III. — CITY PLANNING
La ville de Washington est devenue le triomphe de ce qu'on appelle couramment dans le nouveau monde « city planning », l'art de construire les villes.
Le city planning marche de pair avec le progrès de l'architecture domestique et avec le progrès de toutes choses. Chacun s'aperçoit qu'il ne peut s'intéresser à sa maison et se désintéresser de la rue, de la cité. On est bousculé par la rapidité des changements de toutes choses. Les tramways électriques sont des agents de transformation irrésistibles ; ils suggèrent chaque jour des exigences nouvelles; ils font circuler, plus encore que les habitants, les idées ; ils arrachent l'ouvrier à l'alcoolisme ; ils sauvent à la fois les hommes et les villes. Le progrès n'est plus suffisant; on aspire à la perfection; on ne se contente plus de canalisations irréprochables, de bons services d'eau, de bains, de gaz, d'électricité ; cela déjà c'est le passé ; à présent on réclame de l'air, et on en a; de la campagne, ou du moins des arbres, des pelouses, des fleurs, et on en a. Voilà le complément moderne et qui sera bientôt universel de la maison et de la ville : donnez-nous la bénédiction de l'air et du soleil ! donnez-nous de l'air pur, des aliments purs, matériellement et moralement, voilà le programme que les électeurs et, au besoin, les électrices imposeront aux représentants de la cité et du pays dans tous les États. Et pas d'erreur ! toutes ces exigences, inspirées jadis plus ou moins d'un esprit de
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justice ou de charité, on les proclame aujourd'hui par intérêt ; on a découvert le bienfait, la nécessité de la détente ; la valeur productive du repos, du loisir, de la gaieté, de la santé, de la beauté ! La religion de la beauté entre dans les mœurs de l'Amérique ; Ruskin y trouve des indifférents, des sceptiques, mais pas de contradicteurs ; on dit couramment « la beauté paie, la beauté d'une ville est créatrice de prospérité et de paix, sociale ». « La valeur commerciale de la beauté a été méconnue », et c'est maintenant entre toutes les villes modernes un concours d'améliorations, de plans d extension, d'espaces libres, de terrains de jeux, de promenades ! Je crois rêver ; moi Français, de père en fils, Français laborieux, le temps n'est pas loin où je me rappelle tout ce que ce mot « promenade » évoquait en France de soupçons de paresse et de temps perdu. La promenade était mal vue. « Je n'ai pas le temps de me promener » ; « qu'il aille se promener », sont des expressions proverbiales de dédain. La promenade du jeudi qu'on nous imposait au lycée était comprise comme une corvée. M. Challeinel-Lacour, mon ambassadeur à Londres, il y a trente ans, et dont la haute parole m impressionnait, me dit un jour cpmme je revenais de me promener avec des Anglais : « A votre âge je ne m'étais jamais promené. » Je n'ai pas ri de cette boutade, car j'ai senti qu'elle résumait un passé infiniment respectable, l'intense effort que fait la France, après chacune de ses grandes crises, pour réparer par son travail la faute de ses gouvernements.
Il a fallu quarante ans sans guerre pour nous ramènera une vie normale. Leur indépendance con-
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quise, les Américains n'ont pas connu, comme l'Europe centrale, les vraies invasions ni la dureté des temps qui suivent; leurs trois guerres modernes, comparées aux nôtres, ne sont pas des guerres: ils ont pu se donner sans réserve à la joie de construire leurs villes pour y bien vivre et de se créer une jeune patrie attachante et attrayante. Ils y ont réussi, qu'ils le sachent bien, grâce à la paix. Grâce à la paix aussi, le sport, les jeux en plein air ont développe chez eux, comme chez les Anglais, le goût et le besoin d'une vie extérieure, au grand profit de leur santé physique et morale.
Ainsi s'expliquent par tant de motifs et particulièrement par le progrès de l'esprit public, le progrès de la vie municipale, base du progrès national aux États-Unis. Ainsi s'expliquent tant d'organisations privées qui sont )a tutelle et le contrôle des administrations publiques. Organisations qui nous paraîtront bien hardies, paradoxales, mais qui onl cependant déjà fait leurs preuves.
Ainsi la ville la plus belle du monde, y compris Paris, perd son charme si elle est sale. La construction d'une ville est une chose, sa propreté, une autre chose. Les Américains partent franchement de cette constatation que la propreté est impossible à obtenir des grandes personnes et ils ont eu l'idée de s'adresser à l'émulation des enfants ; ils les mettent à la tête d'une croisade contre la malpropreté. En 1809 les ligues d'enfants étaient au nombre de 47. et en deux ans ce chiffre était déjà doublé.
De la rue, l'agitation passe naturellement dans l'instruction, dans l'éducation. Des livres illustrés sont publiés et distribués dans les écoles ; des jour-
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naux spéciaux, des conférences avec projections, des promenades dans les beaux sites et jusqu'à Paris sont organisées avec accompagnement de chants, de bannières, d'insignes, tout ce qui peut éveiller l'enthousiasme chez des enfants. Une commission sanitaire, un comité de vigilance enseigne aux enfants à ne pas salir les rues, à tenir les maisons, les appartements propres. De véritables apôtres de la propreté matérielle et morale consacrent leur existence a cette campagne dont les travaux de Gh. Gide et de G. Benoit-Lévy essaient de propager la contagion en France. Cette campagne a déjà porté ; sans parler de la criminalité juvénile qui a baissé devant les tribunaux d'enfants, on voit des municipalités instituer un « cleaning day » ; les Américains qui passaient pour cracher partout y ont renoncé ; quand ils voyagent en Europe, ils se détournent des villes mal tenues, des hôtels malodorants, et c'est un des motifs pour lesquels beaucoup d'entre eux préfèrent la Suisse et l'Allemagne à la France et à l'Italie. Prenons-y garde. Il ne suffit pas de crier « Vive la France >>, il faut aussi la balayer. Les enfants américains que j'ai vus à l'œuvre se disciplinent et se tiennent en masse admirablement. Les grandes personnes, qui n'ont pas su leur donner 1 exemple, se décident pourtant à les suivre, et nous voyons s'organiser des manifestations irrésistibles ; des « Mass meetings » de quarante mille enfants, filles et gardons, des écoles, défilant dans les rues, arborant ces inscriptions : « Nous voulons des rues propres ! » « Nous voulons une ville bien entretenue » ; tandis qu à l'école les élèves prêtent des serments que je voudrais citer toul au long : « Je jure de ne détruire
aucun arbre, aucun massif, aucun oiseau P.. » On pense bien que les femmes américaines ne sont pas hostiles à cette éducation de l'enfance. La encore, là surtout elles comprennent que c'est leur avenir qui est en jeu; car c'est indirectement l'éducation des pères, des maris, des frères, c'est la joie du foyer qu'elles obtiennent pas surcroit. Elles-mêmes ont besoin de s'organiser. Un a vu qu'elles n'y manquent pas. Indépendamment de toutes les ligues d'amélioration civique dont j'ai fait mention, — et j'aurais dû nommer « The American civic association » et 1' « Emerson Union for idéal culture » et tous les bienfaiteurs, Pierpont Morgan, Ilarriman et tant d'autres qui ont enrichi leur pays de parcs, de forêts,
1. Voir les intéressants ouvrages illustrés de G. Benoît-Lé vy sur les questions du City Planning ; La ville modèle. Garden- City, Banlieues-Jardins el Villages-Jardins, Cités-Jardins d'Amérique. Le roman des Cités- Jardins, L'Enfant des Cités- Jardins, La ville et son image, La formation de la race. Paris, 167 rue Montmartre : Les éditions des Cités-Jardins de France. Voir aussi la Science du bonheur db Jean Pinot et les ouvrages de Montenac sur L'esthétique urbaine et villageoise, La série verte, Sur la pelouse, L'eau, L'arbre, Ouvrons les yeux. Voir en anglais To Morrow par E. Howard, la Bible des Cités-Jardins, et Toicn planning in practice par R. Unwin, guide magistral illustré, et les ouvrages de Mme C. \V. Parle, la généreuse initiatrice à qui je n'exprimerai jamais assez ma (idèle gratitude. Voir enfin, aux Ptats-Unis. d'excellentesrevues illustrées telles que American city, Good health, Park and cemelery, The municipal journal, sans oublier les ouvrages classiquesillustrésdeCharles Mulford Robinson. On connaît, depuis longtemps et comme précurseur anglais, W. Robinson et ses beaux ouvrages illustrés : The English Flower garden. The Garden beautiful. The vegélable garden. The Wild garden. God's acre beautiful or the cemetery of the future.
N'oublions pas enfin les beaux ouvrages tout récents, incomparablement illustrés de photographies en couleur, de Willy Langen, directeur du jardin botanique de Berlin et Otto fetalm : Formation des jardins, etc.
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d'espaces libres, il existe plus de sept cents associations féminines pour l'embellissement des cités. Et cela partout ; si la municipalité résiste, elles en font nommer une autre; il en est de même pour l'inspection des denrées alimentaires, pour le contrôle de l'enseignement; elles font créer des jardins d'enfants, décorer les ateliers, les places publiques avec des Ileurs ; elles prennent elles-mêmes le balai, comme les enfants, et elles leur disent : « Apprenez à vos parents à s'en servir! «Aux commerçants elles expliquent qu'une ville bien tenue c'est de l'argent dans la poche de ses habitants.
Je ne suis donc pas surpris de trouver la trace manifeste de cette bienfaisante agitation nationale dans la capitale de la Fédération ; mais je suis émerveillé, je l'avoue, ayant surpris les causes, de voir aujourd'hui les effets et de découvrir que ces effets, il dépend de quiconque les admire d'en faire son profit.
Je n'en finirais pas si je voulais énumérer tous les signes de l'effort vraiment imposant des Américains pour faire de Washington ce que L'Enfant avait rêvé et ce qu'elle mérite d'être. Il faut pourtant que je dise un mot du parc que j'ai visité et du pèlerinage de Mont-Vernon que doit faire tout voyageur français aux Etats Unis après La Fayette, et de cet art des jardins démocratisé, et de la Maison Blanche enfin, si riche en souvenirs personnels pour moi et en espérances pour la paix du monde.