté de l'Océan ? ou vers le nouveau dont elle n'est le centre que nominalement? Grave problème qui se ramène à celui-ci : lequel des deux mondes influera sur l'autre ? Le nouveau se laissera t-il gagner par la contagion des fautes de l'ancien un. au contraire, réagira-t-il?
Tous ces jeunes États que j'ai traversés, toutes ces villes en formation m'ont communiqué leur foi dans l'avenir ; mais cet avenir n'est pas tout entier en leurs mains ; ils n'ont rien à craindre au dedans, moins encore au dehors, pourvu que tous restent unis, — et tous le comprennent, — mais celte union même, c'est ici, à Washington, qu'elle a son centre, c'est ici qu'elle peut être affermie ou compromise, malgré le bon vouloir de tous, par l'erreur du Gouvernement central. Si jaloux de conserver son indépendance que soit chacun des 48, 49 et bientôt o0 États de l'Union, chacun n'en a pas moins besoin d'un Gouvernement Fédéral qui coordonne l'activité de tous, oriente leurs ambitions dans un même sens national, modère leurs impatiences, assume, en un mot, la responsabilité de diriger les grands services communs. La défiance des États est telle encore qu'ils n'ont pas consenti à réaliser le rêve du général Washington et à laisser faire de la capitale un centre à la fois politique et intellectuel du pays en y établissant la grande Université nationale. Il n'y a pas d'université fédérale à Washington, mais il y faut bien une administration générale de l'Agriculture, des Finances, du Commerce, des Douanes, des Transports, de l'Hygiène, un Office des relations extérieures, un ministère de la Défense nationale. C'està-dire que l'avenir de tout le pays, la prospérité, la paix ou la guerre, sont finalement entre les mains de l'Administration fédérale. Et comment ne pas trembler pour les États-Unis, à la pensée que cette administration est tout entière, pendant quatre ans, confiée à un homme! Une ville, un homme décident, en dernière analyse, du sort d'un monde.
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Ne ooua y trompons pas, nous Européens; le risque, bien qu'éloigné, n'est pas moindre pour nous que pour les Américains ; car leur destin est lié au nôtre aussi étroitement que si l'Océan n'existait pas.
On sait quelles précautions ont été prises par les fondateurs de la capitale pour qu'elle ne puisse être suspecte d'appartenir à un État plutôt qu'auxautres. Le district de Columbia, concédé par l'accord des États limitrophes de la Virginie et du Maryland, a été créé, neutralisé pour l'y installer; il n'a pas de représentants ; ses habitants ne votent pas ; les élus que tous les États y envoient y sont donc tous également chez eux ; la ville elle-même, après des essais malheureux, est administrée aujourd'hui par le Congrès. Grand avantage au point de vue de l'édilité — avantage que plus d'une capitale pourrail envier à Washington, — mais il n'en reste pas moins que 1 action générale de ce congrès s'exerce dans une atmosphère où l'élément sceptique et bureaucratique, sans cesse croissant, finira par être peu d'accord avec le feu sacré du pays.
Telles étaient mes réflexions quand nous arrivâmes à Washington dans la matinée du vendredi ."> mai Matinée de joie qui mit en déroute mes noires pensées. Spectacle inattendu : c'était l'explosion du printemps! un bouquet de grâce, de lumière, un épanouissement des êtres et des choses dans la pure clarté du ciel déjà chaud.
J'avais quelques heures de solitude devant moi;
262 LE PRINTEMPS d un peuple
j'en profitai pour errer dans le quartier des résidences où chaque villa, suivant un plan d'ensemble saisissant, s'est fait son nid parmi les massifs et les corbeilles, sur des pelouses. Chacune a son architecture indépendante, sa couleur de brique sur laquelle se détache le vert tendre des jeunes platanes ou des peupliers de la Caroline alignés de chaque côté de la rue. Aucune symétrie dans les constructions, si ce n'est qu'elles sont toutes harmonieuses, à la taille des arbres ; le gigantesque a disparu; c'est la variété et la mesure dans l'ordre; et partout la tenue, la discipline volontaire, l'entretien auquel chacun participe, la décoration spontanée, l'aspect d'une ville fleurie par l'amour de ses habitants. Les nivellements du terrain, heureusement vallonné, n'ont pas été poussés à l'extrême; les rues descendent ou montent autant et même plus que le promeneur peut le souhaiter; car les rues sont des promenades, des avenues boisées se rencontrant en des ronds-points qui rayonnent comme les étoiles ou les carrefours d'une forêt.
Créer de toutes pièces une grande cité et donner à ses rues le charme à la fois d'un parc et d'un jardin, c'est le rêve qui a fait de Washington l'une des plusjolies villes du monde. Les statues et les monuments qui donnent leurs noms à ces ronds-points, à ces ovales, à ces « circles », à ces « squares », à ces « grounds», à ces « gardens » ne sont pas tous admirables, mais peu importe; motifs accessoires dans le paysage, ils y ajoutent un charme de naïveté. Est-ce le premier soleil de mai et la lumière qui me séduit toujours plus que les formes? Wasbington m'apparaît comme la capitale du printemps, — Paris seul
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lui est supérieur, — tout y respire la joie de vivre, l'art de vivre.
Le paysage de Washington est très animé ; la rue, comme une allée de bois, appartient aux enfants, — il en est ainsi dans toute l'Amérique, — aux enfants, aux écureuils et aux oiseaux. Tout ce petit monde, je ne sais comment, s'y ébat en liberté, sans dommage pour les plates bandes. (îarçons et filles, toujours nu-tête et sans parents, glissent à perte de vue, le jarret tendu, la jambe effilée sur leurs patins a roulettes, leurs petits cahiers sous le bras, avec la capricieuse rapidité et les crochets des hirondelles; l'asphalte, arrosé d'une pluie antiseptique, semble avoir été étalé pour eux ; les voitures, les automobiles les respectent, ou plutôt les enfants bravent tout ; on dirait qu'ils s'exercent à courir des risques. Nombreux sont, aux États-Unis, les estropiés, mais ils sont quand même la minorité, et le sport consiste à rester dans la majorité qui s'est fait des bras, des jambes, des poumons, du sang-froid.
Après les enfants, retenus sans doute dans les écoles, je vois sortir les babys, trottinant sous des manteaux éclatants, devant des nurses de grande allure, ou bien poussés dans des « perambulators » à ressorts sans nombre, laqués de vernis, plus brillants que la porcelaine. Une de ces petites voitures élargie, — o phénomène, à Washington comme à Paris où la société n'est pas prolifique, — promène deux jumeaux paisibles et d'une élégance raffinée. Puis l'heure de la sortie des babys s'avance ; il est dix heures, et c'est alors qu'apparaît, — incessu patuit dea, — la femme du monde américaine, la parure, le luxe suprême des États-Unis. Je la vois
venir, sûre d'elle, sûre de plaire et satisfaite de cette certitude ; elle passe dans son costume sobre, impeccable ; elle marche de son pas léger et souverain, comme elle entrera ce soir dans le salon où je la rencontrerai sans doute et où elle parlera de Paris, en français, avec ses amies, ses émules, parées comme elle, séduisantes comme elle, formant un groupe, une corbeille de fleurs vivantes; chacune d'elles couronnée de cheveux légers, lumineux comme une auréole, le teint toujours frais, reposé, heureuse de vivre, dans le calice d'étoffes soyeuses qui l'enveloppe, un collier de perles fines négligemment noué autour du cou et retombant sur le corsage comme un ruban.
Ah, femmes du monde américaines! Reines élues, aristocratie d'une démocratie, que d'argent vos maris, vos pères et votre pays, tous ensemble, auront à gagner pour continuer à vous habiller ! Rassuronsnous du moins en pensant qu'une bonne partie de cet argent sera dépensé à Paris; ou plutôt ne pensons qu'à ouvrir les yeux. Ces fleurs, ces femmes, ces enfants, ces allées de jeune verdure égayées par déjeunes villas, tout cela est resté dans mon souvenir comme un symbole, un printemps nouveau, le printemps d'un peuple ! Et dès lors, pourquoi m'inquiéter? Est-il un printemps sans été? La volonté de vivre aura raison des dangers que mon expérience redoute; Washington triomphera des difficultés ; elle en a déjà triomphé ; elle triomphe encore ce matin, car j'entends chanter en moi le vers du poète :
« El les fruits passeront la promesse des fleurs. »
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