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LE PLAN DK LA CITE FEDERALE

Washington doit sa beauté à son plan et à la vigilance de l'esprit public beaucoup plus qu'à ton climat, fort discutable, et qu'à sa situation assez ordinaire. Elle est construite d'après un plan, souvent gâté dans la suite, mais admirablement conçu. Des raisons politiques et non esthétiques avaient dicté le choix de son emplacement au général Washington et à Jefferson, à peu près au point de rencontre des États du Sud et du Nord ; — l'Ouest alors n'existait qu'en rêve; — on ne voulait pas d'une ville existante; on avait été obligé d'abandonner Philadelphie devant l'émeute et de changer huit fuis, en moins de vingt ans, le siègedu gouvernement devenu nomade ; il fallait le mettre en sûreté. Versailles, après tout, Pétersbourg, La Haye, sans en citer d'autres, ont été' des capitales politiques. L'architecte avait donc tout à créer, sans que la nature le gênât, encore moins le passé. Malheureusement pour lui, heureusement pour les Etats-Unis, cet architecte était plus artiste que courtisan, plus consciencieux qu'intéressé, en -oitc qu'il a fini moins bien que son œuvre : il s'appelait Pierre-Charles L'Enfant ; c'était un Français, an officier du génie, lils d'un peintre, je crois, inspiré, comme toute l'Europe, à cette époque, des perspectives grandioses de la France de Louis XIV, pénétré plus ou moins directement des conceptions de nos architectes paysagistes, Le Nôtre, Mansard, Gabriel. Venu en Amérique avec La Fayette, disent les uns. ou sur la Hotte de Beaumarchais, disent les

autres, il avait gagné l'estime de Washington par des travaux de fortifications et de constructions qui le mirent hors de pair et lui valurent sa nomination d'ingénieur en chef et de major américain ; le moment venu, il revendiqua l'honneur de dresser le plan de la future capitale. Jefferson rapportait luimême de France des idées et même des plans de villes. La proposition de l'Enfant fut d'autant mieux accueillie qu'il avait conçu son projet déjà à l'américaine, en même temps qu'à la Française, en très grand, pour la capitale d'une fédération sans précédent et sans égale, pour un Etat « non de quelques millions mais de centaines de millions d'habitants. »

Quand on examine attentivement son plan, conservé dans les archives du congrès de Washington, on est frappé de son inspiration idéaliste et de sa tendance nettement révolutionnaire; c'est vraiment une ville nouvelle, pour des temps nouveaux, que l'Enfant avait évoquée avec la foi d'un croyant autant qu'avec la prescience géniale de l'artiste; c'est une capitale dont tous les monuments se subordonnent au Parlement qui remplace le Panthéon, c'est la capitale d'un peuple qui s'est affranchi et telle que la définit Rufus Choate : « Nous n'avons pas construit un temple mais le capitole ; nous ne consultons pas les oracles mais la constitution. » Quelle vision de l'avenir avaient ces hommes qui ne craignaient pas de dresser, pour une République si faible encore qu'elle n'était pas sûre de vivre, le plan de la plus vaste capitale du monde ! Ce commandant L'Enfant, — le bien nommé, — il me semble que je l'ai connu; ses frères en France sont légion.

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