‹ Les États-Unis et la Havane; souvenirs d'un voyageurChapitre 9 sur 30 · LOS · texte numérisé non relu

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moitié autour de chaque jambe, en l’attachant au genou et au-dessus de la cheville du pied , ce qui leur donnait l’air de porter des pantalons. Par- dessus ce premier vêtement, elles ont un jupon d’étoffe bleue qui ne deseendquejusqu’auxgenoux. Enfin ellesajoutent a ce costume , tout à fait indien , la camisole en coton blanc ou a fleurs des Canadiennes , comme les paysannes les portaient en France il y a cent ans, et comme on en voit encore dans quelques provinces. Mais l’article le plus caractéristique de l’habillement des sqaws , c’est le blanket l, qui est aussi indispensable à la squaw indienne, quand elle sort de chez elle , que le voile et le manteau ( mahlirama ) le sont à la femme turque.

Le blanket n’est autre chose qu’une cou-

1 Tous les «ans, le gouvernement anglais fournit ces blankets gratis aux Indiens du Canada. Il cherche encore à se les attacher par d’autres cadeaux, comme des médailles pour leschefs, des armes, etc., afin de s’assurer de leur coopération en cas de guerre contre les Américains des États-Unis. Ceux-ci, de leur côté, autant que l’avarice le permet, s’efforcent de gagner les Indiens; mais, sauf quelques médailles à l’effigie du président, ces derniers n’en reçoivent ordinairement que de belles paroles.

verture de laine blanche ou noire de la qualité grossière de celles dont on couvre chez nous les chevaux dans les écuries. Mais les femmes indiennes savent se draper dans ces couvertures avec autant de coquetterie qu’une Américaine espagnole dans sa mantille. Elles ne s’en séparent donc qu’a regret, même dans leur chambre, et l’une de ces dames crut devoir la garder en dansant.

L’habillement des hommes est simple, mais il ne sied pas mal. Ils portent, pour la plupart, des culottes et de longues redingotes a capuchon, comme les Canadiens. La couleur en est généralement blanche avec des raies noires dans les coutures. Ils ont tous autour de la taille une ceinture en laine rouge ou bariolée de plusieurs couleurs. Leurs cheveux flottent en longues boucles autour de leur cou ; car ils ont abandonné la mode de leurs pères, qui se rasaient la tête en réservant la tresse pour le scalp. Les deux sexes portent pour toute chaussure des mocassins, sorte de bas en cuir de buffle ou de cerf, qui servent

en meme temps de bottines et que les squaws brodent en paille , ou ornent en perles avec un talent particulier.

Ces Indiens, dégénérés par leurs relations avec les Canadiens, puisqu’on n’attribue point a leurs squaws une vertu trop farouche , ne présentent point le type primitif indien dans sa pureté. Ils n’ont ni le nez aquilin , ni le teint cuivré des tribus sauvages; mais tous cependant ont conservé l’œil noir et si brillant de leur race , relevé obliquement vers les coins , et qui est à la fois si doux et si farouche ; tous ils ont cette chevelure épaisse qui ressemble à des crins d’un noir de jais , et des dents superbes. La couleur de la plupart d’entre eux était celle d’Européens , peu l’avaient cuivrée ou d’un jaune foncé.

Ces Indiens, si changés dans leur extérieur, ont adopté les mœurs plus douces de leurs voisins , mais en même temps leurs vices , surtout leur passion pour les liqueurs fortes , et ils se livrent sans réserve a ce honteux penchant. L’héritage de leurs pères , qu’ils ont le

plus fidèlement conservé, est une aversion profonde pour toute occupation sédentaire. Ils négligent l’agriculture, quoique le gouvernement anglais emploie tous les moyens pour les y encourager. Ils ne s’adonnent qu’à la chasse, qui, du reste, est très-lucrative, puisque en croire les récits que l’on me fît , ils recueillent parfois en trois mois assez de peaux de castor, de renard et d’ours pour en tirer jusqu’à 600 dollars ( près de 5,500 francs). Peu de temps avant mon arrivée , deux ours avaient été tués tout près du village, ils vivent aussi de la pêche, pour laquelle ils sont très-adroits.

L’occupation des squaws, outre îe ménage, est de broder des mocassins et des carnassières dont elles trouvent le débit. Ces Indiens vivent donc généralement dans l’aisance. Ils sont d’ailleurs très-adroits et savent fort bien se tirer d’affaire en toute circonstance.

Je dus admirer l’agilité qu’ils déployaient dans mon bal, ainsi que les grâces naturelles de quelques-unes de leurs squaws.

Le bal allait son train : entre chaque danse, l’hôte rayonnant de satisfaction, et formant peut-être encore d’autres plans sur ma prédilection pour ces sauvages, présentait a la compagnie des rafraîchissements qui consistaient en un soi-disant vin pour les dames et en brandij (eau-de-vie) pour les hommes. J’avais le bonheur d’offrir moi-même des bonbons , c'est-à-dire du pain d’épice , et mon hôte , m’aidant à fibre les honneurs, en distribuait aussi de son côté, à pleines mains, à droite et à gauche.

L’affaire m’amusait d’abord, et le village de Laurette commençait à avoir pour moi quelque intérêt, si bientôt je n’eusse pu dire non que j’avais compté sans l’hôte , mais plutôt que mon hôte avait compté sans calculer les effets que certaines coutumes , reste de l’ancien état sauvage de mes invités, devaient produire sur mon odorat dans ce petit salon.

Mon hôte qui désirait varier les divertissements, engagea messieurs les Hurons à exécuter une de leurs anciennes danses de guerre.

Ils se tirent prier assez longtemps avant d’y consentir. J’ai remarqué, tant en cette occasion que plus tard chez les insulaires des îles Sandwich ( Hawaii ) que le sauvage possède un certain tact , un amour-propre qui lui rend pénible de se voir rappeler à ses anciennes coutumes, du moment qu’il s’est prêté à celles de la civilisation.

L’hôte vainquit enfin leur résistance, et les fit consentir à me régaler d’une danse guerrière à la Huronne. Ils se placèrent à cet effet en ligne , l’un derrière l’autre , et commencèrent à marcher lentement en traînant les pieds , comme pour ne pas faire de bruit et rester inaperçus. Mais ce mouvement devint de plus en plus accéléré, et, continuant leur marche avec vitesse, ils faisaient de temps en temps, et tous à la fois, un demi-tour pour marcher à reculons , sans cependant sortir de la ligne. Plus leur marche gagnait de vitesse, plus ils y mettaient de mouvement, et ils finirent par taper des pieds sur le plancher. Le chant guttural dont ils accompagnaient

leur danse, avait été débité jusqu’alors d’une voix basse et lente; mais quand leur danse eut atteint ce degré de vivacité , le chant se changea en cris furieux et en véritables hurlements ; en meme temps ils imitaient les cris et les rugissements d’animaux sauvages avec une telle perfection, que ces sons avaient quelque chose d’horrible et d’effrayant , et que c’est a peine si l’on pouvait croire qu’ils sortissent d’un gosier humain. Quand la danse eut atteint ce point, les femmes s’y mêlèrent, et plus elle continuait et plus on voyait se développer la férocité de leur nature première. Grâce à cette danse, je pouvais me représenter ces hommes dans l’état sauvage, au milieu du carnage , enlevant les chevelures de leurs ennemis ; en voyant ces femmes changées en furies , je me rappelais leurs cruautés envers le malheureux prisonnier qu’elles se plaisaient à martyriser.

Mes aimables convives avaient commencé la danse guerrière par complaisance ; mais, une fois en train , ils n’en démordaient plus.

La maison s’ébranlait sous leurs trépignements , la poussière de plusieurs mois nous enveloppait, de sorte qu’on n’y voyait plus. Les hurlements et les cris devenaient de plus en plus déchirants , et le pire , c’est qu’au milieu de cette danse huronne, la vue et l’ouïe étaient encore moins blessés que l’odorat.

C’était à n’y plus tenir et à être guéri pour jamais de mon indiomanie, si on veut me passer cette expression.

J’appelai mon hôte, qui ne s’attendait pas à un aussi prompt départ, et je lui soldai mon compte 3 je lis atteler, et, partant sans dire adieu a mes chers convives qui continuaient leur train d’enfer , je m’élançai dans une petite calèche tout ouverte et exposée a la pluie qui tombait par torrents , pour faire mes huit milles par les chemins les plus horribles , au milieu de la nuit la plus sombre. J’arrivai trempé jusqu’aux os dans mon hôtel a Québec , où l’on commençait a devenir inquiet de mon absence prolongée. Je me cou-

chai fort satisfait d’avoir donné un balhuron, mais encore plus de m’en être échappé. Du reste , je n’avais pas a me plaindre de la dépense.

Tout le bal ne revenait qu’a seize shillings Halifax courant , à peu près dix sept francs cinquante centimes. En voici le détail

Pour le local (casino) shilling. 5

L’orchestre ( deux sauvages). . . » 5

Rafraîchissements (vin et brandy). » 5

Les bonbons (pain d’épice). ... » i

En tout » 16

J’avais assez des sauvages, et le dégoût qu’ils m’avaient inspiré fut encore bien augmenté par une autre tribu errante, que je vis de l’autre coté du fleuve. C’étaient des Micmacs de la Nouvelle-Ecosse, qui ne vivent que de la chasse de l’ours , et qui étaient les êtres les plus misérables que j’eusse jamais rencontrés. Ils étaient accroupis dans leurs wigwams en écorce d’arbre , autour d’un petit feu qui remplissait leur trou de fumée, et à la chaleur duquel ils faisaient bouillir une sorte de

baies rouges. Malgré leur abrutissement, leurs canots d’écorce d’arbre étaient construits avec autant de précision que de netteté.

Les Murons furent les premiers sauvages que je vis en Amérique. 11 n’y avait pas encore un an que j’avais quitté l’Orient. Je fus frappé de l’analogie qui existe entre ces sauvages , quoique dégénérés , et les Arabes , dans leur physionomie , leur voix et leur caractère : c’est le même œil fendu en amande , relevé vers les coins , plein de vivacité et d’éclat, et toujours en mouvement; la même conformation de la bouche, la même figure allongée. On retrouve chez les uns et les autres le même chant guttural et monotone, enfin la même véhémence, une fois qu’ils sont sortis de l’apathie qui est leur état habituel.

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