‹ Les États-Unis en 1861Chapitre 11 sur 15 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Le général Cass avait plus raison qu'il ne l'imaginait lui-même. En arrêtant clés le début, par une attitude vigoureuse et par le blocus, alors facile, de Gharleston, le développement des projets du Sud, on ne lui aurait pas seulement rendu le service médiocre de maintenirses moyens d'opposition au sein du Congrès, on lui aurait rendu le service inappréciable d'écarter les dan-

gers de la guerre. Qu'est-il arrivé, au contraire? Précisément ce qui devait arriver, le cœur humain étant tel qu'il est. Lorsque d'un côté se trouvent toute l'ardeur, toute l'activité, toute la résolution et, par-dessus le marché, tout le succès apparent; lorsque de l'autre se trouvent la langueur, l'hésitation, l'inaction, les honteuses reculades . il arrive presque infailliblement que les indécis sont entraînés par les fanatiques.

Qu'on y prenne garde, les chances de l'avenir courent risque de s'aggraver en ce moment. C'est aujourd'hui que les États limitrophes vont prendre parti, et c'est aujourd'hui, par conséquent, qu'il importe d'offrir à leurs irrésolutions naturelles l'appui d'une politique aussi ferme que modérée. Livrés sans défense aux sollicitations passionnées de l'extrême Sud, ils ne sont que trop exposés a céder , pour peu que la con-

duite du pouvoir fédéral leur donne lieu de croire que la séparation ne rencontrera pas d'obstacles sérieux.

Il faut se rappeler qu'il s'agit ici de sqciétés ignorantes que dominent leurs préjugés, et qui, sur les questions se rattachant à la cause de l'esclavage, n'ont jamais toléré la moindre apparence de discussion. De telles sociétés sont capables de faire les plus énormes folies; il y a chez elles des paniques, des résolutions subites, de fausses unanimités. Jadis on plaignait les rois qui vivaient entourés de flatteurs, on disait (nous y avons pourvu) que la vérité ne parvenait pas jusqu'à eux ; maintenant je ne vois plus que les planteurs qu'on puisse assimiler à ces monarques de l'ancien régime : ni livres, ni journaux, ni prédications ne peuvent leur signaler leurs devoirs ou leurs intérêts en matière d'esclavage.

Aussi le moindre symptôme d'inertie ou de mollesse chez le gouvernement fédéral ferait-il courir aujourd'hui de grands périls aux États limitrophes et par là même à la Confédération tout entière. Autant il eût été aisé avec un peu d'énergie de prévenir le mal , de renfermer la scission dans ses limites naturelles et d'affaiblir les chances de guerre civile, autant il est devenu difficile à présent d'atteindre le même but. De douloureux devoirs seront peut-être imposés à M. Lincoln. J'admire, en vérité, les hommes politiques qui lui conseillent « une magistrale inaction, » c'est-àdire qui le pressent de continuer M. Buchanan ! Sans doute il a raison de laisser aux insurgés tout l'odieux de l'offensive, mais sa modération ne doit rien ôter à sa fermeté, et il importe même que les moyens d'action qu'il va préparer manifestent si bien la supériorité écrasante du Nord, que la résistance du Sud en soit découragée.

Il ne manque pas d'adversaires de l'esclavage qui s'indignent presque des mesures adoptées par le nouveau président! S'étaient-ils donc figuré qu'on pouvait résoudre une question formidable sans courir risque de réprimer par la force les attentats de la force? Point d'enfantillage : en nommant M. Lincoln, on savait que les États à coton étaient prêts à protester les armes à la main; on n'a pas nommé M. Lincoln pour prendre les ordres des États à coton ou pour signer à première réquisition la dissolution des États-Unis. Qui veut la fin veut les moyens. Personne assurément ne désire plus que moi la répression pacifique de la révolte. Puisse le succès du blocus rendre l'emploi de l'armée inutile ! Puisse l'attitude résolue de la Confédération arrêter la plupart des États intermédiaires sur la pente dangereuse où ils sont placés! Une fois, en effet, qu'ils auraient tous été entraînés dans

le cercle d'influence de l'extrême Sud, il resterait peu de chances d'enfermer la guerre civile dans les limites d'où il importe tant qu'elle ne sorte pas.

C'est bien alors qu'apparaît Y irrépressible conflit de M. Seward ! Qu'on le veuille ou non, si les deux Confédérations sont placées face à face, l'une représentant tout l'esclavage, l'autre représentant toute la liberté, la lutte aura lieu. Elle aura lieu sur-le-champ peut-être , un peu plus tard peut-être ; quoi qu'il en soit, il ne sera donné à personne de l'empêcher. Supposons que le Sud ainsi complété renonce (rien n'est moins certain) à commencer lui-même cette guerre où il doit périr, et que ses grands plans d'attaque, ceux contre Washington par exemple, soient abandonnés ; supposons que les États-Unis, de leur côté, évitent une attaque directe qui don-

nerait le signal des insurrections ; supposons qu'on se borne à la répression purement maritime de la révolte, qu'après avoir rayé les havres méridionaux de la liste des ports de mer et avoir déclaré que les droits de douane ne peuvent y être payés légalement, on soutienne par une croisière ce blocus auquel l'Europe devra applaudir, aura-t-on écarté toutes les chances de conflit? Hélas! non. Pour peu qu'une telle situation se prolongeât, on verrait se produire de partout les plaintes, les récriminations et bientôt les violentes représailles. Rivalités de principes, rivalités d'intérêts, souvenir amer des injures passées, autant d'écueils contre lesquels la politique pacifique risquerait sans cesse de faire naufrage.

Il ne faut pas nourrir d'illusions ; les chances de la guerre civile ont été croissant depuis quelques semaines avec une effrayante rapidité. Si^

M. Lincoln s'est scrupuleusement enfermé dans les mesures conservatoires et défensives, il y a eu, au contraire, dans les allures du Sud une précipitation violente qui a dépassé toute prévision. C'est la hâte des gens habiles qui essayent d'enlever au pas de course les avantages du fait accompli; c'est* en même temps et principalement peut-être la hâte des gens qui n'ont rien à perdre, les meneurs à l'heure qu'il est. A bout* de ressources, le Sud insurgé a déjà augmenté démesurément les impôts, il a tué le crédit public et privé, il a créé un état révolutionnaire convulsif, intolérable à la longue, qui ne permet plus la délibération ni même la réflexion. Le Sud s'arrêtera-t-il en pareil chemin? Il est difficile de l'espérer. Quant au Nord, son programme est très-simple et sera maintenu : à supposer même qu'il renonçât par impossible à faire rentrer les révoltés dans le devoir, qui imaginera jamais

qu'il se laisse enlever les bouches du Mississipi , ou qu'il abandonne à une confédération rivale la capitale même de l'Union, enclavée dans les États à esclaves ? Voyons les choses comme elles sont; le maintien et le développement de l'esclavage dans le Sud rendront intolérables à ses yeux les procédés abolitionistes de son voisin : s'il n'a pu supporter une contradiction accompagnée d'infinis ménagements et tempérée par beaucoup de prudents désaveux, comment supportera-t-il ce supplice de tous les jours, un blâme unanime et fondé, une dénonciation perpétuelle des infamies qui accompagnent et constituent « l'institution patriarcale? » Le Nord, de son côté, ne pourra pas oublier que , par le fait du Sud, sans raison ni prétexte, la magnifique unité de la nation a été brisée , que la bannière aux étoiles a été déchirée en deux, que la prospérité commerciale de l'Amérique a été ébran-

lée en même temps que sa grandeur. Vienne donc un de ces incidents comme il en surgit toujours , un négrier méridional arrêté en pleine mer par le Nord, une négociation du Sud menaçant d'introduire l'Europe dans les affaires du nouveau monde, et aussitôt les hostilités éclateront.

Ce qu'elles seront, j'ose à peine y songer. Si aujourd'hui les planteurs sont forcés de monter la garde jour et nuit pour prévenir les mouvements insurrectionnels toujours prêts à éclater sur leurs domaines, si déjà plusieurs familles envoient dans des contrées plus sûres les femmes et les enfants, que sera-ce lorsque l'arrivée des milices du Nord annoncera aux esclaves que l'heure de la délivrance a sonné? On aura beau dire, leur arrivée signifiera toujours cela aux yeux du Sud. 11 est des faits dont l'interpré-

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