CHAPITRE VII
Nous possédons maintenant les éléments principaux de notre solution; nous pouvons aborder le problème que vient de poser la crise actuelle, et, ne nous bornant plus à l'appréciation du passé, jeter un regard sur l'avenir. Non pas certes que j'aie la prétention de prophétiser; les prédictions de la politique, justement suspectes dans tous les temps, doivent l'être encore
plus à notre époque, qui est celle de l'imprévu. Mais ce que j'ai le droit de faire, c'est de prouver que l'œuvre qui se poursuit en Amérique est, ainsi que je l'ai affirmé, une œuvre de relèvement, non de destruction. Les dangers au-devant desquels on s'avance ne sont rieu, comparés à ceux vers lesquels on marchait naguère ; l'élection de M. Lincoln et la scission des Etats à coton ont introduit une situation nouvelle, où se laissent enfin entrevoir des chances réelles de salut.
J'ai nommé la scission ; que faut-il penser du principe sur lequel elle repose? Cette question peut se rem placer par une autre : qu'est-ce qu'une confédération? On la réduirait, ce qui est inadmissible, à n'être qu'une simple ligue d'États, qu'elle n'en demeurerait pas moins obligatoire pour chacun d'eux, tant que le but de la ligue
ne serait pas atteint. Il n'a pas encore existé ici-bas de pacte fédéral ainsi conçu : « Les États qui en font partie n'y resteront que jusqu'au jour où il leur plaira d'en sortir. » Telle est cependant la formule à laquelle s'arrêtent les théoriciens du Sud. Parmi les doctrines anarcbiques que notre siècle a vues éclore (et elles sont en nombre), celle-ci me semble devoir occuper une place d'honneur. Ce droit de séparation, c'est le liberum veto ressuscité au profit des institutions fédérales. De même que, dans les diètes à cbeval de la Pologne, un seul vote contraire pouvait tout arrêter, en sorte qu'il ne restait plus qu'à voter à coups de sabre, de même les confédérations, si le droit de séparation y était reconnu, n'auraient d'autre ressource que la force brutale, car aucune grande nation ne saurait se laisser tuer sans se défendre.
Représentez- vous, je vous prie 9 les progrès que ferait sous un tel régime la démoralisation politique! Gomme il n'y a pas une loi, une mesure qui ne déplaise à quelqu'un, il faudrait vivre en présence de ces menaces incessamment reproduites : « Si la loi passe, si la mesure est adoptée, si l'élection a lieu, si l'on ne fait pas toutes mes volontés, si l'on ne se plie pas à tous mes caprices, je m'en vais, je me constitue en État indépendant, je provoque la formation d'une confédération rivale. » Les mauvaises causes sont les plus promptes à menacer de la sorte ; n'ayant rien d'honnête à dire en leur faveur, elles se font volontiers violentes, et le mot de Thémistocle trouverait ici son application très-légitime : « Tu te fâches ; donc, tu as tort. »
Ce qu'il en résulterait, nous pouvons l'ima-
giner. Aucune question ne s'apprécierait plus en elle-même, le despotisme des méchants serait établi, les expédients prendraient la place des principes, la peur ferait fuir la justice, les résolutions nationales ne seraient plus que des transactions et des marchés. C'était bien un peu là, convenons-en, ce qui se passait aux États-Unis, depuis que le Sud avait proclamé sa politique à outrance et placé ses prétentions sous la protection de ses menaces. Si on eût courbé une fois de plus la tête devant lui, tout était perdu; la dignité, la liberté intérieure de l'Amérique achevaient de faire naufrage ; de tout ce noble système de gouvernement, il ne demeurait debout qu'une maxime : accorder toujours et partout ce qui est nécessaire pour empêcher la séparation du Sud.
Inconstitutionnelle en tous lieux, la théorie
de séparation l'est doublement aux Etats-Unis; le système fédéral y est plus concentré qu'ailleurs. C'est bien sans doute un système fédéral, les Etats particuliers y conservent le droit de régler souverainement leur législation particulière, de se gouverner comme ils l'entendent, de conserver même et de pratiquer des principes qui blessent profondément les autres parties de la Confédération ; mais le pouvoir central est muni d'une compétence étendue.
Il a ses taxes, ses administrateurs, son armée, ses tribunaux; il possède sur le territoire des divers États des propriétés fédérales qui ne dépendent que de lui seul ; enfin son gouvernement général et sa législation générale s'appliquent au maniement effectif de tous les intérêts essentiels de la nation. Je ne suis pas étonné que la Confédération américaine soit aussi fortement
serrée et exclue mieux qu'aucune autre le prétendu droit de séparation ; les Etats qui s'unissaient vers la fin du dernier siècle avaient déjà l'habitude de marcher unis, ils étaient du même sang et avaient vécu sous le même empire; leur histoire, leurs intérêts, leurs mœurs, leur langue, leur religion , tout contribuait à lès lier étroitement entre eux.
Aussi la question est-elle unanimement résolue aux Etats-Unis. En dehors des mangeurs de feu, on n'y trouve personne qui conserve le moindre doute sur l'impossibilité de modifier, par la décision violente de quelques-uns , la constitution commune qui contient rénumération des Etats et qni ne peut être amendée qu'au moyen d'un acte solennel voté dans la forme spéciale que le pacte a réglé. M. Lincoln n'a fait qu'exprimer l'opinion générale, quand il s'est écrié l'autre
jour : « L'Union est un mariage régulier, non une sorte de relation libre qui ne saurait être maintenue que par la passion. » — Sécession is révolution, cet axiome politique a eu cours de tout temps aux États-Unis. C'est parce qu'ils sont autre chose qu'une juxtaposition d'États, qu'ils renferment, à côté d'un sénat où les États sont égaux, une chambre des représentants où le nombre des députés se proportionne aux populations. « Notre constitution, écrivait Madison, n'est ni un État centralisé, ni un gouvernement fédéral ; c'est un mélange des deux. » L'expérience faite entre 4776 et 1787 avait appris aux divers États la nécessité de donner un caractère plus concentré à leur fédération. Un serment, ne l'oublions pas, les engage à demeurer fidèles à l'union perpétuelle, et il n'y a pas un officier fédéral en Amérique qui n'ait juré de maintenir cette union.
Je ne m'appuierai pas de ce fait que la Confédération a acheté de ses deniers deux des Etats qui prétendent se séparer aujourd'hui, qu'elle a donné 75 millions à la France pour la Louisiane et 25 millions à l'Espagne pour la Floride; non, j'aime mieux en appeler à des précédents dont l'autorité n'est pas contestée et qui forment en quelque sorte le commentaire interprétatif de la constitution. Au siècle dernier, l'Etat de New- York, en adhérant à la Confédération, voulut se réserver précisément la faculté d'en sortir un jour si cela lui plaisait; mais une telle réserve fut écartée. A l'époque de la guerre de 1812 et des lois d'embargo, une convention des États de la Nouvelle-Angleterre se réunit à Hartford et parla de séparation éventuelle ; aussitôt le parti du Sud eut soin d'assimiler à la trahison toute séparation non consentie, et cette doctrine fut soutenue par le Richmond Inquirer, organe "de Jef-
ferson. Lorsque, plus tard, la Caroline du Sud, coutumière du fait , osa proclamer cet acte de nullification qui était le prélude d'une renonciation complète aux devoirs fédéraux, on lui signifia nettement qu'on allait réprimer sa révolte à coups de fusil, et elle céda sur-le-champ. Lorsque la même Caroline du Sud abaissait l'autre jour le drapeau des Etats-Unis et dé-> ployait l'étendard du palmier, M. Buchanan lui-même proclamait (comment faire autrement?) l'illégalité flagrante d'un tel acte; il est vrai qu'après l'avoir déclaré illégal, il prenait soin de désavouer tout projet de donner force à
la loi!
Et c'est précisément cette conduite de M. Buchanan qui explique la hâte prodigieuse que les Caroliniens ont mise dans leurs procédés. Ils savaient que le président actuel ne pouvait pas,
fé
le voulût -il , agir énergiquement contre son propre parti. Son inaction était assurée; il y avait là deux mois d'interrègne qu'il fallait mettre à profit, afin que M. Lincoln, en arrivant aux affaires, se trouvât arrêté ou du moins gêné par la puissance du fait accompli.
Il semble que M . Buchanan ait tenu à donner lui-même le signal de la révolte. Le message qu'il a publié après la nomination de M. Lincoln est bien le document le plus extraordinaire qu'ait jamais écrit le chef d'un grand Etat; il y déclare sans doute qu'une élection régulière ne peut pas à elle seule fournir un motif légitime aux violences du Sud; toutefois il a soin d'ajouter que le Sud a droit de se plaindre, qu'on lui doit des réparations et des garanties, que, si on les lui refuse (c'est-à-dire si le Nord refuse de replacer sa tête sous le joug et de décréter à la
fois la perte el la honte de l'Amérique), alors il sera temps d'agir.
Les Caroliniens ont pensé qu'il leur était permis de montrer un peu moins de prudence que le premier magistrat des États-Unis, puisqu'ils voyaient d'ailleurs leurs prétentions sanctionnées par lui. Pourquoi ne pas attaquer la Confédération pendant que son chef est décidé à la défendre le moins possible? — La faiblesse de M. Buchanan a justifié la confiance de la Caroline. Il a évité de placer dans les forteresses fédérales des troupes destinées à les protéger contre une attaque prévue ; lorsqu'un brave homme, le major Anderson, a pris des mesures pour défendre le poste qui lui était confié, cette résistance imprévue qui dérangeait le programme a paru aussi intempestive à M. Buchanan qu'insolente aux habitants de Charleston ; la dépêche du 30 dé-
cembre , adressée à leurs commissaires , justifie M. Buohanan du crime d'avoir envoyé des renforts ; elle excuse en termes pitoyables la conduite du major Anderson, qu'on doit entendre avant de le condamner. En fait, Anderson a agi sous sa propre responsabilité, et a encouru le blâme du ministre de la guerre, lequel a opiné en plein conseil pour la reddition des forts.
Autant les États qui se séparent sont résolus, autant le gouvernement américain est timide. Notre génération, qui a vu de tristes spectacles, n'en a pas encore contemplé peut-être de plus humiliant. Des ministres dont l'un, à peine sorti du cabinet, est allé présider la convention séparatiste de Montgomery, dont l'autre avait pris soin (c'est le grand jury de Colombie qui l'atteste) de préparer à l'avance la révolte du Sud et de lui assurer les ressources d'argent, d'armes
et de munitions qui allaient lui devenir nécessaires; des ministres qui votent ouvertement pour les insurgés et dont les tripotages financiers démontrés par une enquête, dont les manœuvres électorales toutes doublées de dilapidations aboutissent à une sorte de trahison politique désavouée par le seul général Cass; un cabinet aux abois qui essaye encore de continuer son ancien rôle en frappant de son veto le biil adopté par la législature du Nebraska pour prohiber l'esclavage dans son territoire; un gouvernement qui s'en va pièce à pièce de peur de se compromettre en résistant quelque part au Sud; connaissez -vous rien d'aussi honteux? — M. Buchanan aura fini comme il avait commencé : depuis quatre ans il luttait afin d'obtenir l'extension de l'esclavage, depuis un mois il favorise les plans de séparation en opposant sa force d'inertie à l'indignation croissante du Nord .
Ne pouvant tout empêcher, il fait du moins ce qui dépend de lui ; forcé d'envoyer quelques renforts, il les retire promptement, de manière, semble-t-il, à rendre facile l'attaque du fort Sumter et à décourager Anderson. Dans les mains d'un président qui aurait compris ses devoirs, les choses auraient marché bien différemment. D'abord le Sud aurait su à quoi s'en tenir et se serait souvenu du message du général Jakson, exigeant en 1833 le licenciement immédiat de ses milices; ensuite les mesures préalables de précaution n'auraient pas été systématiquement négligées; enfin, au premier symptôme de révolte, des vaisseaux de guerre en nombre suffisant seraient allés assurer à Charleston la perception régulière des taxes et le respect des propriétés fédérales. Rien n'est pacifique comme la résolution : vis-à-vis d'un gouvernement ferme, on y regarde à deux fois avant de se lancer dans les
aventures; mais, avec M. Buchanan, il était à peu près impossible que les Etats à coton ne s'y précipitassent pas tête baissée. La répression qui viendra plus tard ne réparera pas le mal qu'il a fait. Les explications aussi viendront plus tard, trop tard; c'était au président à répondre sur-le-champ, et d'une manière catégorique, aux manifestes publiés par le Sud. Faire savoir aux Etats violents que leurs plans inconstitutionnels rencontreront un prompt châtiment, faire savoir aux États limitrophes que leur souveraineté n'est nullement menacée et qu'ils continueront à régler librement leurs institutions intérieures, dire à tous qu'il ne s'agit pas de discuter des plans d'abolition, dire à tous aussi qu'on protégera les majorités de free soilers dans les territoires et que les conquêtes de l'esclavage sont terminées, quel langage eût été plus propre que celui-là à
isoler las États du golfe, à les arrêter peutêtre ?
Je dis peut-être, parce que je sais que les passions étaient arrivées à un tel point d'exaspération, qu'un éclat semblait être devenu inévitable. Dans la Caroline du Sud, par exemple, le gouverneur avait recommandé d'avance aux deux Chambres de prendre des mesures pour se séparer si M. Lincoln était élu; la commission spéciale était nommée et siégeait en permanence. Dans le Texas, M. Wigfall, sénateur, ne craignait pas de dire en appuyant M. Breckenridge : « Si un autre candidat que lui est élu, attendezvous à des jours d'orage. Il pourra bien y avoir encore une confédération , mais elle ne comptera plus trente-trois États. » M. Jefferson Davis du Mississipi, M. Benjamin de la Louisiane, n'avaient pas tenu un langage moins explicite,
annonçant qu'à la première défaite électorale du Sud, on aviserait à y former une confédération particulière , réclamée depuis longtemps par ses véritables intérêts.
Ce que le Sud appelait « ses intérêts, » ce qu'il avait fini par adopter comme un programme politique en dehors duquel il n'y avait pas de salut, c'était, nous l'avons vu, l'asservissement des majorités dans les territoires, la restriction de la souveraineté clans les États du Nord, la réforme des liberty bills qui refusaient les prisons de ces États et la coopération de leurs officiers aux agents fédéraux chargés d'arrêter les esclaves fugitifs, la faculté de promener l'esclavage dans la Confédération tout entière, le devoir d'étendre indéfiniment le domaine de l'esclavage. Qui payait Walker? Qui recrutait sans cesse des aventuriers à lancer sur Cuba ou sur l'Amérique cen-
traie? Qui avait préparé la liste bien connue des États à esclaves dont on comptait s'enrichir : quatre États à découper un jour dans le Texas (le Sud s'y était fait autoriser d'avance) , trois États à créer dans l'île de Cuba, un nombre indéfini d'États à détacher les uns après les autres de l'Amérique centrale et du Mexique ? Qui réclamait à voix haute le rétablissement de la traite africaine, seule capable de peupler un jour ces étendues nouvelles et d'abaisser le prix excessif des nègres fournis par les États producteurs? L'extrême Sud, c'est lui qui est en cause, voyait ainsi s'ouvrir devant lui des perspectives gigantesques auxquelles il s'était attaché avec frénésie. Or, déjà, en dépit de l'appui plus ou moins avoué de M. Buchanan, il avait cessé de réussir; il se sentait contrarié et contrecarré. Désormais toutes ses espérances s'étaient concentrées sur l'élection de 1860 :
qu'on juge de son désappointement, et de l'ardeur furieuse avec laquelle il a dû s'emparer alors de sa dernière ressource, de cette séparation, qui pouvait être dans ses mains, ou un moyen d'épouvanter le Nord et de le ramener sous le joug, ou un moyen d'entrer seul dans de nouvelles destinées , d'avoir ses coudées franches et de se consacrer en entier à la propagande de l'esclavage !
Les faits sont connus, je ne songe pas à les raconter. Je me contente de signaler l'enthousiasme qui règne dans la plupart des Etats à coton. On ne se suicide pas de meilleure grâce. Il est aisé de reconnaître là un de ces pays hermétiquement fermés à la contradiction, où l'on s'enchante de soi-même, où l'on finit par accomplir les choses les plus horribles avec une sorte de jubilation consciencieuse. Cet enthou-
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siasme qu'on met à proclamer la séparation ou à tirer sur le pavillon américain, on le met à délivrer un capitaine négrier, noble martyr de la cause populaire. Il y a quelque chose d'effrayant dans l'entraînement des passions mauvaises. Quand je considère la folie du Sud, qui met si lestement le feu au premier canon dirigé contre ses confédérés, quand je le vois donnant sans, hésiter le signal d'une guerre où il court risque de périr, quand je lis ses lois qui décrètent la peine de mort contre quiconque attaquera l'Etat du palmier et ses dépêches où la destitution du major Anderson est exigée du ton qu'un maître emploie envers un serviteur indocile, je me demande, en vérité, si la crise actuelle pouvait être évitée et s'il faut moins qu'une rude leçon pour ouvrir des yeux si obstinément fermés à la lumière.
On a paru prendre au sérieux les plans de confédération méridionale. Rien ne serait plus sérieux, en effet, si cela avait la moindre chance de réalisation durable. Les quinze Etats du Sud, déjà immenses, s'adjoignant le Mexique, Cuba, l'Amérique centrale, quelle puissance! Et cette puissance ne s'arrêterait pas sans doute à l'isthme de Panama; l'esclavage ne serait pas plus difficile à rétablir dans la Bolivie, dans l'Equateur ou dans le Pérou que dans le Mexique. Ainsi a l'institution patriarcale » irait rejoindre le Brésil, et l'œil épouvanté ne trouverait plus à se reposer sur un seul point libre entre la baie de Delaware et les bords de l'Uruguay. Bien plus, cette colossale geôle de noirs s'approvisionnerait par une traite non moins colossale ; les baracoons se rempliraient de nouveau en Afrique, les chasses d'esclaves s'organiseraient sur une échelle jusqu'à présent inconnue, des
escadres entières de négriers (ces « enfers flottants » ) promèneraient leur cargaison sous le pavillon méridional fièrement déployé ; on verrait de patriotiques indignations s'élever au seul nom du droit de visite, et l'on convierait le monde entier à la défense de la liberté des mers.
Tel est le projet, dans sa majestueuse unité. Tel est le beau idéal que l'extrême Sud espérait atteindre par son union avec le Nord, et qu'il cherche à atteindre maintenant par sa séparation. Les cœurs y palpitent à cette pensée, et bien des hommes sont prêts à donner héroïquement leur vie afin d'en assurer l'accomplissement. Hélas ! nous sommes ainsi faits ; la passion excuse tout, transfigure tout.
Chacun sent instinctivement, d'ailleurs, qu'au-
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cime des parties du plan ne peut se séparer de l'ensemble, qu'il faut être grand pour être respecté, que, pour peupler d'esclaves ces vastes étendues, la traite africaine est indispensable. Assurément, on n'a garde d'avouer tout cela dès le premier jour ; il faut d'abord essayer de faire illusion aux autres et peut-être à soi-même; il faut se faire accepter. Aussi les politiques prudents qui viennent de rédiger les programmes du Sud ont-ils eu soin d'y inscrire la prohibition de la traite africaine et le désaveu des projets deconquête. Mais cela n'empêchera pas les nécessités de la situation de se produire inexorablement plus tard. Les vrais programmes, ceux qui répondent aux situations, ne se changent pas du jour au lendemain. Je défie les Etats à esclaves, pour peu que leur confédération parvienne à vivre, de ne pas chercher à s'étendre vers le midi ; cernés de partout par la liberté.
incessamment provoqués par l'impossibilité où ils se trouveront d'empêcher la fuite de leurs noirs, ils se jetteront sur ceux de leurs voisins qui sont le moins capables de leur résister et dont le pays est le plus à leur convenance. C'est chose évidente, comme il est évident aussi qu'on recourra à la traite africaine, afin de peupler ces territoires nouveaux. On a beau le nier à cause de l'Europe et surtout à cause des États limitrophes, les nécessités subsisteront, et, tôt ou tard, elles se feront obéir. S'il est des États limitrophes qui tiennent à se faire illusion sur ce point et qui s'imaginent conserver toujours leurs infâmes fournitures de nègres vendues à un prix énorme, cela les regarde. En tous cas, l'illusion finira par se dissiper. Ce n'est pas quand on a nommé M. Jefferson Davis président des Etats confédérés qu'on peut espérer la répudiation définitive des projets dont cet homme politique
est en quelque sorte la représentation vivante.
Mais, le jour où l'on y reviendra, on verra surgir devant soi un invincible obstacle à la réalisation d'un plan monstrueux? Dès que la traite africaine sera établie, la traite intérieure cessera, les revenus des Etats producteurs seront supprimés, la valeur des esclaves baissera partout et la fortune de tous les planteurs baissera dans la même proportion. Est-il bien certain que tous acceptent des chances de guerre civile, d'insurrections serviles et de massacres, pour s'assurer des chances de ruine en cas de succès? Est-il bien certain surtout que l'Europe prête les mains, ainsi que nous avons l'air de l'imaginer, au plus audacieux attentat qu'on ait dirigé contre la civilisation chrétienne ?
Je sais qu'il faut faire toujours la part des
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lâchetés probables et je suis très-loin de rêver, par le temps qui court, je ne sais quelle Europe chevaleresque refusant de servir ses intérêts, parce que ses intérêts coûteraient quelque chose à ses principes. Non, certes, je ne me figure pas cela ; et pourtant , je croirais faire tort au xixe siècle si je le supposais capable de certaines choses. Il est des sentiments qu'on ne provoque pas impunément à outrance. Rappelons-nous le frisson qui parcourut le monde, le jour où l'on apprit que le Texas, pays libre, était transformé' en pays à esclaves par l'effet de la victoire des États-Unis; multipliez par dix, par vingt le crime du Texas, et vous aurez une image affaiblie de l'impression de dégoût que la république méridionale va provoquer au milieu (Je nous.
Il faut bien qu'on le sache d'avance à Charleston et qu'on ne se fasse pas d'illusion sur le
genre d'accueil que doivent espérer l'Etat du palmier et ses complices. Non -seulement leur indépendance prétendue ne sera reconnue aujourd'hui par personne, parce que, la reconnaître, ce serait fouler aux pieds le droit évident des États-Unis, mais ils soulèveront une de ces répulsions morales dont la politique la moins scrupuleuse est forcée elle-même de tenir compte. Autre chose est d'avoir des esclaves, autre chose de se fonder tout exprès pour servir ici-bas la cause de l'esclavage; ceci est un fait nouveau dans l'histoire des hommes. S'il y a jamais une Confédération du Sud ayant pris rang parmi les nations, elle représentera l'esclavage et rien de plus. Je me trompe, elle représentera aussi la traite africaine et le programme des flibustiers. En tout cas, la Confédération du Sud sera tellement identifiée avec l'esclavage , avec ses progrès , avec les mesures destinées à le propager
et le perpétuer ici-bas, qu'une chaîne et un fouet semblent devoir être les seules armoiries à broder .sur son pavillon.
Ce pavillon couvrira-t-il la marchandise humaine qu'il est destiné à protéger contre l'intervention des croiseurs? Y aura-t-il un pays, y aura-t-il un cœur assez oublieux de sa dignité, pour tolérer ce défi insolent jeté à nos meilleures sympathies? J'en doute et je conseille aux Caroliniens d'en vdouter aussi. Déjà, dit-on, le repré- ' sentant de l'Angleterre à Washington a déclaré qu'en présence de la traite ainsi pratiquée son gouvernement n'hésiterait pas, qu'il irait chercher les négriers jusque dans les ports du Sud. La France ne tiendra pas un langage moins ferme; quels que soient les dissentiments au sujet du droit de visite, le droit des négriers, soyons-en sûrs, ne sera admis par personne ; on
trouvera bien une police des mers pour en finir avec eux; au besoin on infligera aux équipages de traite les châtiments réservés à un crime bien moindre, celui de piraterie: on pendra haut et court ces misérables à leurs vergues, sans forme ni figure de procès.
Les Caroliniens s'abusent étrangement ! Ils se figurent qu'on les ménagera , qu'on les protégera même, parce qu'ils soutiennent le principe du libre échange et parce qu'ils ont chez eux le grand marché du coton. Le coton, le libre échange, voilà les deux recommandations sur lesquelles ils comptent pour se faire accueillir en Europe. — Voyons ce qu'il en faut penser.
Je ne serai pas suspect dans ce que je vais dire du libre échange, moi qui en ai toujours été le partisan déclaré, moi qui le soutenais il y a
bientôt vingt ans comme candidat au sein d'un des collèges électoraux de Paris et qui ai applaudi sans réserve à notre récent traité de commerce avec l'Angleterre ; mais l'homme ne vit pas de pain seulement, et s'il se trouvait jamais quelque part une école de liberté commerciale qui poussât l'adoration de son principe jusqu'à lui sacrifier d'autres et plus nobles libertés, une école disposée à mettre la question de bon marché audessus de la question de justice et à tendre la main à quiconque lui offre des débouchés, il n'y aurait pas assez de malédictions pour une telle école. Que l'Angleterre y prenne garde, des gens qui ne l'aiment pas se plaisent à nous annoncer que ses sympathies vont se mesurer à ses intérêts et que le protectionisme des États du Nord risque de la blesser beaucoup plus que l'esclavage des États du Sud. Il n'en sera rien, j'en suis convaincu, et nous allons voir une fois
de plus quelle est l'influence du sentiment chrétien chez les Anglais. Dans le cas contraire, il faudrait vraiment se voiler la face et livrer ce vil mercantilisme décoré du nom de libre échange à toutes les sévérités de l'opinion.
Je répète qu'il n'en sera rien. D'ailleurs, ne nous exagérons ni les instincts protectionistes du Nord, ni les tendances libre-échangistes du Sud. Le nouveau tarif qu'on vient de voter à Washington (lourde faute assurément et que je ne cherche pas à pallier) a été amendé de telle sorte, qu'il a perdu ce caractère de prohibition 4 dont certains États auraient voulu le revêtir. Ne l'oublions pas, à côté de la Pensylvanie, qui pousse à l'élévation excessive des taxes, le Nord compte un nombre considérable d'Etats agricoles dont l'intérêt est fort différent. Or, ces États sont ceux qui ont nommé M. Lincoln, ceux qui désor-
mais pèseront du poids le plus décisif sur les destinées de l'Union. On peut être tranquille, la réaction protectioniste qui vient de triompher en partie ne triomphera pas longtemps. Toutes les libertés se tiennent : la liberté du commerce aura son jour aux États-Unis.
Mais, si toutes les libertés se tiennent, toutes les servitudes se tiennent aussi , et n'est pas libéral qui veut, même en matière commerciale. Les États du Sud tiendraient à l'être et on cherche à leur en donner la réputation. Toutefois, les faits sont peu d'accord avec ce brillant programme. Loin de proclamer le libre échange, les États « confédérés » ont maintenu , par acte solennel, adopté le 18 février, le tarif de 1857. Ils ont été plus loin : leur congrès vient d'établir une taxe nouvelle, et relativement considérable, qui doit grever l'exportation du coton. Ceci n'est
pas de la liberté commerciale, que je sache.
Néanmoins le mot d'ordre est donné , les champions de l'esclavage ont bien organisé leur manœuvre en Europe et elle se développe selon leurs désirs. S'indigner contre le nouveau tarif, ne parler que du nouveau tarif, faire au moyen du nouveau tarif une sorte de popularité à la république méridionale, tel est le but qu'on cherche à atteindre. Je doute qu'on l'atteigne pleinement, quoique le Sud, je le dis à notre honte, ait déjà su se procurer des amis et des prôneurs au milieu de nous. Les colères factices tomberont sans doute ; mais reste le coton : au fond, c'est bien plus sur le coton que sur le libre échange que le Sud a compté pour mettre le vieux monde dans ses intérêts. En s'éiançant dans une entreprise insensée dont il ne pouvait pas, si passionné fût-il, se dis-
simuler tous les périls, il s'est dit que son coton le protégerait. N'est-il pas le principal et presque l'unique producteur d'une matière première sans laquelle chômeraient les manufactures du monde entier? N'y a-t-il pas en Angleterre des millions d'ouvriers (le sixième de la population totale ! ) qui vivent du travail du coton ? La richesse de la Grande-Bretagne n'est-elle pas basée sur le coton, qui fournit à lui seul les quatre cinquièmes de ses exportations manufacturières? Tout cela est vrai et on ne l'ignore pas à Manchester. Cependant que s'y passait-il l'autre jour ? Un vaste meeting y était convoqué dans le but d'examiner précisément la grande affaire du 'coton et des périls que crée la crise actuelle des Etats-Unis. Je ne sache pas que parmi ces fabricants qui savent que leurs intérêts sont menacés, que parmi ces ouvriers qui savent que leurs moyens d'existence sont en
jeu, que du sein de ce pays qui sait que la misère, la famine et les insurrections peuvent venir frapper à sa porte, il se soit élevé une voix , une seule , pour adresser une parole de sympathie aux États du Sud et pour leur promettre le moindre appui. C'est qu'il y a quelque chose qui passe avant les approvisionnements de fabrique et le pain même des familles : c'est, je suis heureux de le constater, le besoin de protester contre certains crimes. Au lieu de tendre la main aux séparatistes de Charleston, les manufacturiers anglais ont résolument posé les bases d'une vaste société destinée à développer sur-le-champ, dans l'Inde, dans les Antilles, en Afrique , la production du coton cultivé par des mains libres. Voilà leur réponse, et, si vous vouliez connaître leurs plus secrètes pensées, vous n'auriez pas de peine à découvrir que les ambitions du Sud, sa turbulente politique,
ses agressions sans prétexte, ses appels à la guerre civile sont loin d'exciter la gratitude du commerce anglais ou de provoquer sa confiance.
Chacun comprend en Angleterre qu'au point de vue des intérêts, la séparation du Sud est un coup mortel porté à la production cotonnière, qui n'aura plus ni le secours des avances , ni celui des entrepôts, et qui marche au-devant de ces catastrophes que peut entraîner un conflit armé. A un autre point de vue, plus élevé, l'opinion anglaise n'a pas fait attendre son verdict : déjà ses sociétés abolitionistes reprennent vie et commencent leurs démarches ; déjà , sous la pression du sentiment universel, la Cour du banc de la reine vient d'évoquer l'affaire du nègre Anderson, de remettre aux fortes mains de la métropole une question devant laquelle hésitait
l'autorité judiciaire du Canada et de prononcer enfin un verdict d'acquittement.
Le dirai -je? le Sud dans ses calculs n'a tenu compte ni des hommes ni de Dieu. Dieu surtout semble avoir été mis en oubli , quoiqu'on se soit solennellement placé sous sa protection. Qui ne frissonnerait à l'énoncé de ces plans inouïs : Nous ferons ceci, puis nous ferons cela; nous tiendrons l'Angleterre par le coton, nous allécherons la France par l'influence, nous aurons beaucoup de nègres, beaucoup de produits et beaucoup d'argent ! Et Dieu, qu'en pense-t-il? Partout ailleurs que dans la Caroline , cette question paraît redoutable, par delà ce que je ne puis exprimer.
Si le Sud a pris ses désirs pour des réalités en Europe,- il a commis la même erreur en Amé-
rique. Sa séparation n'a quelques chances (et quelles chances ! ) qu'à la condition d'entraîner tous les États à esclaves sans exception ; or, il ne semble nullement probable qu'une pareille unanimité, à supposer qu'on l'obtienne par surprise, réussisse à se maintenir. Les États éleveurs de nègres ne sauraient envisager l'avenir sous le même aspect que les États consommateurs. Leurs revenus sont basés sur les prix de la traite intérieure qui ne ressemblent en rien à ceux de la traite africaine ; demandez à la Virginie ou au Maryland de soutenir longtemps une politique dont le résultat doit être d'abaisser un jour la valeur de leurs esclaves de mille dollars à deux cents ! On l'a si bien senti dans l'extrême Sud, que la constitution provisoire, votée à Montgomery, est combinée tout entière pour rassurer sur ce point les États producteurs. — Ils craignent la traite africaine! Il n'y en aura
point. — Ils tiennent à vendre leurs nègres ! On n'en achètera qu'à ceux d'entre eux qui feront partie de la Confédération méridionale.
C'est à eux à se demander maintenant si cette constitution de Montgomery (votée pour un an) leur garantit réellement quelque chose et s'il est possible que la traite africaine ne tente pas de renaître, pour peu que la Confédération méridionale parvienne à durer. Quoi qu'il en soit, ils en sont séparés par tant de motifs, qu'ils ne s'y rattacheraient aujourd'hui que pour s'en détacher demain. Je sais bien que les passions de l'esclavage régnent dans plusieurs des Border States et surtout dans la Virginie, aussi violemment peut-être que dans l'extrême Sud ; je ne me dissimule pas que l'habitude de soutenir en commun une triste cause a créé entre les Etats frontières et les États à coton un vieux lien dif-
ficile à rompre. Mais voici ce que je dis : les entraînements de la première heure auront leur lendemain ; lorsque les États frontières verront commencer ces envahissements territoriaux qui doivent amener forcément à leur suite la traite africaine, lorsqu'ils sauront à quoi s'en tenir sur les belles promesses qu'on leur fait aujourd'hui pour les attirer, lorsqu'ils s'apercevront qu'en se séparant du Nord ils ont enlevé eux-mêmes le seul obstacle qui s'opposât à la fuite de tous leurs esclaves, lorsqu'ils sentiront enfin peser sur eux, sur eux d'abord, les périls d'une lutte armée et d'une révolte de nègres, ils écouteront peut-être ceux de leurs citoyens qui maintenant déjà les pressent de se tourner du côté de la justice, de la justice et du salut. Par le petit nombre de leurs esclaves , par la nature de leur climat, qui rappelle celui de Marseille et de Montpellier, par les cultures auxquelles ils sont
propres, par le nombre des manufactures qui commencent à s'établir chez eux , ils semblent devoir être amenés ou tout au moins ramenés un jour à la politique d'union. Ceci n'est pas une découverte : les Etats à séparation sont déjà connus , ils font bande à part. L'Amérique n'a pas oublié la retraite des sept, qui vint disloquer il y a quelques mois la convention démocratique réunie à Charles ton. Ces sept, c'étaient la Caroline du Sud,, la Floride, l'Alabama, le Mississipi , l' Arkansas , le Texas et la Louisiane, en d'autres termes tous les États qui les premiers ont voté la scission. La même liste se reproduit , avec l'addition de deux noms cependant, Géorgie et Caroline du Nord, le jour de l'élection présidentielle : ces neuf Etals ont seuls adopté la candidature de M. Breckenridge.
Voilà donc une distinction profonde qui tient
aux intérêts et aux tendances , qui s'est déjà manifestée, qui se manifestera de plus en plus et qui fera tôt ou tard le salut des États-Unis. Les États limitrophes ne sauraient se confondre définitivement avec les États à coton. Ils ont fait leurs preuves dans la dernière élection. Cinq d'entre eux, Tenessee, Kentucky, Delaware, Virginie et Maryland, ont pris alors une position mitoyenne en faisant un choix mitoyen , celui de M. Bell. Sans aller aussi loin, le Missouri a du moins protesté contre la candidature de M. Breckenridge en portant ses suffrages sur M. Douglas. Mais il y a mieux que cela : un adversaire déclaré de l'esclavage, M. Blair, a été élu représentant par ce même État à esclaves , le Missouri , la veille même du scrutin pour la présidence ; et le lendemain, ses amis votaient ouvertement en faveur de M. Lincoln, sans que personne osât annuler ces votes comme
on l'avait fait il y a quatre années. M. Lincoln a obtenu ainsi quinze mille suffrages dans le Missouri, quatre mille dans le Delàware, quinze cents dans le Maryland, un millier dans le Kentucky et autant dans la Virginie. Ce n'est rien comme chiffre, c'est immense comme symptôme. Les États à esclaves de cette région intermédiaire renferment donc clans leur sein des hommes qui ne craignent pas d'attaquer « l'institution patriarcale. » N'a- 1 -on pas vu fonctionner l'autre jour un comité républicain à Baltimore , en plein Maryland? Ce mémo Maryland ne vientil pas de rejeter, par le vote du peuple, l'infâme loi qu'avait adoptée sa législature et en vertu de laquelle les nègres libres qui ne quitteraient pas l'Etat devaient être réduits de plein droit en esclavage? Lorsque je me rappelle ces faits si considérables et si nouveaux , je comprends que ce soit un Kentuckien qui tienne tête au Sud der-
rière les murailles menacées du fort Sumter, et que le cabinet de M. Lincoln compte clans son sein des ministres appartenant à la région des États limitrophes.
On a trop peu tenu compte de la situation spéciale des Etats limitrophes, dans la prévision de l'avenir qui se prépare en Amérique. On s'est obstiné à nous présenter deux grandes confédérations et en quelque sorte deux États-Unis appelés à se partager le continent. Si quelque chose de semblable peut à la rigueur se produire, rien de semblable ne peut durer.
Sans doute il est des heures de vertige où tout doit être prévu, même l'impossible, et, qui sait? surtout l'impossible; cependant les États intermédiaires ne sauraient s'attacher pour toujours a une cause qui n'est pas la leur. Déjà, à
côté des manifestations fâcheuses qui ont eu lieu dans la Virginie et dans la Caroline septentrionale, on a le droit de citer des démonstrations d'une autre nature. Le Missouri ne vient-il pas de décider prudemment, qu'en matière de séparation les décisions de sa législature ne seront valables qu'après ratification donnée par le peuple entier? Gela ne ressemble guère à l'empressement avec lequel on se précipite ailleurs dans la scission. Il est donc probable que les Etats-Unis conserveront ou ramèneront bientôt dans leur sein bon nombre d'Etats limitrophes. Auprès d'eux les Etats du golfe essayeront de former une nation rivale, aspirant à grandir vers le sud. Telle est la véritable étendue de la séparation qui se prépare.
A supposer que les projets deviennent un jour des réalités, il est permis de se demander s'il en
résulterait pour les États-Unis un affaiblissement réel. A supposer même qu'une autre scission, fondée sur d'autres motifs , et que rien n'annonce quant à présent, s'opère aussi par delà les montagnes Rocheuses ; à supposer que la république du Pacifique vienne à se fonder un jour, y aurait-il à s'inquiéter beaucoup de la Confédération américaine, parce qu'elle verrait se former sur ses ilancs l'association des Etats du golfe, celle de la Californie et de l'Orégon? Qu'on ouvre une carte, on verra que le bassin du Mississipi, celur des lacs et les rivages de l'Atlantique ne sont nécessairement liés ni au golfe du Mexique (sauf le débouché indispensable de la Nouvelle- Orléans) , ni aux pays qui se trouvent par delà le grand désert ou par delà les montagnes Rocheuses, au pays des Mormons ou des chercheurs d'or. L'unité n'est pas toujours le beau absolu, et il est des progrès peut-être qui
doivent s'accomplir par la voie du fractionnement. Qui sait si une scission momentanée n'aura pas mission de résoudre certains problèmes insolubles sans cela? Qui sait si l'esclavage ne doit pas disparaître ainsi, dans l'effort même qu'il fera pour se fortifier en s'isolant? Qui sait s'il n'importe pas à la prospérité et à la puissance réelle des Etats-Unis d'échapper aux théories d'accaparement territorial, ces mauvaises conseillères qu'on écoutait trop? Qui sait enfin si un jour ne viendra pas où, les questions d'esclavage une fois vidées, de nouveaux liens fédéraux rattacheront au centre les parties qui s'en écartent aujourd'hui?
Je pose ces questions; je n'ai pas la prétention de les résoudre. En tons cas, l'imagination s'est donné carrière depuis quelque temps. On ne s'est pas contenté de la Confédération du Sud ;
n'a-t-on pas inventé, et la prétendue Confédération du Pacifique dont je viens de dire un mot, et la Confédération centrale où viendrait s'abriter en commun les États limitrophes unis à deux ou trois Etats libres, tels que la Pensylvanie et l'Indiana? N'a-t-on pas supposé, par-dessus le marché (car on semble avoir besoin de découvrir à tout prix quelque part la dissolution des États- Unis), que les populations agricoles de l'Ouest, mécontentes du tarif récemment voté et mettant en pratique la nouvelle maxime d'après laquelle on recourt aux séparations au lieu de poursuivre des réformes, iraient demander un asile au Canada? Je n'ai pas à discuter de tels contes. Je suis convaincu, pour ce qui me concerne, que le principe de l'unité américaine est bien plus solide qu'on ne le dit; je vois là une seule race et presque une seule famille : on peut se diviser, on ne cessera pas d'être parents. La parenté reprendra
ses droits. Pour le moment d'ailleurs la scission semble avoir un rôle providentiel à remplir. Elle facilite sous certains rapports les débuts de M. Lincoln; grâce à elle, la majorité hostile du sénat s'efface, les hésitations de la Chambre des représentants sont fixées, le gouvernement devient possible. En face des sénateurs et des représentants des États du golfe, je ne vois pas comment M. Lincoln serait parvenu à agir. L'année dernière encore, le sénat n'adoptait-il pas la proposition de M. Jefferson Davis contre la liberté des territoires? Le Congrès aurait entravé les unes après les autres toutes les mesures de la nouvelle administration. Maintenant, au contraire, le rôle du parti vainqueur va être aisé ; sa prépondérancesera assurée dans les Chambres ; la Cour suprême cessera bientôt de représenter les doctrines de l'extrême Sud et de rendre des arrêts Dred-Scott. C'est là un changement immense.
Le général Cass, en vérité, comprenait mieux que M. Buchanan les intérêts de l'esclavage, quand il demandait qu'on arrêtât vigoureusement dès l'origine les velléités de séparation.
GHAPITRE VIII