CHAPITRE VIL
Continuation du Canada.
Les hôtels de Québec sont , pour la plupart , établis à la mode américaine : tel était l’Albion hôtel où j’étais descendu 3 mais il y régnait plus de politesse que dans ceux des États-Unis, et je m’en trouvais bien. Quoique très-commercante, Québec estime ville triste. Rien de plus désert que ses rues, le soir ou la nuit 5 elles ne sont pas éclairées, et on n’y trouve point de watchmen , comme dans les autres villes de la domination anglaise , de sorte que les citoyens sont obligés de se réunir pour faire des rondes.
Au milieu de l’irritation qui régnait alors entre les deux classes d’habitants, les Canadiens reprochaient ce manque d’ordre a l'administration anglaise , tandis que les Anglais
rejetaient tout sur l’assemblée générale. Cette assemblée était alors sous l’influence de l’avocat Papineau et de son parti, qui voulaient, au dire des Anglais , mécontenter le peuple et amener la discorde , ce qui , en effet , leur réussit plus tard.
L’animosité des deux partis se montrait en tout. Un jeune officier anglais récemment débarqué, et qui logeait dans le même hôtel que moi, en fit l’expérience à ses dépens. Il se prit un soir de querelle, sur la grande place, avec des Canadiens, et on le rapporta à l’hôtel, meurtri et tout ensanglanté. Un de ses compatriotes, qui l’accompagnait, avait été assez lâche pour s’enfuir et l’abandonner. Ces deux messieurs n’avaient consommé, avant le dîner, que deux bouteilles de porter et une de Madère, sans discontinuer ce train de toute la journée 3 mais ils s’efforcèrent, par la suite, de donner a leur affaire une tournure mystérieuse et intéressante , se disant les victimes d’un guet-apens , où l’un d’eux aurait été dépouillé de sa bourse et de son manteau. Mais
i’hôte, qui connaissait ces messieurs et ces sortes d’affaires , pensait que les coups de bâton qui défiguraient la beauté de notre fashionable avaient été administrés par des Canadiens qu’ils avaient insultés dansleurivresse; et quant à la bourse et au manteau, il assignait une autre cause à leur disparition , et pensait qu’il fallait les aller chercher dans certaines maisons de la ville basse.
Les Anglais , a Québec , sont avenants et hospitaliers. La perte des Etats-Unis, qu’ils doivent attribuer au traitement dur et hautain dont ils usaient envers les colons , les a fait tomber, vis-à-vis du Canada , dans l’extrême opposé. Us y affichaient , du moins avant les troubles, une tolérance qui ressemblait trop à de l’insouciance , pour que les Canadiens pussent leur en savoir gré. L’Angleterre est faite, par ses énormes ressources, par le caractère énergique de ses habitants, pour la conquête, mais nullement pour s’attacher les peuples conquis , et les conserver par d’autres liens que ceux de l’intérêt commercial ou de la force.
Aucune sympathie sincère ne s’établira jamais entre l’Angleterre et ses dépendances. L’heureux mortel né sur le territoire compris entre la Manche et la Tweed est le seul qui soit considéré comme digne de la gloire du nom anglais. Celui-l'a seul qui est né dans la vieille Angleterre , in Oid-England , est Englishman; les autres ne sont que des sujets anglais , English subjects. L’Ecossais né sur la même île , et jouissant de droits presque égaux, est l’objet de lahaine des Anglais, et au reste il le leur rend avec usure. L’Irlandais qui n’a réussi a s’émanciper en partie que dans ces derniers temps, est l’objet de leur insultante pitié. Poor Irish! Le reste ne leur semble digne que de leur mépris et du dédain superbe dont ils honorent aussi parfois les individus des autres nations , ces étrangers ( foreigners ) qui n’ont pas le bonheur d’appartenir à l’empire britannique ( to the Brüish empire ), ou qui n’oseraient leur montrer les dents, ce qui seul peut les rendre traitables.
Les Anglais sont à peu près les mêmes partout, mais c’est surtout dans les colonies qu’ils
aiment a se donner ces petits airs distingués dont ils raffolent, et qui ont pour but de faire croire qu’ils appartiennent a la caste élevée, à l’aristocratie de leur pays. Ils portaient tous a Québec , lors de mon séjour, les simples particuliers aussi bien que les employés du gouvernement, le deuil de cour de Guillaume IV.
Tant que leur vanité veut bien se contenter de ces petites marques innocentes de distinction, et qu’ils ne cherchent pas à montrer autrement leur supériorité sur les Canadiens, ceux-ci ne s’en mêlent guère; mais du moment qu’ils veulent s’ériger en maîtres, et se permettre les libertés que l’Anglais n’aime que trop a s’arroger partout , le Canadien , quoique élevé dans des idées féodales , se montre bien moins docile que les classes inférieures de l’Angleterre; le nez ensanglanté et les yeux pochés de mon officier anglais en étaient une preuve péremptoire.
Je quittai Québec , le 2 octobre , pour retourner a New-York , passant par Montréal , d’où je me dirigeai par le Saint-Laurent sur la
prairie, qui en est à sept milles de distance. J’y pris le chemin de fer pendant seize milles pour Saint-John , où je m’embarquai sur le lac Champlain , que je traversai, ainsi que le lac George. Ces deux lacs , par la beauté de leurs sites, sont dignes de la renommée dont ils jouissent.
Je me rendis, en quittant le lac George, a Saratoga -Springs et Ballston-Spa , eaux thermales les plus en vogue de l’Union, mais que je trouvai tout à fait désertes, la saison en étant passée.
Je continuai ma route pour Troyj j’y repris le Hudson , et , passant près d’Albany et des autres lieux que j’avais visités en remontant le fleuve, j’arrivai h New-York.
Je regrettai de ne pouvoir visiter pendant ce voyage la ville de Three-Rivers, située sur la rive gauche du Saint-Laurent , pour y voir un Indien sauvage détenu prisonnier pour le meurtre de sept blancs, et qu’on allait juger, à la mode anglaise, par un jury. Un sauvage devant le jury! un habitant des forêts, qui
se souciait autant des lois anglaises que des magistrats chargés de les appliquer ! qui , n’étant jamais sorti de ses montagnes entre les lacs et la mer Pacifique, ne peut voir, dans les Européens qui envahissent son territoire , que des hommes exerçant la loi du plus fort, des usurpateurs qui le chassent de son légitime héritage , qui viennent détruire dans ses forêts et dans ses prairies le gibier^ son unique moyen d’existence.
Faute de temps, je ne réussis pas à voir cet Indien j mais , selon toute probabilité , il aura été acquitté, ainsi que le fut un autre Indien qui se trouvait dans la même position.
Une fois libre , ne concevra-t-il pas une haine bien plus violente encore contre les blancs , qui l’auront tenu au cachot pendant des mois entiers, lui ôtant plus que la vie en le privant d’air et de liberté? Jugez si on aura atteint par fa aucune des conditions d’une bonne législation , qui est de corriger le coupable et de prévenir le crime.
Cel autre Indien , qui aussi avait tué plu-
sieurs blancs , comprit si peu ce qu’on voulait de lui lorsqu’on vint l’arrêter, que, durant le trajet, il aida à ramer, pendant mille milles , ceux qui le conduisaient à la prison ; ce ne fut qu’arrivé à son cachot, où il entra sans méfiance , avec son enfant sur les épaules , qu’il reconnut qu’on en vovdait à sa liberté ; lorsqu’il entendit les verroux se fermer sur lui , alors seulement il comprit sa position , et son apathie fit place aux accès du plus violent désespoir : il poussait des cris , des hurlements tels, qu’on l’entendait dans les rues voisines ; il se précipitait comme un furieux contre la porte pour la briser , et ce ne fut qu’en courant de grands risques que ceux qui durent , par la suite , le conduire devant ses juges , purent y réussir.
Lorsqu’il fut arrivé devant le tribunal , la fureur fit place à la stupéfaction ; il regardait autour de lui d’un œil hébété , et tous les efforts de l’interprète furent infructueux pour lui faire entendre ce qu’on voulait de lui, pour lui faire comprendre qu’on le poursuivait pour le
crime qu’il avait commis en tuant des blancs. Il ne connaissait point de loi , il ne connaissait pas de crime , et force fut aux juges de le déclarer non coupable, not guilty, et de le renvoyer dans ses forêts. Mais pour cette fois ce n’est pas lui qui aidera à ramer; il comprend aussi peu son acquittement que sa mise en accusation. Inquiet sur ce que l’on va de nouveau faire de lui , furieux de la précaution qu’on a du prendre de lui lier les pieds, il reste couché au fond du canot; il ne rêve que fuite et vengeance; et au moment où ses gardiens y songent le moins, il se jette a l’eau, emportant son enfant cramponné sur ses épaules. Telles étaient sa force et son adresse, qu’on ne réussit à le reprendre que sur le rivage, qu’il avait atteint en nageant, malgré les liens qui lui attachaient les pieds. On veilla à ce qu’il ne s’échappât point de nouveau, et on ne le relâcha que dans ses forêts, où on le vit , délivré de ses chaînes , s’élancer comme un tigre. La rage dans le cœur, animé d’une fureur excitée sans cesse par la soif de
la vengeance, il fera partager à toute sa tribu sa haine implacable contre les blancs, et se mettra a les poursuivre et à les traquer sans relâche.
Le procès de l’Indien emprisonné à Three- Rivers lors de mon passage, n’aura pas eu une autre fin. Quelqu’horribles qu’aient été ses actions , la loi faite pour la civilisation ne pourra les atteindre, et la procédure intentée contre cette bête fauve , qui s’était repue sept fois de sang humain , n’aura que le même résultat.
Voici , au reste , les détails de cette horrible histoire, où l’amour joue son rôle :
Un blanc s’était établi , avec sa femme et son enfant, dans le voisinage du wigwam où demeurait l’Indien. Voir la femme, en devenir amoureux et l’enlever, tout cela fut pour l’Indien l’affaire d’un moment. Cette femme étant parvenue a s’échapper de ses mains et à regagner le toit de son mari , il la suivit. Mais dans son cœur l’amour avait fait place a des sentiments de haine et de vengeance, comme
un sauvage peut seul en ressentir. Il épie le moment où tous deux sont endormis pour se glisser dans la cabane, et en un instant le mari , la femme , et jusqu’au malheureux enfant , tombent sous le tomahawk de ce forcené !
Ce crime affreux mit en émoi toute la contrée; il frappa les colons de stupeur et de consternation. Cependant, quatre des plus intrépides se réunirent pour prendre le meurtrier mort ou vif. Mais dès le premier jour de leur expédition , accablés par la chaleur et la fatigue , ils se reposèrent vers midi, et ils eurent l’imprudence de s’endormir tous les quatre , se croyant encore éloignés des montagnes, où l’Indien s’était réfugié. Mais celui-ci savait déjà que les blancs étaient à sa poursuite, et, loin de les fuir, il était allé au-devant d’eux , en employant ces précautions et ces ruses qui sont si familières aux Indiens. Il les eut bientôt découverts, suivit leurs traces, et, profitant de leur imprudent sommeil pour enlever leurs armes , il les massacra tous les quatre .
Mais plus tard on fut plus heureux, on parvint à s’emparer de lui, et ce forcené comparaissait devant le tribunal pour rendre compte du sang de sept victimes.
Je n’ai pu apprendre la fin de ce drame. Je ne sais si l’Indien fut condamné , ou si ses juges, reconnaissant qu’on ne pouvait pas lui faire l’application de lois qu’il n’avait pas connues, se contentèrent de déplorer l’imprévoyance de leur législation pour des cas semblables, et prononcèrent en sa faveur, comme pour l’autre Indien , une déclaration de non-culpabilité.
Il suit de l'a que le traitement de ces sauvages par l’Angleterre est en rapport avec le système suivi par elle dans tout le Canada : imprévoyance par insouciance toutes les fois qu’il n’y a pas de sentiments magnanimes a afficher ; aussi cette clémence aveugle estelle regardée comme du dédain par les peuples qui vivent sous son joug , ce qui met une barrière insurmontable à tout rapprochement sincère entre elle et eux.
Avant de quitter le bas Canada, je résume mes remarques sur cette intéressante contrée, immense mais dernière possession des Anglais dans l’Amérique du nord. Je ne puis m’occuper du Siaut Canada , où mon passage fut trop rapide. Un séjour de quelques heures a Toronto, qui en est la ville principale, me permet de dire seulement que je crois cette province semblable , sous bien des rapports, aux États-Unis, si ce n’est que la vie y est un peu moins gênée et moins coûteuse.
Mais dans le bas Canada tout semble se réunir pour présenter au voyageur un tableau des plus bizarres et des plus extraordinaires, qui ne se retrouve dans aucune autre partie du monde.
La masse des habitants du pays est française et catholique, et encore dans les principes que l’on professait en France avant la révolution ; c’est à peine si les idées nouvelles commencent a s’y introduire.
Le gouvernement , anglais et protestant , protège l’église du bas Canada, qui est catho-
lique, et la soutient dans ses droits, tant religieux que politiques, trouvant en récompense dans le clergé, l’appui le plus zélé et son plus ferme soutien.
Cette tolérance du gouvernement anglais , vertu qui ne lui est pas familière, résulte sans doute de l’observation consciencieuse des conditions de la paix de 1765, qui lors de l’abandon du bas Canada parla France à l’Angleterre , stipula la liberté religieuse des catholiques , ainsi que l’intégrité des propriétés ecclésiastiques- mais on peut aussi en chercher une cause puissante dans le désir, amené par la suite des événements , d’opposer par la différence des religions la meilleure barrière contre tout rapprochement entre les anciennes provinces anglaises et le Canada. Je crois devoir attribuer a ce dernier motif tant de contrastes qui existent dans l’administration du bas Canada et celle des autres colonies, et surtout la clémence ou plutôt la faiblesse avec laquelle cette province a été gouvernée jusque dans ces derniers temps. Il est
facile de reconnaître que les Anglais sont dominés par la crainte de perdre le Canada, comme ils ont perdu les États-Unis, où la rigueur eut pour eux de si funestes conséquences. L’avenir seul pourra démontrer si l’autre système produira pour l’Angleterre de meilleurs résultats.
On retrouve au bas Canada l’ancienne France et toutes ses institutions a la Louis XIV, amalgamées avec une constitution britannique. Comment les concilier? D’une part des seigneurs jouissant de droits féodaux , des prêtres avec des dîmes, des couvents, des lois françaises d’après le code romain', des paysans nommés censitaires, qui payent h leurs seigneurs une redevance insignifiante, il est vrai, puisqu’elle n’est que d’un penny (deux sous) , mais qui payent aussi lors de l’achat ou de la vente de leurs biens, la douzième partie du prix... • et d’autre part une assemblée générale chargée de faire les lois , et compo-
1 II n’y a que les lois criminelles, el la loi dite law of évidence , dans le commerce, qui soient anglaises.
posée de 84 membres élws, qui le sont principalement par ces mêmes paysans , puisque toute personne qui paye, de son bien foncier, un cens de 2 livres sterling (50 fr.) , est électeur. Puis un corps législatif (chambre des pairs) d’environ trente-trois membres, nommé par le roi , mais dont le nombre est illimité, qui est chargé de confirmer ou de rejeter les lois de l’assemblée générale , et qui possède en même temps la faculté d’en proposer et en adopter elle-même , sauf à les soumettre à l’assemblée générale , afin que cette assemblée puisse exercer son droit de réciprocité; le reste étant sur le pied des chambres haute et basse d’Angleterre ( houses of lords and commons ). Le roi , enfin , comme troisième pouvoir , représenté par le gouverneur , accepte ou rejette les lois qui ont passé aux deux législatures et possède en outre le pouvoir de les rejeter en personne pendant deux ans, même après qu’elles ont été adoptées en son
nom par le gouverneur Quel chaos dans
toutes ces institutions ! Que de travaux sans
but , mais surtout quel contraste entre cette population qui vit suivant les anciennes coutumes françaises , et cette constitution toute anglaise ! Le Français si vif et si léger, avec les droits et les devoirs de l’Anglais , si posé , si calculateur !
L’événement n’a que trop démontré que le système suivi au Canada était mal conçu, et que l’Angleterre a eu tort de donner a des hommes si différents par leur langue , leur religion , leurs mœurs et leurs habitudes, sa propre constitution, dont les effets se trouvent paralysés par l’éloignement du pouvoir suprême et la latitude de temps laissée pour la sanction des lois. Cette constitution mal appliquée, ce droit de discuter a la tribune, n’a eu d’autre résultat que de fournir à des ambitieux et à des têtes exaltées les moyens d’irriter les esprits des Canadiens contre l’Angleterre , de leur faire oublier l’état prospère dans lequel ils se trouvent sous sa domination , et de les ramener a cette antipathie nationale que rien ne peut détruire. Tous les efforts des mécon-
tenls tendaient à persuader aux Canadiens qu’il importait à leur bonheur de séparer le Canada de l’Angleterre. Que de faits hétérogènes dans cette lutte ! N’est-il pas singulier de voir le catholique Papineau, président ( speaker ) de l’assemblée nationale , dénoncer son propre clergé comme l’allié d’un gouvernement protestant?
Tout se préparait lors de mon court séjour au Canada pour la crise qui deux mois après éclata avec tant de violence. Déjà Papineau avait réussi à enlever au clergé l’instruction publique, et à la faire passer dans les mains de commissaires, nommés syndics. On jetait le désordre dans les lois, afin de paralyser toute l’action du gouvernement. Papineau se trouvait alors maître absolu de l’assemblée générale, et le corps législatif, trop faible pour résister , ou plutôt penché vers les nouvelles doctrines, ne lui opposait aucun obstacle. En effet , le gouvernement avait jusqu’alors négligé, par insouciance, de le composer d’hommes qui lui fussent dévoués ; il n’avait
rien fait pour conserver et augmenter l’influence de cette sorte de pairie, nommée par lui , et dont il aurait pu se servir comme d’une barrière pour arrêter les empiétements de l’autre chambre.
Les conséquences que ces fautes eurent pour le Canada appartiennent à l’histoire.