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LE PLAN DE LA CITÉ FÉDÉRALE

Qui donc écrira l'histoire des initiatives françaises a l'étranger.

Los difficultés commencèrent pour L'Enfant dès le début. Jefferson préconisait le plan qui a prévalu dans la plupart des anciennes villes des Etats-Unis : le système brutalement simpliste des blocs uniformes ; la ville découpée en damiers par des rues se croisant à angle droit, sans un espace laissé à la fantaisie pour prendre son vol. L'Enfant résista et proposa un amendement qui changea tout : à l'angle droit il substitua l'angle aigu, ou du moins il introduisit le plus possible dans son plan la pure conception symbolique du ciel étoile, la ville firmament dont nous venons de voir les applications, les rondspoints de Versailles, de Saint-Cloud. d'où ses avenues rayonnaient dans toutes les directions. Le général Washington accepta ce plan. L'Enfant se mit a l'œuvre au printemps de 1791, avec quelle passion ! on l'imagine. Construire une ville comme dans le ciel, sur la table rase ! Quel changement pour un ingénieur européen, toujours arrêté par des droits acquis, ceux du propriétaire, ceux du voisin, ceux de la défense, ceux de l'histoire, ceux de la routine. L'Enfant put tailler en plein drap. Le Capitole érige sur une colline, à trente mètres au-dessus du l'otomacet de l'Anacostia, dominant le conlluent des deux fleuves, était alors le centre de son plan, comme la ville devait être le centre de l'Union; mais la ville s'est étendue, depuis lors, à l'Ouest, comme le pays; il fut l'étoile de première grandeur dans la constellation que L'Enfant avait conçue. C'est du Capitole que partaient les avenues monumentales de Pennsylvanie, de New-Jersey, de Maryland, de Delaware;

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les autres e'toiles, devenues les plus attrayantes avec le temps, n'existèrent longtemps que sur le papier. Le palais du Gouvernement, la Maison Blanche, également entouré de parcs, était peu éloigné et placé, en quelque sorte, sous la Présidence du Capitole; il constituait le cœur de la seconde grande étoile d'où s'élancent les avenues de Connecticut, de Vermont, la 16e rue, etc.; cette étoile était reliée à la première, avec réciprocité de vue, par l'avenue de Pensylvanie, comme elle est reliée aujourd'hui au musée d'hygiène, à la bibliothèque de Mont Vernon Square, et aux. cinq étoiles de Dupont, de Washington, de Scott, de Thomas, de Iowa. Deux magnifiques promenades, parcs rectil ignés, aux majestueuses allées de pelouses devaient achever d'unir, du côté du Polomac, les deux grands palais des Pouvoirs Publics ; l'une partant du Capitole vers l'ouest, l'autre partant de la Maison Blanche vers le sud, pour se rencontrer à angle droit et encadrer le monument que la reconnaissance nationale a consacré à Georges Washington (la pyramide); ces deux avenues formant les deux cùtés d'un triangle dont l'avenue de Pensylvanie était l'hypoténuse n'ont pas été réalisées; l'avenue de Pensylvanie a été massacrée par d'indignes riverains, mais les deux promenades, les « Executive Grounds » et le « Mail » ont été sauvées, c'est beaucoup ; on y a même ajouté, en gagnant, des terrains sur le fleuve, ce qui est aujourd'hui « Propagating gardens » ; un architecte pourrait peut-être trouver une analogie entre le plan de Washington et celui de l'ouest de Paris, depuis les Tuileries jusqu'au bois de Boulogne, avec la Barrière de l'Etoile. l'Arc de Triomphe, au sommet : la Maison Blanche

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occupant le centre d'une place de la Concorde fleurie, bordée de jardins.

Le plan rapidement achevé fut approuvé ; les trois commissaires, Thomas Johnson, David Stuart, Daniel Carroll, chargés de le recevoir, demandèrent seulement qu'il fût gravé et publié pour être distribué, avant la fin de l'année 1791, au Congrès et pour faire procéder sans retard a L'attribution et à la mise en vente des terrains. L'Enfant s'y refusa, objectant courageusement que les meilleurs terrains seraient accaparés par la spéculation, ce qui rendrait impossible ou dérisoire l'exécution de son plan. La commission insista ; L'Enfant résista ; on se fâcha et finalement il dut donner sa démission i lrr mars 1792i. Il est probable qu'il se rendit insupportable, comme tout homme qui place son œuvre au delà de son temps et la défend contre l'impatience de ses contemporains. Toujours est-il qu'il a fini sa vie dans la disgrâce. 11 y a là un point à éclaircir; car les Américains ont leurs défauts, mais ils ne sont pas ingrats; or L'Enfant se plaignit amèrement. L'architecte américain Glen Brown, dans sa très belle histoire du Capitole, déclare que les rues, les parcs, les emplacements du Capitole, delà Maison Blanche, sont tels aujourd'hui qu'ils existaient sur le plan de L'Enfant, et, en même temps, il relève, dans son chapitre des dépenses, cette mention qui laisserait croire que L'Enfant fut bien maigrement, bien difficilement et bien tardivement payé : « Secours à L'Enfant » : « Payé à Pierre Charles L'Enfant la somme de 666 dollars 3/3 (3300 francs I) en compensation de ses services pour avoir dressé le plan de Washington ; soit, avec l'intérêt légal à dater du l"' mars I7(.)"2, 1.394 dollars 20 cents » ; et

il date cet acte du 1er mai 1810. L'Enfant aurait donc attendu dix-huit ans ce règlement. « Il mourut le 14 juin 1825 », écrit l'architecte Louis Gillet « chez de bonnes âmes qui l'avaient recueilli... Quand on pénétra dans sa chambre, il tenait encore dans sa main glacée le plan de Washington... Pas une croix, pas une dalle ne signala sa tombe ».

Son collaborateur, Andrew Ellicott, reprit son œuvre. Peu de chose, après de pareils débuts, aurait pu subsister du plan initial; mais, malgré tout, les Américains l'ont respecté dans son ensemble ; le Capitule, bien qu'il ait été brûlé par les Anglais en 1814, fut reconstruit et agrandi à la même place ; il est digne de son importance ; assez bien aménagé pour contenir des services remarquables, il a pour satellite, un peu trop rapproché, mais modèle justement célèbre, la bihliothèque du Congrès; beaucoup d'autres édifices se sont élevés depuis lors, et, si l'université nationale du général Washington n'est pas de ce nombre, du moins y voit-on figurer des monuments que nous n'avons pas en Europe, faute d'argent, à commencer par celui du bureau du Temps, « Weather Bureau » qui, à lui seul, résume éloquemment les services que la cité fédérale peut rendre non seulement aux Etats-Unis, mais au monde. Innovation inappréciable pour la navigation, pour l'agriculture, etc. L'esprit de Franklin a présidé à la création du « Weather Bureau » ; c'est mieux que le paratonnerre ; c'est le moyen de suivre à tout instant les changements atmosphériques et de prévenir les catastrophes. J'ai vu la marine française faire grand usage et grand éloge des informations que distribue chaque jour très libéralement ce bureau. J'en pour-

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rais dire autant des bureaux du Census, de l'Hygiène, du palais Panaméricain, etc. Tous ces services plus ou moins imprévus ont trouvé tour à tour leur place naturelle dans le plan de la capitale.

La ville de Washington a fait, en somme, grâce à la géniale clairvoyance de ses fondateurs, l'économie des erreurs que les autres capitales essaient à grands frais de réparer. Elle a traversé une longue période de profanation, mais elle a sauvé sa personnalité. Paris a couru, court encore, les mêmes dangers ; on s'en aperçoit moins, parce que Paris vit sur des plans incomparables; mais comme ces plans sont trahis! Tandis que partout, non pas seulement en Amérique, mais en Allemagne, en Belgique, en Angleterre, les villes reviennent a la notion des grands espaces que nos pères ont préconisés, nous n'allons pas jusqu à rétrécir les Champs-Elysées, mais nous laissons écraser ou déshonorer l'Arc de Triomphe par des hôtels, et par des réclames. Nos plus beaux immeubles n'ont pas de jardins, à peine une cour ; ce sont des tombeaux dissimulés derrière d'opulentes façades.

C'est une déception profonde pour les admirateurs et pour les disciples de Paris. Si nous continuons, Paris finira par perdre sa réputation, non pas de belle ville, mais de ville agréable; elle se rangera dans la catégorie des villes qu'on visite mais qu'on n'habite plus. Nous sommes nombreux en France à le savoir, niai- seuls quelques isolés protestent. C'est l'administration qui nous mène en France; •mi Amérique c'est I esprit public qui dirige l'administration. La mauvaise administration esl un châtiment

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