‹ Les États-Unis et la Havane; souvenirs d'un voyageurChapitre 13 sur 30 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Philadelphie.

J’employai mon séjour a Philadelphie a visiter les institutions publiques qui distinguent cette belle capitale de la Pensylvanie, et a jouir des agréments de la société que l’on y rencontre et qui a , sur toutes celles des autres villes de l’Union, une supériorité incontestable. Grâce a mon digne ami, M. John Vaughan, j’eus toutes les facilités désirables pour examiner les institutions, tant littéraires que philanthropiques , de Philadelphie , qui sont autant de témoignages du goût pour les sciences que Franklin établit dans cette ville et des sentiments de bienfaisance que Penn a légués a ses disciples.

Je dus l’avantage de pouvoir observer les mœurs de la bonne société de cette ville aux

recommandations d’un personnage illustre, qui, durant vingt années d’exil passées en Amérique, comme simple particulier, a su

conquérir l’amour et le respect que déjà il avait acquis en Europe dans les plus hautes dignités , et qui ne peuvent manquer de l’accompagner en quelque lieu qu’il se trouve.

Parmi les établissements de la plus grande importance que renferme Philadelphie , il faut placer en première ligne le Penitentianj et l’Institut des aveugles. Le premier de ces deux établissements se distingue par un caractère spécial , en ce qu’il tire son origine des conceptions saines et exemptes de préjugés d’un peuple nouveau , qui a su rejeter cette idée , digne reste des temps barbares , de s’attacher seulement à la punition du crime pour y substituer la pensée civilisatrice qui tend à amender le coupable, à le rendre inoffensif pour la société , en évitant de le perdre à jamais par la flétrissure.

L’Institut des aveugles, au contraire, n’est que l’imitation des établissements du meme genre qui existent en Europe; il est donc inutile d’en faire une description minutieuse, puisqu’elle ne serait qu’une répétition de ce que

l’on connaît déjà. Disons, cependant, qu’un intérêt tout particulier se rattache à l’Institut des aveugles de Philadelphie, par la manière généreuse dont il a été créé, par l’énergie et la persévérance avec lesquelles l’œuvre une fois conçue a été mise à exécution.

Contrairement a leurs frères du Nord, qui ne déploient d’énergie et de persévérance que pour le gain ou l’ambition , les habitants de la Pensylvanie ont dirigé tous leurs efforts vers le bien-être de l’humanité. Cinq ans avant mon arrivée à Philadelphie il n’existait dans cette ville aucun asile pour l’enfant aveugle , lorsqu’un Silésien , M. Friedlænder, ancien instituteur des neveux de S. A. le prince de Bade , offrit de créer un établissement de ce genre. On lui confia d’abord quelques élèves pour un essai qui obtint une réussite complète ; quelques hommes bienfaisants se réunirent alors, et parvinrent a rassembler entre eux la somme de quinze cents dollars (8,250 francs), avec lesquels on commença par louer un appartement, qui se

réduisait presque a une seule pièce , pour y établir M. Friedlænder et ses élèves. En 1837, après cinq années d’exercice seulement, je trouvais l’Institut des aveugles organisé dans un édifice magnifique, et doté de 150 a “200,000 dollars (plus d’un million de francs).

Honneur a l’humanité et à la générosité des habitants de Philadelphie ! honneur et regrets à l’homme qui créa cette bienfaisante institution avec une ardeur sublime, et qui la continua avec un dévouement infatigable ! Il succomba victime de son zèle. Friedlænder n’est plus; mais son œuvre pieuse subsistera tant que Philadelphie restera debout. Dans cet établissement, les aveugles sont rendus à la société, à la vie ; mais ceux d’entre eux qui passèrent des années avec cet homme si doux, si aimable, qui les traitait, qui les aimait comme ses enfants, dont le seul bonheur était leur bien-être , dont l’unique jouissance était d’entendre leurs chants, ceux-là n’oublieront jamais leur bienfaiteur, et le nom de cet homme vertueux restera à jamais gravé dans

leur souvenir, comme dans celui de son compatriote qui lui consacre ce peu de lignes , hommage simple mais venant du cœur.

Je ne manquai pas de visiter le Penitentiary, établissement qui a donné lieu a tant de controverses , mais dont le mérite se résume dans le fait que le criminel en sort corrigé , puisqu’on ne connaît point d’exemple que celui , qui en est une fois sorti , y ait été ramené pour un nouveau crime.

Le principe de cet établissement repose sur le solitary confinement (la réclusion solitaire), chaque prisonnier étant séparé des autres et seul dans sa cellule, dont il ne sort plus que le jour de l’expiration de sa peine , qui peut varier de une a douze années de détention. Jusqu’à ce moment , il lui est rigoureusement interdit de communiquer avec qui que ce soit , pas plus avec les autres détenus qu’avec les étrangers qui visitent l’établissement, à moins que ces derniers ne soient munis d’une permission spéciale du directeur, laquelle est très-difficile à obte-

nir. Le prisonnier est donc tout à fait solitaire : il n’a d’autre distraction que celle que son travail lui fournit et qui peut seul lui faire supporter ce terrible isolement. Il devient laborieux par désespoir, par nécessité, pour oublier les tourments de sa réclusion. De cette nécessité résulte l’habitude, le besoin du travail , qui devient tel , que l’on ne connaît dans la pri$on d’autre punition pour des fautes disciplinaires, que de priver les prisonniers, pour un ou plusieurs jours, selon la gravité du fait, de la consolation que le travail leur procure.

Quelques détails succincts sur la construction et l’organisation intérieure de la prison, donneront une idée précise de ce système.

Au milieu d’une cour spacieuse, entourée d’une très-haute muraille, se trouve le batiment, composé d’une rotonde, d’où sept corridors très-longs partent du centre comme autant de rayons. Trois de ces corridors ont un étage supérieur, et les uns et les autres contiennent les cellules des prisonniers, qui y

sont rangées symétriquement chacune avec sa porte en fer s’ouvrant en dehors 5 de sorte qu’un gardien placé au milieu de la salle suffit pour veiller sur tous les corridors du rez-de-chaussée, qu’il parcourt de l’œil en quelques secondes. La cellule où chaque prisonnier est renfermé occupe un espace de huit pieds de large sur douze d’élévation 5 elle ne reçoit le jour que par une fenêtre très-étroite placée en haut.

La chaleur y est amenée en hiver au moyen de tuyaux en métal chauffés avec de l’eau chaude; d’autres tuyaux sont tenus propres par l’eau que l’on y fait passer tous les jours. Un enclos deux fois aussi long que la cellule et entouré d’une haute muraille se trouve joint à chacune des cellules du rez-de-chaussée, afin que le prisonnier puisse y prendre l’air pendant une heure chaque jour. Il sort et rentre a cet effet de sa cellule par une petite trappe placée vis-à-vis de la porte, et qui s’élève et redescend à S’aide d’un mécanisme extérieur. Le prisonnier ne peut pas plus être vu dans

cet enclos que dans sa cellule même, excepté par le gardien placé au sommet de la rotonde pour surveiller les prisonniers, qui doivent tous a la même heure passer dans l’enclos où chacun d’eux reste isolé. Les femmes qui occupent l’étage supérieur, ne pouvant avoir l’avantage de ces petits enclos, ont en échange deux cellules chacune.

La nourriture est introduite dans les cellules par une ouverture fermant à clef et pratiquée dans la porte. Les prisonniers la reçoivent trois fois par jour : en hiver, à sept heures du malin, à midi et à cinq heures du soir ; en été , a six heures , a midi et a sept heures du soir. Leur déjeuner se compose de coco (boisson faite avec du cacao) et de pain. A midi, ils ont du bouillon, trois quarts de livre de viande et des pommes de terre. Le soir, une bouillie de maïs et de la mélasse.

Le nombre des cellules est de cinq cent quatre-vingt-six, pouvant contenir un nombre égal de prisonniers , qui n’ont , pour surveillants, que douze gardiens sans armes. Le

travail des prisonniers consiste en tisseranderieouen cordonnerie, et ils y sont instruits, dans les commencements, par les gardiens, qui, du reste, ont la consigne d’éviter, autant que possible, toute conversation avec eux. On fabrique chaque semaine , dans la prison , jusqu’à cinq cents paires de bottes et de souliers. Le revenu que l’on en tire est destiné à subvenir aux frais de l’établissement , et les prisonniers n’en reçoivent absolument rien , même lors de leur sortie. On m’assura que l’économie de ces penitentiary est si bien réglée , que celui de Baltimore rapporte , tous frais déduits , une somme considérable au trésor de l’État.

Tous les dimanches et les jours de fête , on ouvre les portes des cellules pendant les sermons, qui se disent avant et après midi. Le prisonnier reste derrière sa porte entr’ouverte , de sorte qu’il peut entendre le prédicateur placé au bout du corridor; mais il ne peut pas plus le voir qu’il n’en est vu lui même. Tout est combiné de manière a ce

que le détenu ne puisse être connu de personne. Aussitôt que la sentence qui le condamne a été prononcée, on le conduit au penitentiary dans une voiture fermée de tous côtés. Avant de le faire descendre , on lui couvre la tête d’un mouchoir noir, et deux hommes , le tenant sous les bras , le mènent jusqu’à sa cellule , de sorte qu’on ne peut le connaître, et que lui-même n’a aucune idée du local où il se trouve. Il est reconduit de la même manière lors de sa sortie , et il quitte la prison sûr de n’avoir été vu que par le gardien , et que personne , excepté le directeur, ne sait son nom ; car lui-même ne connaît pas ceux des autres détenus.

Excepté deux prisonniers nègres employés à porter le bois et à nettoyer la prison , je ne pus en apercevoir aucun , et on ne me fit voir que des cellules qui étaient vides.

Malgré le but excellent du penitentiary , toutes ces précautions rappelleraient un peu, par leurs formes, celles de l’inquisition, si l’on ne songeait au résultat que l’on s’est pro-

posé, et que l’on obtient par ce moyen mieux que par tout autre système adopté de nos jours.

Je ne fus pas également satisfait de la maison de refuge, home of refuge, où l’on garde les jeunes gens qui se sont rendus coupables de quelque faute, ou qui y sont détenus pour cause de vagabondage ou de mendicité. Quelque utile que soit cet établissement, il me parut tenu sur un pied trop sévère.

On n’y place que les garçons au-dessous de vingt et un ans, et les tilles au-dessous de dix-huit. Ils sont détenus dans cette maison tant qu’ils ne paraissent point s’être corrigés. Mais , quels que soient les motifs de leur emprisonnement, ils sont tous élargis au moment où ils atteignent l’âge que j’ai indiqué. Ils sont obligés d’assister a l’école , où ils apprennent à lire , à écrire et à compter. On les instruit â faire des ouvrages à la main , comme à tresser des chaises de paille , a relier des livres, etc.; de manière que, quand ils sortent, ils savent un métier. Les filles, qui oc-

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cupent un local tout à fait isolé de celui où sont renfermés les garçons , apprennent dans le même but à laver, a coudre , et les autres ouvrages de leur sexe. Chaque détenu est renfermé le soir dans une cellule placée le long d’un corridor. Celles des garçons contiennent pour tout ameublement un lit ; elles sont humides et malsaines , et la mauvaise mine des jeunes gens détenus dans cette maison , ne prévient pas en faveur du traitement qu’ils y reçoivent. Les cellules des tilles sont moins tristes et mieux meublées.

Parmi les établissements piiblics de Philadelphie , la Monnaie mérite encore une attention particulière , non-seulement par son excellente organisation et l’ordre qui y règne , mais parce que le travail s’y fait a l’aide de la vapeur; ce qui procure l’avantage d’une exécution plus prompte et plus égale , et offre en outre plus de sécurité , en réduisant la main d’œuvre a un petit nombre d’ouvriers, point si important dans un établissement. où le contrôle devient d’autant plus

facile que le nombre des employés est moindre. Une seule personne suffit pour exécuter, à l’aide de la vapeur, et avec une célérité bien supérieure , le travail que pourraient à peine faire quatre ouvriers à l’aide du balancier.

Un seul ouvrier frappa en ma présence cinquante demi-dollars dans une minute, etmême, quand le temps presse, il peut en frapper jusqu’à soixante; c’est du reste un cas que l’état financier du pays ne rend guère fréquent. On m’assura que le même individu avait frappé le jour précédent 28,000 demi-dollars , destinés probablement à aller payer en Angleterre des rails de chemins de fer, car on ne voit pas d’argent aux Etats-Unis. Il existe encore une autre amélioration dans la machine monétaire de Philadelphie, c’est qu’on y a remédié au danger que les ouvriers courent , dans les autres ateliers , d’avoir les doigts écrasés; en effet, les pièces de métal ne sont point mises sous le balancier avec la main , mais elles se placent sous la frappe et

s’en retirent d’elles-mêmes au moyen d’un mécanisme fort simple. L’ouvrier employé a cette besogne , n’a qu’à introduire un nombre de pièces, destinées à être frappées, dans un tube rond , placé perpendiculairement ; les pièces descendent par leur propre poids , et celle qui se trouve la dernière est saisie, à l’orifice du tube , par des tenailles plates, de l’épaisseur de la monnaie, qui la placent sous le coin, et la repoussent en la remplaçant par une autre pièce, aussitôt que celle-là est frappée.

Cet établissement est principalement organisé d’après ceux de Londres et de Dresde , et le Br Patterson , qui en est le directeur , homme aussi distingué par son instruction que par son affabilité , m’assura qu’une de ces frappes à vapeur n’excède point le prix d’un balancier ordinaire. On peut juger par cette courte description de la Monnaie de Philadelphie , de la perfection qui règne dans les autres établissements mécaniques de cette ville.

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