‹ Les États-Unis et la Havane; souvenirs d'un voyageurChapitre 11 sur 30 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Trajet de New-York à Philadelphie. — Mœurs des passagers.

J’arrive à une des parties de mon voyage dont le souvenir m’est le plus agréable, celle de mon séjour a Philadelphie. Au milieu des mœurs grossières de la plupart des Américains, cette ville hospitalière, cette Athènes du nouveau monde , forme comme une oasis dans le désert , par le caractère et l’instruction de ses habitants, et le ton de sa société.

Mais il fallait y arriver, et dans le petit trajet de New-York k Philadelphie, j’eus encore a éprouver une foule de ces désagréments auxquels le voyageur en Amérique ne peut se soustraire.

Parti de New-York le 19 au matin, j’arrivai k Philadelphie dans l’après-midi du même jour, après avoir fait une partie du trajet en

bateau à vapeur et l’autre moitié par le chemin de fer. Pendant les derniers 50 milles, on descend le Delaware, fleuve remarquable par son étendue et sa profondeur, r ais nullement par la beauté de ses bords , qui sont plats et n’offrent aucun charme.

Quoique la rudesse des classes inférieures semble diminuer à mesure qu’on avance vers le midi , cette différence n’était pas encore assez sensible pour que je pusse m’en apercevoir au ton de la compagnie des steam-boats et rail-roads , puisque d’ailleurs elle se compose en grande partie de voyageurs du Nord.

La palme du mauvais ton chez les Américains appartient, sans contredit, aux habitants du district connu sous le nom de la Nouvelle-Angleterre, et de l’État de New- York.

Les habitants des villes maritimes sont encore tant soit peu policés par leur contact avec les étrangers: mais c'est dans l’intérieur, a Albany, par exemple, que l’on rencontre les véritables matadors de la grossièreté.

J’en étais a tel point dégoûté après ma tournée dans le nord, que je renonçai de grand cœur a voiries autres merveilles de cette partie des États-Unis , telle que Boston , quoique le ton sucré des habitants de cette ville ne me permette pas de les placer dans la catégorie queje viens d’établir. Je sens que cette lacune m’expose fort à être sifflé en Amérique, à propos de cet ouvrage ; car les habitants de ce pays pardonnent tout , honnis le silence , préférant qu’on leur marche sur les pieds plutôt que de ne pas les regarder du tout.

Cependant il faut reconnaître qu’ils n’ont pas tort d’en vouloir au voyageur qui parcourt leur pays trop rapidement. On en gagne une meilleure opinion en faisant dans les villes un séjour prolongé, et même ce n’est que la que l’on peut justement l’apprécier; car l’étranger, que ni les circonstances ni ses relations n’auront mis en rapport avec la classe supérieure, ne pourra rapporter de la nation américaine que le dégoût inspiré par la rudesse des masses avec lesquelles il aura été forcé

de se trouver en contact, soit en voyageant soit en vivant dans les hôtels.

Les voyageurs qui attribuent à toute la nation américaine les défauts que je n’admets que dans la classe du peuple ont évidemment exagéré. Cette distinction est très-marquée, et elle se manifeste partout où l’aisance pousse les individus a s’affranchir de coutumes qui ne peuvent s’accorder avec une éducation plus soignée, et qui émanées de l’égalité républicaine doivent nécessairement s’effacer là oii cette idée s’affaiblit. Un esprit de caste, quoique caché, existe aujourd’hui chez les Américains, et il prend d’autant plus de force qu’il ne peut encore se faire jour.

La société de Philadelphie fournira les preuves de cette assertion; mais je reviens, pour le moment, aux mœurs, aux habitudes des masses, que l’on peut observer en voyageant.

On pourrait faire un ouvrage tout entier rien qu’à décrire les différentes attitudes que l’Américain donne à son corps, surtout à ses jambes; il est constamment embarrassé de

ses membres et occupé à leur procurer la position la plus commode quelque inconvenante qu’elle soit, et sans y mettre la moindre gêne, en quelque lieu qu’il se trouve.

Il restera donc couché pendant des heures entières au milieu de toute la compagnie, ou bien il s’établira sur un banc en appuyant les pieds contre le mur a un mètre au-dessus de sa tête. Mais ce n’est pas tout, à ces aimables habitudes ils joignent encore une certaine dose de qualités morales , non moins agréables : il faut mettre à la tête de toutes leur indiscrète et insupportable curiosité, surtout vis-à-vis l’étranger.

Ma moustache me désignait comme tel , car l’usage ne permet pas d’en porter dans ce pays de liberté ; aussi j’étais l’objet d’une attention particulière et d’une sollicitude très-flatteuse , dont je me serais passé bien volontiers. Il n’existe point de contrée où l’on soit assujetti à une gêne , à des observations aussi minutieuses qu’aux États-Unis. Quiconque ne se prête pas en esclave aux modes et coutumes

une fois établies , est perdu dans l’opinion ; la moindre déviation de la règle est considérée comme crime , censurée comme tel par les journaux qui en informent la nation entière. Prenez un dimanche quelques distractions, toussez ou mouchez-vous trop souvent pendant le sermon, et on vous fuira, on vous abhorrera plus que si vous aviez assassiné quelqu’un. Ils sont indulgents pour des crimes, mais jamais pour des fautes pareilles. Si , au contraire , vous vous assujettissez à ces devoirs extérieurs, tout le reste vous est permis.

Peu de temps avant mon arrivée , le bateau k vapeur Ilowe, de Charleston , avait péri avec un grand nombre de passagers , autant , k ce qu’on disait, par la mauvaise construction du bateau que par la faute du capitaine , qui était ivre; mais un cri général s’éleva aussitôt en sa faveur. Accuser un homme connu pour pieux, pour moral , et l’accuser d’avoir bu! Et quoi qu’en pussent dire quelques passagers qui, par miracle, furent sauvés avec lui, une telle imputation ne pouvait être qu’une pure ca-

lomnie : aussi échappa-t-il à toute responsabilité. Ce fut tout au plus si on lui conseilla d’être plus prudent a l’avenir, et les constructeurs du bateau , auxquels on donna le même avis, ne manquèrent pas d’en refaire un autre qui n’était pas meilleur.

Pour en revenir à la curiosité de nos Américains , elle se manifeste surtout par des questions continuelles, telles que : D’où venez-vous? — Où allez-vous? — Combien de temps passerez- vous ici? — Qui êtes-vous? — • Comment vous nommez-vous ? — Etes-vous marié ? ■ — Avez-vous des enfants ? — Pour quel objet êtes-vous venu? et autres demandes non moins indiscrètes; puis, le refrain est toujours l’inévitable : What do y ou think of our country? (Que pensez-vous de notre pays?)

Tout étranger récemment débarqué se prête à cette inquisition qu’il ne sait comment éviter; mais on apprend bientôt a y répondre et à les payer de la même monnaie , unique moyen de les faire taire. Il ne faut jamais perdre patience, mais le prendre sur un certain

ton , et s’efforcer, par des réponses ambiguës, d’exercer leurs qualités intellectuelles. Or, c’est le meilleur moyen de les obliger à se taire, car ils craindraient de fatiguer leur intelligence dans une conversation qui n’a pas pour but le money making (gagner de l’argent).

En descendant le Delaware sur le bateau a vapeur, j’eus l’honneur de fixer l’attention d’un de ces messieurs. Aussitôt que mon Américain m’eut reconnu pour étranger, il commença par se planter vis-à-vis de moi, en m’examinant de la tête aux pieds. A foreinger , no doubt , dit-il ( c’est un étranger, à coup sûr) ; but from, wliat country ? ( mais de quel pays ? ) Voicila grande question, et je la lui laisse à approfondir. Il continue son examen -, je change de place , il me suit. Je le fixe à mon tour pour lui faire entendre qu’il m’importune ; mais , tout au contraire , il n’attendait que cela pour s’approcher tout h fait et m’adresser la parole. Donnant donc à sa figure autant d’amabilité niaise que ses contours minces et pincés peuvent le permetre, il entre en conversation sans

autre préambule que de prononcer, en nasillant, le mot sir (monsieur); puis il ajoute : D’où venez-vous? — Je réponds du ton le plus bref: D’Europe. — Yes. î know — mais de quel pays? — Mais vous-même, monsieur, d’où êtes-vous? — Moi, je suis du Connecticut, je suis Américain. — Je n’en doute nullement, monsieur. — • Y es; mais qu’elle est votre patrie? c’est ce que je désirerais apprendre. — Parfaitement, monsieur; mais, permettez, ne seriez-vous pas dans le commerce? — Yes, sir, je suis négociant; mais je désirerais — — Ab ! vous êtes commerçant; les affaires vont-elles bien au Connecticut? — Pretty well , sir; mais enfin pourraisje...? — Combien de milles y a-t-il encore jusqu’à Philadelphie? « — L’Américain désespéré , se grattant la tête de toute sa force avec la main droite , soulevant un peu son chapeau de la gauche : Twelve miles , sir. Mais vous oubliez; je vous avais demandé — Charmé

d’avoir fait votre connaissance , monsieur. — Puis, lui tournant le dos avec beaucoup de po-

litesse : Pardon, monsieur, je vois là-bas un ami, » et je le plante l'a. Au même instant la foule des Américains tombe sur le malheureux inquisiteur. Comment se nomme le gentleman ? Qui est-il ? Où va-t-il ? Il porte des moustaches , est-il colonel ? Enfin , qui est-il ? L’Américain n° i , sortant de la stupéfaction où ma disparition l avait mise : Je ne le sais pas, mais je le saurai.

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