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talion populaire finit nécessairement par être l'interprétation vraie. Je ne doute pas que les généraux des États-Unis, avant d'attaquer la Confédération méridionale, ne recommandent aux
nègres de rester en paix, ne désavouent et ne con-
damnent les actes de violence; mais qu'est-ce qu'un manifeste contre la réalité des choses et la nécessité des situations ? Il est un mot que je vois partout écrit en grosses lettres dans les projets du Sud; oui, le mot catastrophe s'y lit à chaque ligne. Les premiers succès du Sud sont une catastrophe, la grandeur du Sud sera une catastrophe, et, si jamais le Sud réalise en partie les espérances iniques vers lesquelles il s'est élancé, la catastrophe acquerra des proportions inouïes : ce sera un Saint-Domingue porté à la dixième puissance.
Ce n'est pas impunément qu'on livre carrière
à son imagination pervertie et qu'on se met à combiner, en Fan de grâce 1861, le plan d'une confédération destinée à protéger et à propager l'esclavage. Ces choses-là se payent tôt ou tard. Ah! si le Sud savait à quel point il lui importe de ne pas réussir; s'il comprenait que le Nord a été jusqu'ici sa grande, son unique garantie! Ceci est littéralement vrai : un pays à esclaves, aujourd'hui surtout, a besoin d'être adossé à un pays libre, pour faire subsister tant bien que mal une institution contre nature; autrement le premier accident, la première guerre, le livrent à des périls qui font frissonner. Grâce à leurs métropoles, nos colonies ont pu conserver d'abord et affranchir ensuite leurs esclaves, sans succomber à la tâche. Mais vienne la Confédération méridionale au sein de laquelle l'immigration des blancs sera nulle, tandis que l'accroissement des noirs sera poursuivi par toutes les voies,
le moment arrivera bientôt, en cas de succès, où plusieurs États se verront placés, comme l'est déjà la Caroline du Sud , en présence d'un nombre d'esclaves qui dépassera celui des hommes libres. Qr, une telle monstruosité sociale n'a jamais existé sous le soleil ; même en Grèce, même à Rome, même chez les musulmans, le nombre total des hommes libres est demeuré supérieur; les colonies seules, par l'effet de la traite, ont présenté un phénomène inverse, et les colonies étaient soudées à leurs métropoles de la même façon que les Etats du Sud sont soudés aux États du Nord.
Là se trouvait, je le répète, une garantie trèsconsidérable. Le Sud, qui la rejette et qui s'imagine pouvoir maintenir seul une situation qui ira s'aggravant de jour en jour, le Sud se fait la plus étrange des illusions. A l'heure du péril,
quand l'insurrection serviie ravagera peut-être son territoire, il s'étonnera de demeurer seul en présence de l'ennemi.
Et cet ennemi n'est pas de ceux qu'on parvient à dompter une fois pour toutes. Même après la victoire, même en temps de paix, la menace des insurrections serviles demeurera toujours suspendue sur la tête de la Confédération méridionale ; il s'agira de veiller toujours, de se garder toujours, de réprimer toujours, et, à vrai dire, de trembler toujours. Les planteurs, qu'ils le sachent ou non, ne se préparent pas à dormir sur un lit de roses. Travailler à accomplir une œuvre mauvaise au milieu des malédictions de l'univers, accroître ses domaines et ses esclaves, sous peine de mourir, et sentir instinctivement qu'on mourra pour les avoir accrus, trembler à cause de l'hostilité européenne, trembler à cause de l'hostilité
américaine, trembler à cause de l'hostilité du dehors et de celle du dedans, quelle vie! Qu'on l'acceptât pour servir une noble cause, je le comprendrais ; mais la cause du Sud ! En vérité, il aura à prendre beaucoup de peine afin de gagner un mince salaire.
Il m'inspire une profonde compassion. Nous lui avons beaucoup trop dit que sa confédération était facile à fonder. A fonder, oui ; à faire durer, non. Ici, ce n'est pas le premier pas ïjui coûte; c'est le second, c'est le troisième. La Confédération du Sud n'est pas viable. Je suppose que, pour son malheur, elle ait réussi dans tout ce qu'elle vient d'entreprendre. Le port de Charleston est libre, les Etats limitrophes sont entraînés, il y a un nouveau pacte fédéral et un nouveau président, les États du Nord ont renoncé à comprimer l'insurrection par la force, l'Europe a
surmonté sa répugnance et admis les envoyés de la grande république à esclaves. Toutes les questions semblent résolues; eh bien, non, on n'en a pas encore résolu une seule.
La politique du Sud doit commencer à s'appliquer. — Son premier article, qu'il le dise ou non, qu'il le sache ou non, exige des conquêtes : l'absorption du Mexique, par exemple. — Les flibustiers de Walker sont encore prêts à partir, et, passé le premier moment où il s'agit de se montrer sage , il n'est guère probable qu'on les gêne beaucoup, à présent que la prudence du Nord n'est plus là pour faire contre -poids aux passions de l'esclavage.
Admettons que cette entreprise n'amène pas de fâcheuses complications. A ces nouveaux territoires il s'agira de procurer des nègres. Le
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second article de la politique du Sud trouvera donc plus tard, bon gré mal gré, son application inévitable : la traite africaine sera rétablie. Le plus riche planteur de la Géorgie, M. Gaulden, a pris soin d'en constater la nécessité ; voici le langage qu'il tenait naguère: « Vous avez à peine assez de nègres pour les États actuels... obtenez la réouverture de la traite... alors vous pourrez entreprendre d'accroître le nombre des États à esclaves. »
Le rétablissement officiel de la traite africaine s'opèrera-t-il quelque jour sans amener l'orage sous lequel périra la confédération nouvelle? Je l'ignore. En tous cas, je sais une chose : c'est que la valeur des esclaves, et, par conséquent, celle des propriétés du Sud, subiront une baisse dépassant de beaucoup celle dont le menaçaient, disait-il, les tendances abolitionistes du Nord.
Déjà, par le seul fait de la scission, le prix des noirs a diminué de moitié, et plus d'un planteur intelligent entrevoit l'heure où ce prix: aura diminué des trois quarts, peut-être des neuf dixièmes. Les fortunes méridionales s'en vont donc avec une extrême rapidité, et cela tient non-seulement à la prévision des effets futurs de la traite, cela tient à la certitude de ne pouvoir plus s'opposer désormais aux évasions d'esclaves. Ces évasions, à tout prendre, demeuraient insignifiantes, tant que l'Union était maintenue; il n'y a pas plus de cinquante mille nègres libres au Canada. Mais désormais la Confédération du Sud aura partout un Canada sur ses frontières. Comment retenir cet esclavage qui s'échappera en même temps par le Nord et par le Sud? La république méridionale, ce sera, on peut le dire, l'ennemi commun, et personne, assurément, ne l'aidera à garder ses esclaves.
Il ne faut pas croire d'ailleurs qu'elle parvienne à se préserver longtemps des divisions intestines, des divisions entre blancs. Au premier moment, où tout est facile, l'unanimité est loin de se montrer aussi complète qu'on l'avait annoncé. Plus tard, ce sera bien pis. On reconnaîtra alors ce qu'il y avait de prophétique, si j'ose ainsi parler, dans ces paroles souvent citées du discours d'adieu de Washington : « Il faut que vous vous accoutumiez à considérer l'Union comme le palladium de votre bonheur et de votre sûreté, que vous veilliez sur elle d'un œil jaloux, que vous imposiez silence à quiconque oserait jamais vous conseiller d'y renoncer, que vous fassiez éclater toute votre indignation au premier effort qu'on tenterait pour détacher de l'ensemble quelque partie de la Confédération. »
Une voix bien différente , celle de Jefïerson ,
fait entendre le même langage. Homme du Sud et s' adressant au Sud, qui parlait déjà de se séparer, il décrivait en traits saisissants les conséquences inévitables d'un pareil acte : « Si , pour nous débarrasser de la suprématie actuelle du Massachusets et du Gonnecticut, nous allions rompre l'Union, le mal s'arrêterait-il là?
Nous verrions un parti pensylvanien et un
parti virginien se former dans ce qui resterait de la Confédération, et le même esprit de parti agiterait l'opinion publique. De quelle arme nouvelle ces partis ne seraient -ils pas munis, s'ils pouvaient se menacer continuellement les uns les autres de se joindre à leurs voisins du Nord, dans le cas où les choses n'iraient pas de telle ou telle façon? Si nous réduisions notre Union à la Caroline du Nord et à la Virginie, le conflit s'établirait sur-le-champ entre les représentants de ces deux États, et
nous finirions par nous réduire à de simples unités. »
N'est-ce pas là l'histoire anticipée de ce qui va se passer au sein de la Confédération méridionale, à supposer qu'elle réussisse à englober une partie des Etats limitrophes? Les programmes du début dureront ce que durent les programmes. Quand le véritable plan du Sud, un moment voilé, reparaîtra (et il faudra bien qu'il reparaisse, à moins qu'on ne périsse avant d'avoir commencé à vivre), quand il s'agira de s'agrandir et de se peupler, de faire des conquêtes et de rétablir la traite africaine, quand le projet sérieux, en un mot, aura remplacé le projet de circonstance, que se passera- t-il entre les Etats limitrophes et les Etats à coton? La distinction profonde qui les sépare se manifestera alors, si même elle attend jusque-là pour éclater.
Il se formera un nouveau Sud et un nouveau Nord, aussi hostiles peut-être que les anciens et qui se pardonneront d'autant moins leurs torts réciproques qu'ils seront aigris par l'infortune. Rien ne divise comme une mauvaise cause qui tourne mal. On se croit unis , on se dit unis , jusqu'au moment où l'on découvre que l'on n'a ni le même but, ni le même esprit. Je ne vois pas pourquoi la victoire de M. Lincoln aurait transformé le Sud et supprimé les divergences profondes qui le séparaient en deux groupes , le groupe des États du golfe votant pour M. Breckenridge, le groupe des Etats limitrophes votant pour M. Douglas ou pour M. Bell, et donnant même des voix à M. Lincoln.
Non-seulement les États du golfe, seuls vrais séparatistes, ne s'entendront jamais avec la région tempérée, mais ils ne tarderont pas à voir se
former dans leur propre sein des partis fort peu disposés à transiger. Une sorte de question féodale, on le sait, est près de se poser dans le Sud; les petits habitants y sont deux ou trois fois plus nombreux que les planteurs. La lutte des classes peut donc éclater, dès que la scission opérée aura relégué au second rang la lutte contre les adversaires de l'esclavage.
L'appauvrissement du Sud n'aidera pas à calmer ses querelles intestines. L'immigration européenne, déjà si faible .aujourd'hui dans les Etats à esclaves ( Gharleston est la seule grande ville américaine dont la population ait diminué, d'après le dernier recensement), l'immigration européenne, dis-je, diminuera évidemment encore lorsque le Sud aura pris une position indépendante et hostile vis-à-vis des États du Nord. Qui donc irait s'exposer de gaieté de cœur aux
chances effroyables que peut amener à sa suite la première guerre avec un pays quelconque, américain ou européen? Et le crédit suivra le même chemin que l'immigration : prêter son argent à des planteurs dont la propriété entière est sans cesse menacée de périr, c'est une de ces opérations hasardeuses devant lesquelles le commerce a coutume de reculer. Privé des fonds que lui fournissait New- York, n'obtenant qu'à grande peine en Europe quelques avances onéreuses et précaires, le Sud se verra frappé à la fois dans tous ses moyens de production, et, après la récolte de 1860, qui assure nos approvisionnements pour une année, il est difficile de deviner comment il s'y prendra pour continuer ses cultures. En même temps qu'il fera moins de coton et qu'on perdra l'habitude de lui en acheter , la culture du coton s'acclimatera ailleurs ; ainsi l'avenir sera perdu comme le
présent, la ruine définitive arrivera à pas pressés.
On nous parle d'un emprunt qne la confédération nouvelle a le projet de contracter! A moins qu'il ne se transforme en emprunt forcé, je lui crois peu de chance. On ajoute qu'il suffira d'établir sur le coton exporté un droit de quelques centimes par livre et que les caisses du Sud se rempliront ! Mais d'abord, pour exporter du coton, il faut en produire, et, pour en produire, il faut de l'argent; il est difficile que l'État soit riche quand tous les citoyens seront clans la détresse; ensuite l'exportation elle-même sera bien exposée à quelques difficultés , si les Etats- Unis organisent un blocus. Et je ne parle pas du mauvais effet que fera cette taxe à la turque, cette taxe sur l'exportation, au beau milieu des plans de liberté commerciale. Je ne parle pas
non plus de l'effet qu'aura, pour le coton américain déjà si malade , cette surcharge qu'on dit minime et qui par le fait est considérable, eu égard au prix moyen des cotons.
Pauvre pays, qu'une passion aveugle, et pardessus tout peut-être un indomptable orgueil, précipitent dans la voie du crime et de la misère! Pauvre nation excommuniée, dont le contactsera redouté, dont les principes seront maudits, dont le pavillon sera suspect, dont les humiliations sans cesse renaissantes ne seront pas même compensées par quelques maigres profits ! Le cceurse serre à la pensée de l'avenir clair, certain , inévitable , qui attend un si grand nombre d'hommes moins coupables qu'égarés. Entre eux et le reste du monde il n'y aura plus rien de commun : ils feront à leur frontière la police des livres et des journaux, essayant d'em-
pêcher l'introduction fatale d'une idée de liberté : le reste du monde n'aura pour eux ni sympathies politiques, ni sympathies morales, ni sympathies religieuses.
Auront-ils du moins la consolation d'avoir tué les États-Unis? Une confédération glorieuse aura-t-elle péri par leur retraite? Non, mille fois non. Quand bien même ils réussiraient à entraîner les États limitrophes dans la Confédération méridionale, les États-Unis, grâce à Dieu, garderaient leur rang parmi les nations. Où seront les États-Unis après la scission? Où ils étaient avant; il y a longtemps que la. gravitation de leur puissance s'opère vers le nord-ouest. La vraie Amérique est là, celle des traditions anciennes et celle de la réalité actuelle. Si l'on a pu concevoir sur sa durée des craintes sérieuses, elles ont disparu le jour de l'élection de M. Lin-
coin. Ce jour-là, nous avons tous appris que les États-Unis devaient subsister et que leur maladie n'était pas mortelle.
Grande nouvelle que celle-là ! Vous êtes-vous demandé quelquefois ce qui manquerait ici-bas lorsqu'un tel peuple aurait disparu? 11 vit et il vivra. Voyez l'attitude froide et confiante du Nord et comparez-la aux bruyantes violences cl n Sud. Le Nord est si sûr de lui, qu'il ne daigne ni s'irriter ni se hâter; il se hâte même trop peu. Il a l'air de savoir qu'en dépit des succès apparents qui peuvent marquer les débuts du Sud, le succès définitif sera ailleurs. Que le Sud y prenne garde : avoir contre soi la raison et la force, c'est deux fois plus qu'il n'en faut pour être battu. Le Nord a supporté M. Buchanan parce qu'il attendait M. Lincoln. M. Lincoln venu, le Nord patiente encore, mais finira par
entrer en ligne, et la lutte sérieuse s'engagera, s'il le faut.
L'issue de cette lutte ne saurait guère être mise en cloute. D'un côté, je vois une confédération divisée, appauvrie, pliant sous le faix d'un problème écrasant, voyant toujours à son horizon la menace des insurrections et des massacres, ne pouvant ni négocier, ni tirer l'épée, ni résoudre aucune des difficultés du dehors sans penser aux difficultés bien plus redoutables du dedans; de l'autre côté, je vois les États-Unis, maîtres d'eux-mêmes, unanimes, sachant ce qu'ils veulent et mettant au service d'une noble cause une puissance incessamment accrue.
La partie ne sera pas égale. Aussi, ne puis-je m'empêcher de croire que le triomphe du Nord sera bien plus complet encore que nous ne l'ima-
ginons aujourd'hui. Je ne sais pas ce qui doit se passer , mais je sais une chose : le Nord est plus peuplé, plus riche, plus uni; l'immigration européenne ne va qu'au Nord , les capitaux européens ne vont qu'au Nord. De quels éléments se compose la population du Sud ? Les six premiers États qui ont proclamé leur séparation comptent tout juste autant d'esclaves que de libres. Quelle situation ! Est-il bien probable que cette confédération contre nature, où chaque blanc sera chargé de garder un noir, puisse fournir une longue carrière? Le Midi, divisé, affaibli, portant au flanc la blessure toujours saignante de l'esclavage, réduit à opter en fin de compte entre les plans effroyables qui doivent le perdre après l'avoir déshonoré et l'union qui rassure ses intérêts tout en contrariant ses passions, est-il possible que le Midi n'en revienne pas à la confédération générale?
Quelque chose me dit que, si l'Union se défait, elle se refera. Une séparation durable est plus difficile qu'on ne l'imagine. Vis-à-vis de l'Europe, vis-à-vis des États-Unis, la grande république du Sud aurait trop de peine à vivre. Vivre en paix, cela ne saurait être ; vivre sans la paix, on sait ce qu'il en faut penser. La grande république du Sud doit périr sûrement par ses échecs, et plus sûrement encore par ses succès , car ses succès monstrueux attireront la foudre. Il y a en Amérique comme une nécessité d'union; l'unité y est au fond, les diversités n'y sont qu'à la surface; l'unité y tient à la vie nationale elle-même, à la race, aux origines, aux croyances, aux destinées communes, au degré pareil de civilisation, en un mot, aux causes profondes et permanentes ; la diversité y tient aux accidents des institutions.
A ne considérer que le domaine des intérêts, est- il facile de s'imaginer une rupture sans remède entre New- York et Charleston, entre le bassin du Mississipi et la Nouvelle-Orléans? Que deviennent et le bassin du Mississipi sans la Nouvelle-Orléans, et la Nouvelle-Orléans isolée du vaste pays dont elle est le débouché naturel? Vous représentez -vous New -York renonçant à la moitié de son commerce , cessant d'être l'entrepositaire du coton , l'intermédiaire obligé entre le Sud et l'Europe? Vous représentez-vous le Sud privé de l'intervention et des crédits que lui assure New- York ? La dépendance est réciproque entre le Nord et le Sud ; si le Sud produit le coton, c'est le Nord qui fournit les avances, qui achète ensuite pour son propre compte ou par commission et qui expédie la marchandise en Europe. Aux États-Unis, chaque partie a besoin du tout : États agricoles, États indus-
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driels, États commerçants, ils forment ensemble un des pays les plus homogènes que je connaisse. Je serais surpris qu'un tel pays fût destiné à se fractionner pour toujours, et cela dans un temps qui pousse moins au fractionnement des grandes nations qu'à l'absorption des petites.
Exprimerai -je toute ma pensée? Lorsqu'il s'agit des Ànglo-Saxons, nous sommes sujets, nous Latins, à nous tromper rudement; on ne risque pas grand' chose peut-être à supposer que les événements prendront précisément le contrepied de nos hypothèses. Nous avons beaucoup prédit en Europe la fin des États-Unis, la naissance et les progrès d'une confédération rivale, une séparation sans remède : ne serait-ce pas une raison pour supposer qu'il n'y aura en définitive ni séparation prolongée ni confédéra-
tion rivale qu'on doive prendre au sérieux? Les pays libres , et surtout ceux de race anglaise, ont une habitude que nous comprenons peu : leurs paroles sont très-violentes et leurs actes sont très-circonspects. Chez eux, il se fait énormément de bruit, on dirait que tout va périr ; mais il est prudent d'y regarder de plus près, car ces pays de discussion sont aussi des pays de transaction; les vainqueurs y sont habitués à terminer les crises politiques en cédant quelque chose de leur victoire, les apparences, il est vrai, plutôt que la réalité. Très-décidés au fond, ils consentent volontiers à paraître peu absolus dans la forme.
Ici, je le sais, la violence extrême du Sud rend bien difficile une transaction, au moins une transaction actuelle. Gomme il est habitué à l'empire et ne veut pas se contenter à moins, comme il
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sait que le Nord, décidément émancipé, ne replacera pas sa tête sous le joug, il semble résolu à courir toutes les chances plutôt que de renoncer à son idée fixe, l'extension de l'esclavage. Depuis deux mois , les probabilités de transaction ont été s'affaiblissant de plus en plus. Mais, s'il est à peine permis de les prendre maintenant au sérieux, en ce qui concerne les Etats du golfe, on doit se rappeler que les États intermédiaires sont là, qu'ils hésitent entre le Nord et le Sud, et que certaines concessions peuvent leur être faites, pour empêcher leur séparation.
Tel est le caractère vrai des discussions relatives au compromis. Renfermées dans ces limites, elles n'en conservent pas moins un immense intérêt, car le parti que vont adopter demain les Etats intermédiaires, et celui auquel ils se rattacheront peut-être plus tard, exerceront une
grande influence sur la marche générale de la crise. Il s'agit, non plus sans doute de retenir la Virginie, que ses passions bien connues poussent du côté de Gharleston, mais de déterminer d'autres États frontières à prendre une attitude conforme à leurs intérêts et à leurs derars. Il ne sera donc pas inutile que nous nous rendions compte -des dispositions qui régnent chez les Américains , en ce qui concerne le compromis.
Qu'a produit cette conférence de la paix convoquée avec tant de fracas par la Virginie, l'ancien État politique, la patrie de Washington, de Jefferson, de Maddison et de Monroë? Rien qui vaille la peine d'être mentionné. Bon nombre d'États ont refusé d'assister à cette conférence, qui, si elle avait été générale, se serait transformée en convention et aurait annulé de fait le
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CONSÉQUENCES PROBABLES. l257
Congrès siégeant à côté d'elle dans la même ville. Son projet, admis à grand'peine par une majorité factice, n'a jamais paru avoir de grandes chances d'adoption. Il s'agissait surtout de décider qu'au-dessous d'une latitude déterminée, la majorité des habitants d'un territoire ne pourrait pas y prohiber l'introduction de l'esclavage (déguisé, il est vrai, sous cette expression euphémique : « le service involontaire » ) ; cette mesure devait être déclarée irrévocable, à moins du consentement unanime des États. Malgré l'appui du président Buchanan et celui du haut commerce de New-York, que secondaient, selon l'usage, quelques salons de Boston, l'opinion à peu près unanime du Nord ne permettait pas de croire au succès d'un tel amendement à la Constitution, qui, d'après la Constitution elle-même, ne pouvait être adopté qu'à la condition de réunir les deux tiers des voix du Congrès et le vote
favorable des trois quarts des États composant la Confédération.
Un autre projet avait été mis en avant : tous les membres du Congrès auraient donné leur démission, et des élections nouvelles auraient manifesté la volonté définitive du pays sur la question de l'esclavage. C'est-à-dire qu'on serait allé demander à l'émotion profonde du pays quelques derniers éléments de réaction, quelques moyens de désavouer la nomination de M. Lincoln. ,En tout cas, on aurait prouvé ainsi, par un acte exceptionnel, qu'une nomination qui n'est pas ratifiée par le Sud réclame de plein droit des mesures extraordinaires. Or, il n'y a rien que d'ordinaire, de simple et de régulier dans la conduite du Nord; il le sait et ne souffrira pas, je pense, qu'on lui enlève un tel avantage. Laisser dire, laisser proposer, et aller droit son che-
min, voilà le programme auquel il est tenu de rester fidèle. Ce qui fait son honneur fait aussi sa force; c'est le privilège des bonnes causes.
Le Nord n'a pas à chercher les bases d'un compromis. Elles sont toutes posées, et j'ose affirmer que, quoi qu'il arrive, c'est à ces bases, toujours les mêmes, qu'il ne manquera pas de revenir. A vrai dire, il n'a qu'une concession à faire : proclamer de nouveau la règle constitutionnelle en vertu de laquelle chaque État décide souverainement ses propres affaires, et exclut, par conséquent, toute intervention du Congrès en matière d'esclavage. Peut-être joindra-t-il, au besoin, à cette déclaration qu'il n'a jamais refusée la promesse de respecter le mieux possible le principe de la restitution des esclaves fugitifs, qui a malheureusement aussi sa base dans la Constitution. Mais, sur ce point, les promesses
vaudraient ce qu'elles pourraient valoir, car personne n'imaginera sans doute qu'il soit plus facile de contraindre les Etats libres à accomplir un acte odieux et qui révolte leur conscience, depuis qu'ils ont constaté leurs forces en élisant M. Lincoln. Enfin, sur la question capitale, celle des territoires, la thèse du Nord est évidente de justice et de clarté; entre les abolitionistes extrêmes, qui veulent que le Congrès intervienne pour fermer de force tous les territoires à l'esclavage, et le Sud, qui veut que le Congrès intervienne pour ouvrir de force certains territoires à l'esclavage, il adopte cette position moyenne : les habitants des territoires les fermeront ou les ouvriront à l'esclavage, selon leur volonté. C'est le droit des majorités, reconnu là comme ailleurs.
M. Seward, je ne l'ignore pas, est allé beau-
coup plus loin dans la voie des concessions; et il n'est pas absolument impossible que ces conseils de faiblesse puissent ne pas prévaloir. Il faut toujours s'attendre à tout, sous ce rapport. Néanmoins le président n'a nullement confirmé les paroles imprudentes de son futur premier ministre. Le langage de M. Lincoln a été d'une netteté remarquable. Dans son discours d'inauguration, pour ne pas remonter plus haut, il indique sur-le-champ la vraie, la grande concession qui sera faite au Sud : « Ceux qui m'ont nommé ont placé dans le programme présenté à mon acceptation, comme une loi pour eux et pour moi, la résolution claire et formelle que je vais vous lire : « Le maintien intact du droit » des États, et spécialement du droit qu'a chaque » État de régler et contrôler exclusivement ses » institutions suivant sa manière de voir, est es- » sentiel à cet équilibre des pouvoirs, d'où dé-
» pend la perfection et la durée de notre édifice » politique; et nous dénonçons l'invasion au mé- » pris des lois par une force armée du sol de tout » Etat ou territoire, sous quelque prétexte que » ce puisse être, comme le plus grand des cri- » mes. » — M. Lincoln ajoute encore ceci : « Le . Congrès a voté un amendement à la Constitution, amendement que je n'ai pas .vu toutefois, et dont l'effet est d'établir que le gouvernement fédéral n'interviendra jamais dans les institutions domestiques des États, y compris celles qui ont trait aux personnes tenues en service. Afin d'éviter tout malentendu sur ce que j'ai dit. je me désiste de mon dessein de ne parler d'aucun amendement particulier, pour dire que, considérant désormais cette clause comme une loi constitutionnelle, je n'ai aucune objection à ce qu'elle soit rendue explicite et irrévocable. »
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En ce qui concerne les esclaves fugitifs, le discours d'inauguration rappelle le texte de la Constitution fédérale, qui tranche la question , quant à présent; mais il ne laisse pas ignorer que cette décision constitutionnelle est aussi bien exécutée qu'elle peut l'être, « le sens moral du peuple ne prêtant qu'un appui imparfait à la loi. »
Quant aux territoires, M. Lincoln déclare nettement que la minorité doit se soumettre à la majorité, sous peine de tomber en pleine anarchie.— Il n'hésite pas davantage au sujet des arrêts de la Cour suprême : ces arrêts à ses yeux ne sont que des décisions spéciales rendues dans des cas particuliers, et n'enlevant rien au droit qu'a la Confédération de régler ses institutions et sa politique.
Tout cela est très-ferme sans être provoquant. La limite des concessions est marquée, et l'esprit de conciliation est maintenu. — C'est surtout lorsqu'il expose ses plans de conduite vis-à-vis des Etats révoltés que M. Lincoln résout avec bonheur le problème de n'abandonner aucun des droits de la Confédération, tout en manifestant les dispositions les plus pacifiques et laissant à d'autres l'odieux de l'agression. Sa doctrine, sur ce point, peut se résumer ainsi : en premier lieu, la séparation est inconstitutionnelle, elle doit être, elle sera combattue ; rien au monde ne pourra amener le président à admettre la destruction de l'Union ; en second lieu, il n'attaquera pas, il s'efforcera d'éviter une guerre qui expose le Sud à d'affreux périls; en troisième lieu, il remplira le devoir de conserver des propriétés fédérales et de percevoir les taxes fédérales dans le Sud. En d'autres termes, il em-
Un
ploiera le moyen qu'on aurait dû employer dès le premier jour, et qui, alors, aurait été plus efficace. Il tentera l'établissement d'un blocus maritime, afiu de réduire la révolte des blancs sans provoquer l'insurrection des noirs. Déjà les vaisseaux de guerre sont rappelés des stations lointaines. Hélas! j'espère peu que les précautions dictées à M. Lincoln par la prudence et par l'humanité portent leurs fruits. Le Sud lève une armée et va attaquer le fort Sumter, sans se dissimuler qu'il sera ensuite exposé luimême à une attaque formidable. M. Lincoln, en effet, ne le lui a pas laissé ignorer : « C'est dans vos mains, à vous, mes concitoyens mécontents, et non dans les miennes, que se trouve la terrible question de la guerre civile. Le gouvernement ne vous attaquera pas; vous n'aurez pas de conflit, si vous n'êtes pas les agresseurs. Vous n'avez pas, vous, de serment enregistré au ciel
de détruire le gouvernement, tandis que, moi, je vais avoir le serment le plus solennel de le maintenir, le protéger et le défendre. »
Telle est la situation respective. On s'agitera, on s'agite déjà autour du nouveau président, pour ôter à sa pensée et à ses desseins ce caractère résolu qui en fait la force. On s'efforce de lui démontrer, non-seulement que le fort Sumter, si facile à ravitailler sous M. Buchanan, est devenu impossible à secourir aujourd'hui et qu'il ne reste plus qu'à en autoriser la reddition, mais que le fort Pickens lui-même doit être livré an Sud, afin de réserver toutes les chances de raccommodement et de n'assumer à aucun degré la responsabilité de la guerre civile ! J'espère que M. Lincoln saura résister à ces influences débilitantes. Après lui avoir démontré qu'il faut livrer les forts, on lui démontrerait qu'il faut re-
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noncer au blocus, qui n'est pas tenable sans les forts; puis, qui sait? on lui démontrerait enfin qu'il faut signer quelque compromis honteux et subir presque la loi des révoltés.
Encore un coup, il est sage de tout prévoir et c'est pour cela que je mentionne de telles choses. Je compte bien d'ailleurs qu'elles ne se réaliseront pas. En élisant M. Lincoln, les États-Unis ont décidé ceci : l'esclavage ne fera plus de conquêtes. Ce qu'ils ont décidé, ils le maintiendront, en définitive, eussent-ils même l'air de l'abandonner. Ils ont respecté et ils respecteront la souveraineté des Etats , ils donneront» sur ce point toutes les garanties qu'on pourra désirer, et le Congrès, on l'a vu, a déjà voté un amendement à la Constitution, destiné à offrir cette base de compromis. Mais il est probable qu'on n'ira pas plus loin que cela : le Nord doit sentir
que, de toutes les façons de terminer la crise actuelle , la plus funeste, ce serait le désaveu des principes et la désertion du drapeau.
Les transactions qui promettraient autre chose que le respect de la souveraineté des États, en matière d'esclavage, promettraient plus qu'elles ne pourraient tenir; chacun le sent, au Sud comme au Nord. La politique du Sud forme un ensemble dont il ne subsiste rien si l'on en retranche quelque chose, et surtout si la complicité du gouvernement cesse de lui être assurée. Le jour où le Sud acceptera une transaction quelconque^ il aura renoncé, non à maintenir sans cloute, mais à propager l'esclavage; il aura renoncé à l'empire. Les compromis (il y en aura peut-être, ne jurons de rien, avant ou après la guerre, avec le Sud entier ou avec une partie du Sud ), les compromis se signeront dorénavant
sans illusion aucune. Le Sud sait à merveille que ces compromis ne ressembleront guère à ceux qu'on signait autrefois. Ceux-là marquaient, par leur prétention toujours accrue, la marche ascendante du Sud ; ceux-ci marqueront les phases de son déclin. Que de changements sur lesquels il n'y a pas à revenir! Plus de conquêtes à opérer pour l'esclavage, plus de rétablissement de la traite africaine, plus d'impunité assurée à ces nombreux négriers qui, chaque jour, au su et au vu de tout le monde, ont quitté depuis quelques années les ports de la Confédération; plus de chance d'égaler, par la création et le peuplement de nouveaux Etats , le développement rapide du Nord ; désormais la question est vidée, il faut en prendre son parti : la majorité des États libres deviendra telle, qu'elle ne pourra être contestée ni à la Chambre des représentants, ni au Sénat, ni dans l'élection pré-
sidentielle ; la suprématie réside au Nord, le programme du Sud est déchiré en mille morceaux.
A cela , tous les compromis du monde ne peuvent rien. Si M. Lincoln est le premier président contraire à l'esclavage, M. Buchanan est le dernier président favorable à l'esclavage; la politique américaine est dorénavant fixée. Songez, en effet, à ce que vont produire ces quatre années de gouvernement! C'est tellement énorme, qu'on pourrait être malheureusement tenté de se dire, à Washington : « Nous accorderons tout ce qu'on voudra , pourvu que nous conservions le maniement des affaires. »
Le pouvoir d'un président n'est pas considérable sans doute, mais son avènement est celui d'un parti. Ce parti va renouveler toutes les administrations, grandes et petites; la même ma-
jorité qui l'a nommé modifiera avant peu les tendances des tribunaux ; enfin, les affaires générales de l'Union seront gérées dans un nouvel esprit. On allait dans un sens, on va marcher en sens inverse. Ce n'est pas M. Lincoln qui fermera les yeux sur les tentatives des flibustiers, qui travaillera à prendre Cuba pour le parti de l'esclavage, qui lui permettra de se découper des États dans le Mexique ou d'en préparer d'autres en subdivisant le Texas. L'opération qui va s'accomplir me rappelle les premières mesures qu'on adopte pour combattre un vaste incendie; on s'occupe d'abord d'en circonscrire le foyer.
Au terme des quatre années de M. Lincoln, les flammes qui menaçaient de dévorer l'Union se trouveront complètement cernées. A considérer les États-Unis dans leur ensemble et indépendamment des incidents de séparation, il est
permis de croire que le nombre respectif des États libres et des Etats à esclaves ne laissera plus aucune chance à l'extension ultérieure d'un grand fléau. Nous ferions-nous illusion en pensant que les progrès déjà commencés dans les États limitrophes auront pris une marche accélérée, et que plusieurs d'entre eux auront passé franchement du côté de la liberté? N'est-il pas certain, en outre, que les hésitations de quelques Églises auront 'cessé, et que l'influence de l'Évangile, si décisive en Amérique, aura achevé de se mettre tout entière au service de la bonne cause ?
Qu'il y ait ou non un compromis , que la grande scission du Sud soit ou non prévenue, un fait demeure acquis dès à présent : les États-Unis chancelaient sur leur base, ils ont retrouvé leur équilibre; les périls mortels que leur faisaient courir naguère encore les plans de conquête du
Sud et l'extension indéfinie de l'esclavage se trouvent enfin conjurés ; ils n'ont plus à se demander si quelque jour, le Sud s' étant accru outre mesure, la scission ne devra pas se faire par le Nord, en laissant aux mains des propriétaires d'esclaves le nom glorieux et la bannière constellée de l'Union.
Je crois avoir parcouru la série entière des hypothèses qui présentent quelque probabilité. Je n'ai eu garde d'en adopter aucune , car je n'ai pas, Dieu merci, la prétention de lire dans l'avenir. Il serait puéril de pronostiquer ce qui arrivera, et non moins puéril peut-être de décrire par là même ce qui est arrivé. En face des accidents en sens divers qui attirent l'attention publique et remplissent les colonnes des journaux, j'ai essayé de faire la distinction entre ce qui doit passer et ce qui doit durer. Les consé-
quences durables de la crise aetuelle , voilà ce que je me suis proposé de rechercher loyalement. Le lecteur sait quelles sont mes conclusions. Il se peut qu'on finisse par adopter quelque compromis blâmable; mais, quoi qu'on y écrive, l'élection de M. Lincoln vient d'écrire aussi quelque chose en marge, une note qui annulera le texte. Le temps de certaines concessions est passé, et le Sud n'en doute pas plus que le Nord. Il se peut que les États à esclaves réussissent à fonder leur triste Confédération, mais il ne se peut pas qu'ils réussissent à la faire vivre ; ils s'apercevront qu'il est plus aisé de voter un pacte ou de nommer un président que de créer réellement, en plein xixe siècle, la nationalité de l'esclavage.
J'ai donc le droit d'aTirmer que, q telles que soient les apparences et les incidents momentanés, un se il fait vient de s'accomplir et subsis-
tera : les États-Unis périssaient et ils sont sauvés. Oui, quelle que soit l'hypothèse à laquelle on s'arrête, trois faits nouveaux et décisifs se montrent à nos regards : on sait désormais que le Nord l'emporte ; on sait que les périls qui menacent l'Union viennent du Sud et non du Nord; on sait que les jours de « l'institution patriarcale » sont comptés. Sous ces trois faits, il n'est pas difficile d'apercevoir le relèvement d'un grand peuple.
La victoire du Nord, la conscience qu'il a de sa force et sa résolution arrêtée, quelles que puissent être les apparences contraires, de circonscrire un mal qui était prêt à déborder de toutes parts, tel est le premier fait;* il n'y a plus à y revenir.
Quant au second, la Caroline et la Géorgie se
sont chargées de le mettre en lumière. Elles ont prouvé par leurs actes qu'on avait calomnié l'abolitionisme en l'accusant de menacer l'unité des États-Unis. Les passions séparatistes se sont montrées dans l'autre camp; là, sur la seule nouvelle d'une élection régulière, on a sacrifié sans hésitation la grandeur et, semblait-il, l'existence même de la patrie. Les proclamations de Gharleston et les coups de canon tirés sur le pavillon fédéral nous ont appris ce dont les observateurs intelligents se doutaient déjà, que les États pour qui l'esclavage devenait une passion et presque une mission ne pouvaient pas ne pas éprouver quelque jour le besoin de procurer à une cause pareille la sécurité de l'isolement.
Et, en agissant de la sorte, ces États ont posé eux-mêmes, chose étrange, le problème de l'abolition. Personne, pour ainsi dire, n'y
pensait, chacun respectait les limites constitutionnelles de leur souveraineté. Eh bien, ils n'ont pas voulu qu'il en fût ainsi; ils ont porté la question sur le terrain du droit fédéral et des relations fédérales ; ils se sont écriés : « Assurons l'extension de l'esclavage et périssent les États-Unis! » Si les Etats-Unis avaient péri, il n'y aurait pas eu de malédiction assez forte pour ceux qui auraient commis un tel crime. Les États- Unis ne périront pas ; mais ils se souviendront longtemps de la reconnaissance qu'ils doivent aux séparatistes de 1860. Quand l'heure de l'émancipation aura sonné, et elle sonnera quelque jour, les séparatistes de 1860 ne parleront pas sans doute de leurs droits à une indemnité ; ils viennent d'en donner quittance à coups de canon.
Reste le troisième fait : Est-il vrai que, dans toutes les hypothèses, la cause de l'émancipation
des nègres vienne de réaliser un progrès tel, que l'issue définitive du débat ne soit plus douteuse? Ceci est l'évidence même. Qu'il y ait ou non séparation, l'esclavage vient d'entrer dans la voie qui mène à l'abolition , plus ou moins rapide, mais infaillible. S'il n'y a pas séparation, ce progrès immense s'opérera avec plus de sagesse et de lenteur, les moyens violents seront écartés , l'influence bienfaisante de l'Évangile préparera une transformation progressive et pacifique, en parlant beaucoup plus aux esclaves comme aux maîtres de leurs devoirs que de leurs droits. S'il y a séparation , l'affranchissement s'accomplira beaucoup plus vite et beaucoup plus mal. La guerre servile éclatera ; l'abolitionisme à outrance , auquel jusqu'ici la prudence du Nord a refusé tout crédit réel, ne sera plus retenu par les scrupules d'un peuple désireux d'éviter de sanglantes catastrophes; soutenu par
l'animosité croissante qui mettra aux prises les deux Confédérations, il trouvera moyen de faire pénétrer dans le Sud des appels à la révolte et multipliera les expéditions semblables à celle de George Brown.
Mais laissons ces généralités et examinons de plus près, au point de vue de l'émancipation, les quatre ou cinq hypothèses que nous avons signalées plus haut et entre lesquelles semblent se renfermer les chances de l'avenir.
J'examine avant tout celle dont les gens habiles de l'extrême Sud poursuivent évidemment la réalisation. Il s'agit, après avoir gagné le Nord de vitesse, grâce à M. Buchanan, d'arriver le plus tôt possible à quelque chose qui ait l'apparence et l'autorité d'un fait accompli. De l'audace et encore de l'audace; sur ce point, les habiles et
les violents se rencontrent aujourd'hui. On s'est séparé, on a envahi les propriétés fédérales, on a bâclé un gouvernement, on s'est donné un président, on va avoir une armée, on essaye déjà de se faire représenter officiellement auprès des grandes puissances.
Auprès de l'audace, la prudence a rempli son rôle. On s'est bien gardé de déployer son drapeau; on s'est fait petit, modeste, modéré, autant du moins que les passions de la rue le permettaient; on ne demandait, en vérité, qu'à vivre honnêtement dans un coin du monde. Qui donc parle de conquêtes? Qui voudrait rétablir en grand la traite africaine? Loin d'être des rétrogrades, les hommes du Sud sont les champions du progrès , témoin* leur programme de liberté commerciale. Ne se trouvera-t-il donc pas d'honnêtes gens dans le Nord pour retenir M. Lincoln
CONSÉQUENCES PROBABLES. 2fcl
et pour empêcher qu'on ne les opprime? Ne se trouvera-t-il pas en Europe de gouvernements bien intentionnés qui jugeront à propos de s'entremettre et de recommander le maintien de la paix? Cette paix, qui prévient les insurrections de nègres et la destruction du coton, n'est-elle donc pas dans l'intérêt de tous? Pourquoi n'y aurait-il pas deux Confédérations, vivant côte à côte, en bonne amitié?
Il est évident que les habiles tendent là et que les violents leur ont laissé donner, dans l'intérêt commun, cette couleur radoucie au mouvement insurrectionnel. Les habiles savent trop bien, eux, ce que serait la guerre, pour la désirer. Ils la préparent, dans l'espérance, sinon de l'éviter à jamais, du moins de l'ajourner quant à présent, et d'obtenir, au profit de la scission méridionale, cette espèce de consécration que confère de nos
jours le fait accompli. Peut-être les États-Unis, cédant à un sentiment qui a certes son côté honorable, laisseront-ils subsister la Confédération des États du golfe, plutôt que de l'écraser, ce qui serait trop facile, en portant chez elle une guerre qu'accompagneraient les insurrections d'esclaves. Ne nous hâtons pas de blâmer une pareille conduite; rappelons-nous que tout le monde pousse dans ce sens, que tous les conseils donnés à M. Lincoln (dans l'ancien monde comme dans le nouveau) commencent invariablement par ces mots : « Tâchez d'éviter la guerre civile; » rappelons-nous aussi qu'il faudra, pour résoudre le problème américain, beaucoup plus de temps que nous ne l'imaginons en Europe ; tâchons de nous mettre à la place de ceux qui voient les choses telles qu'elles sont et qui se trouvent aux prises avec les difficultés.
La patience aura sans doute ici ses immenses inconvénients; la Confédération des États à coton, si on la tolère, semblera être la preuve vivante du droit de séparation; elle sera l'asile tout préparé où les Etats limitrophes mécontents pourront se réfugier au besoin. Toutefois il s'agit de tolérer cette Confédération, et non certes de reconnaître la légitimité de l'acte qui lui a donné naissance; il s'agit d'user d'une longanimité généreuse à laquelle de nouvelles menaces de scission mettraient nécessairement un terme. Et puis n'est-ce rien que de manifester un esprit de paix, propre à toucher les plus prévenus, de lier la plupart des États limitrophes aux destinées des États-Unis, de mettre en évidence la distinction qui existe entre eux et l'extrême Sud, de leur faire prendre parti enfin? S'ils surmontent la tentation actuelle (et ils n'en rencontreront jamais de plus forte), s'ils con-
sentent à sacrifier leurs intérêts immédiats et à renoncer au commerce d'esclaves, qui doit cesser peut-être du jour au lendemain dans le cas où ils ne se joindraient pas aux « Etats confédérés, » n'est-ce rien qu'une semblable résolution? ne renferme-t-elle pas des garanties pour l'avenir? On ne met pas impunément les pieds dans la bonne voie; les déterminations honnêtes nous mènent toujours, Dieu merci, plus loin que nous ne comptions aller. A supposer même que les États limitrophes qui refusent de s'allier au Sud aient l'intention d'imposer au Nord certaines conditions fâcheuses, ils ne s'en seront pas moins détournés de leurs anciennes alliances, ils n'en auront pas moins commencé à marcher dans un sens nouveau. Nous aurions tort de méconnaître ce qu'il y a d'honorable dans l'attitude de plusieurs d'entre eux; en surveillant leurs législatures, en exigeant que les votes de
scission fussent soumis à la ratification du peuple entier, certains États frontières semblent s'être montrés résolus à déjouer les intrigues de Charleston.
La cause de l'émancipation fait ainsi un pas très-considérable, dans l'hypothèse d'une confédération méridionale réduite, ou à peu près, aux seuls États du golfe. La scission restreinte est peut-être, de toutes les combinaisons, la plus favorable à la suppression de l'esclavage. — Représentez -vous, en effet, ce que sera cette confédération méridionale. Ce sera une république impossible, non viable, dont la séparation cessera quelque jour, et qui, en attendant, sera incapable de réaliser aucun de ses projets favoris. Dès la première heure, l'extrême Sud s'est trouvé placé en face d'un dilemme : ou entraîner tous les Etats à esclaves et aborder alors au
moment favorable l'exécution de ses plans grandioses, courir vers sa destinée, vers son idéal, conquérir des territoires, les peupler de nègres, et périr par l'accomplissement d'une œuvre impie; ou rester seul, et ne rien entreprendre, et périr encore, mais cette fois par simple impuissance de vivre. Que faire, quand on n'est que l'association misérable de quelques centaines de milliers de blancs propriétaires et gardiens de quelques centaines de milliers de noirs? Des conquêtes? On n'oserait. La traite? On attirerait la foudre.
Or, remarquez-le, au sein d'une confédération moralement isolée du monde entier; ne recevant ni le secours des émigrants ni celui des capitaux; privée, en bonne partie du moins, des recrutements des noirs qu'elle tirait autrefois du Nord; ne pouvant même se risquer à imiter l'Es-
pagne, qui va acheter des nègres libres aux. chasseurs d'esclaves du continent africain; hors d'état de s'opposer aux évasions qui auront lieu par toutes ses frontières, la question de l'esclavage marchera forcément vers sa solution. L'extrême Sud, chose étrange, se trouvera providentiellement placé comme un obstacle entre les États-Unis et les contrées dont ils méditaient naguère l'acquisition. Les Etats-Unis auront l'avantage de ne pouvoir même penser à Cuba, ou à l'Amérique centrale, ou au Mexique; ils seront délivrés pour un temps de ces tentations funestes et des États où elles rencontraient l'appui le plus passionné. Et, pendant ce temps-là, l'extrême Sud sera contraint en quel qu 3 sorte d'envisager le problème de l'esclavage sous un aspect qui lui était inconnu.
Plus tard viendri le choc, bonflit ajourai,
mais inévitable. Bloqué au midi, bloqué au nord, bloqué du côté de l'Afrique, miné et déchiré par ses divisions intestines, l'extrême Sud aura à faire face, une fois ou l'autre, à la puissance irrésistible des États - Unis. S'imagine - 1 - on , par hasard , que ceux - ci vont renoncer pour toujours à la Nouvelle - Orléans et au golfe du Mexique? Mieux ils se seront relevés et affermis, plus ils seront amenés, disons mieux, forcés d'englober derechef les portions de leur ancien domaine qui se seront essayées à vivre sans eux.
D'ici là, le débat relatif à l'esclavage aura pris chez eux une simple et forte allure. L'extrême Sud, en s'éloignant, aura toute facilité ; il aura doté les États-Unis d'une politique homogène et de majorités libérales. Par le seul effet du départ des sénateurs et des députés de l'extrême Sud,
le parti opposé à l'esclavage aura acquis d'emblée la supériorité numérique qui lui manquait au Congrès; il sera en mesure de faire voter ses bills, de former son administration, de constituer peu à peu des tribunaux pleinement favorables à ses principes. Ensuite, les États limitrophes qui n'auront pas suivi la fortune de l'extrême Sud se trouveront liés à celle du Nord; associés à ses intérêts, ouverts à ses idées , plusieurs ne tarderont pas , le fait est certain , à achever l'œuvre de liberté déjà commencée chez eux, se plaçant ainsi avec leurs riches et vastes territoires au nombre de ces États fortunés où la suppression de l'esclavage donne le signal à l'invasion féconde des émigrants, du progrès agricole, de la richesse et du crédit. Ainsi « l'institution patriarcale » disparaîtra paisiblement au sein de la région moyenne , tandis qu'elle sera menacée des plus
terribles secousses au sein de la région tropicale.
Ceci est une chance commune à la scission restreinte et à la scission totale, mais qui est plus inévitable encore dans la dernière. Vis-à-vis de la Confédération misérable de l'extrême Sud, les États-Unis pourront patienter; vis-à-vis de la Confédération comprenant tous les États à esclaves (ou, ce qui revient au même, vis-à-vis de deux Confédérations distinctes, comprenant, l'une les États à coton, l'autre les États moyens, et unies contre le Nord par un vieux instinct de complicité), l'attitude des États-Unis, chacun le prévoit, sera inévitablement plus hostile. La scission totale ne peut naître elle-même que d'un sentiment d'hostilité déclarée; elle a la valeur d'une déclaration de guerre. Supposez que M. Lincoln rejette l'avis de ceux de ses
ministres qui voudraient accepter le fait de séparation; supposez que, tout en ménageant le Sud et en s' efforçant de lui épargner les horreurs de la lutte armée, il persiste à sauvegarder les droits de la Confédération et à assurer par un blocus maritime la perception des taxes; supposez que la croisière s'organise de la Caroline du Sud au Rio-Grande, appuyée aux ports Pickens, Jefferson et Taylor, qu'on aura ravitaillés, coûte que coûte, après avoir été contraint d'abandonner le fort Sumter; supposez qu'on surveille de la sorte les ports de Charleston , de Savannah, de Mobile et de la Nouvelle-Orléans, ne pourra-t-il pas arriver que le gouvernement insurrectionnel de Montgomery se décide à opérer une marche sur Washington? N'est-il pas probable que la Caroline du Nord, la Virginie et le Maryland se laisseront traverser sans mot dire? Bien plus, n'est-il pas permis de croire
que ces États, et avec eux bon nombre de ceux du Centre, ralliés autour de leur ancien drapeau par l'approche même du péril , iront faire cause commune avec la Confédération de l'esclavage ? En pareil cas, comment écarter les chances d'un effroyable conflit ? Les États-Unis pousseront-ils la patience à l'égard des agresseurs , la crainte de donner un signal de ruine , la déférence envers les conseils qu'on leur prodigue peut-être, jusqu'à refuser de répondre à une attaque violente, et jusqu'à consentir à l'enlèvement de leur capitale? Il est difficile de l'imaginer. Si le Sud attaque, la guerre éclatera, les révoltes de nègres commenceront, et les États limitrophes seront exposés aux premiers coups.
Mais admettons qu'on réussisse à prévenir une explosion immédiate, le seul fait d'une scission totale et de la formation de deux Gonfédé-
rations presque égales (en apparence du moins) ne permettrait à personne de compter sur la conservation prolongée de la paix. Que de froissements ! que de griefs ! Il s'en trouvera dans toutes les relations, dans toutes les questions. Et, d'un grief à la guerre, de la guerre à l'insurrection des nègres, quelle distance y aura-t-il, je le demande? Le Sud alors sera un vaste magasin à poudre, où la moindre étincelle mettra le feu. Et le Sud ne perdra pas ses habitudes de fierté; il sera querelleur comme il l'a toujours été. N'annonce- t-il pas déjà dans ses journaux qu'au premier encouragement donné à ses esclaves fugitifs il tirera Fépée ? Or, de tels encouragements ne feront certes pas défaut. Le Sud ne sait pas, à l'heure qu'il est, combien ce Nord dont il se plaint contribue à prévenir les évasions qu'il redoute. Le gouvernement fédéral est là pour s'y opposer, dans une certaine mesure
du moins. Quand l'obstacle préventif aura disparu, le Sud verra avec quelle rapidité son esclavage s'écoulera par tous les points de ses frontières ; il verra ses heureux nègres prêts à affronter mille périls plutôt que de rester sous sa loi. Hélas! il verra bien d'autres preuves de leur enthousiasme pour la servitude ! Je n'aime pas à ramener trop souvent sous les yeux du lecteur de sanglantes images qui me font frémir ; il faut bien le dire cependant tandis qu'il en est temps encore, la Confédération générale du Sud, enivrée de ses projets, décidée à agrandir ses domaines, forcée de demander à la traite africaine les moyens de repeupler ses États dépeuplés par l'évasion et d'installer l'esclavage dans de nouveaux territoires , attirera sur elle , non-seulement les colères des États-Unis , mais l'indignation du monde entier. Et quelles misères, quelles ruines, au premier conflit!
J'aime mieux arrêter ma pensée sur la troisième hypothèse , celle d'un retour à l'union aujourd'hui brisée. Instruite par l'expérience , voyant le peu qu'elle pèse dans le monde depuis qu'elle s'est séparée des États-Unis, pauvre, faible, divisée, comprenant l'impossibilité de réaliser ses vrais plans sans s'exposer à des catastrophes, perdant les unes après les autres ses ressources et jusqu'à la culture du coton qui réclame, elle aussi, du crédit et de la sécurité, incapable d'empêcher la fuite de ses esclaves et n'osant pas affronter cette grande puissance de l'opinion qui lui interdira le voyage d'Afrique, la Confédération méridionale, épuisée et consternée , aimera mieux peut-être rentrer un jour dans le sein de l'Union que de se précipiter dans les derniers malheurs. En ce cas encore, la question de l'affranchissement aura fait des pas immenses. Les États-Unis auront pris en l'absence du Sud une
position décidée que le retour du Sud ne saurait leur faire perdre; les convictions se seront fixées , l'impulsion définitive aura été donnée, et cette impulsion, le Sud venu à résipiscence saura bien qu'il ne lui reste qu'à la subir.
Vient enfin une dernière hypothèse , que je mentionne parce qu'il faut tout prévoir : sous la double influence des États limitrophes et des Etats du Nord également désireux de maintenir l'Union, les essais de l'extrême Sud auront échoué , sa séparation n'aura tenu que quelques mois, un compromis quelconque aura servi à couvrir sa retraite. Mais quel compromis pourrait compenser ce fait si considérable, l'élection de M. Lincoln? Elle a une signification profonde qu'aucun vote ne lui enlèvera ; elle signifie que les conquêtes de l'esclavage sont finies. Gela étant,