ACTE SECOND
Je suis dans le salon du bateau , assis près de la table, un livre à la main. Mon Américain n° 1 descend, escorté d’un ami. Ils se placent vis-à-vis de moi et déploient sur la table une carte d’Europe. Silence pendant un quart d’heure , ils sont occupés en apparence à examiner la carte , mais en réalité à m’observer. Enfin , après avoir exécuté en aparté le beau duo de Spontini, dans la Vestale,
0 toi, de mes périls le compagnon fidèle.
Dans mes hardis projets prête-moi ton secours ;
ils prennent courage , et l’Américain n° 1 s’é-
.crie : Shocking State in Italy. — L’ami : Y es , shocking indeed. — Iis me regardent tous les deux. Je lis. Ils remettent le nez sur la carte; autre quart d’heure. L’Américain n° 1, rompant de nouveau le silence : Queer matters in Hannover. — L’ami : Y es , very queer. Coup d’œil scrutateur! Je tourne ma page. Cinq minutes s’écoulent. L’Américain n° 1 élève la voix : Dreadful voaren Poland ! — - ¥es dreadful indeed, répond son écho; puis, prenant tout d’un coup un clan , et m’adressant la parole avec dignité : Hâve you been in this war, sir-? (Avez-vous combattu dans cette guerre, monsieur?)— Je lève la tête de dessus mon livre. Je les regarde. Leurs yeux sont fixés sur moi avec une anxiété inexprimable. Je tousse. Us se jettent un coup d’œil d’intelligence —
J’ouvre la bouche Leurs yeux brillent de
bonheur. Je profère enfin d’un ton lent et lugubre : « Noo! » Je me lève et je ferme mon livre. Ils restent la bouche béante, ils sont atterrés. Voir déjouer ainsi des manœuvres si bien concertées !
Enfin me voila débarrassé de ces deux importuns. Je me crois délivré , mais je tombe de Charybde eu Scylla. Je suis pris dans les filets d’un autre curieux qui les tend avec plus d’adresse, qui m’accoste poliment, ne me fait aucune question , me comble de prévenances, résiste a tous les efforts que je fais pendant le reste de la journée pour me débarrasser de lui , et le tout afin de m’obliger lorsque , le soir , avant de quitter le bateau, il m’offrira ses services et sa carte, à lui rendre la mienne , et a lui livrer ainsi mon nom et celui de mon pays. Ce but atteint, c’est lui à son tour qui me laissera là, si mon titre ou mon nom ne sonnent pas a ses oreilles d’une manière assez aristocratique.
Abandonnant le chapitre de ces petits travers des Américains , qu’ils compensent par d’autres qualités, je ne citerai plus que le trait de leur célèbre compatriote Franklin, qu’ils racontent eux-mêmes en convenant de leur indiscrétion naturelle. Franklin avait l’habitude de s’attacher sur le dos et de mettre à
son chapeau des cartes contenant son nom, sa qualité et sa demeure , afin de s’éviter la peine de répondre aux questions qu’on lui adressait a ce sujet.
Au reste, il finit pardonner aux Américains tous ces défauts, plus désagréables que nuisibles, en considération de leur complaisance pour les étrangers , et des soins qu’il prennent d’éviter toute insulte a leur égard, au moins tout ce qu’ils considèrent comme tel; car s’ils manquent aux convenances , c’est qu’ils ne les comprennent pas.
OOOOOOOOOOOOOOOOCOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOC-O