CHAPITRE X
Mœurs de la société à Philadelphie.
Avant de m’occuper des mœurs de la société de Philadelphie en général, je m’arrêterai au monde savant, qui distingue surtout cette ville des autres villes de l’Union.
Philadelphie est le seul lieu où l’on retrouve encore des hommes sortis de l’école de Washington et de Franklin, où l’idée du lucre n’absorbe pas toutes les facultés. Les sciences , qui ne se traitent dans les autres villes qu’autant qu’elles ont un but commercial ou technique, sont cultivées a Philadelphie pour elles-mêmes et dans un but d’intelligence.
La Société philosophique de celte ville est avantageusement connue parmi les institutions de ce genre ; elle tire son plus grand lustre du célèbre philologue français du Ponceau, qui en est président. Parmi scs
membres les plus distingués, il faut compter John Vaughan, et Tanner, l’éditeur des meilleurs atlas américains. John Vaughan , consul général du Brésil à Philadelphie, est l’âme de ces réunions savantes 5 c’est un de ces hommes rares cpii entraînent par leur propre enthousiasme â l’amour de l’étude ; qui , éloignés de toute idée d’ambition et d’égoïsme, ne rqettent leur gloire qu’a conduire les autres sur le chemin de la science. Conservateur delà principale bibliothèque de Philadelphie, il a donné une preuve de son goût épuré par le choix des ouvrages qu’il y a réunis. Ses connaissances distinguées et variées le rendent plus propre que personne à guider ceux qui viennent puiser aux sources qu’il a su établir. Je garderai à jamais le souvenir des précieux moments que j’ai passés avec lui, quand, m’aidant a tracer le plan de mon voyage dans le Mexique, il m indiquait tout ce que je pouvais consulter sur les antiquités de ce pays. Souvent aussi il me montrait les souvenirs historiques rassemblés dans sa bibliothèque. Le
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portrait de William Penn , dans sa jeunesse, sous un costume de guerrier ; ses autographes, ceux de Washington et de Franklin ; le projet du célèbre acte d’indépendance de l’Amérique, tracé et corrigé de la main de Jefferson. Quelle satisfaction pour moi que d’admirer ces monuments historiques, et de jouir en même temps des explications et des remarques de deux hommes comme Vaughan et du Ponceau! Contemporains des personnages célèbres dont ils me parlaient, ils savaient les représenter avec tout l’enthousiasme dû au héros d’une grande nation, a son législateur, au savant dont le génie sut dérober à la nature ses plus profonds secrets pour les faire tourner au profit de l’humanité , et ils mêlaient en même temps , avec un charme inexprimable , à l’histoire de l’homme public , les détails de sa vie privée.
Vaughan porte un culte particulier a Franklin, qu’il avait accompagné a Paris. C’est avec vénération qu’il conserve le fauteuil et d’autres souvenirs de ce grand homme.
Tout étranger qui a visité Philadelphie , et qui , comme moi , a eu le bonheur d’être recommandé à Vaughan et d’avoir pour guide cet excellent homme dans celte ville si pleine d’intérêt , unira ses vœux avec les miens pour souhaiter que ce savant modeste et vertueux, qui jouit , à si juste titre, de l’estime générale, puisse être encore longtemps conservé aux sciences et à ses amis ' .
Je ne dois pas oublier une association formée par plusieurs membres de la Société philosophique, sous le nom de Wistar association, et qui a pour but de passer ensemble une soirée agréable une fois par semaine; les membres se réunissent alternativement chez l’un d’entre eux le jour désigné. Les réunions commencent en octobre et cessent en avril. On se rassemble a huit heures du soir, et on se sépare sur les onze heures.
1 Au moment de mettre mon ouvrage sous presse, j’apprends que Philadelphie vient de perdre cet homme vénérable. Je n’ai donc plus la satisfaction de penser que ce court témoignage de ma reconnaissance et de mon attachement tombera entre ses mains; mais il en sera considéré comme d’autant plus impartial.
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On y sert, vers dix heures, un souper copieux qui, d’après les règlements de la société, ne peut consister qu’en viandes froides, en salaisons , et en vins, et dont le thé, le café, la pâtisserie et les glaces sont exclus. 11 est également interdit de servir aucun rafraîchissement avant le souper. Le membre chez lequel se tient la réunion , a le droit exclusif d’inviter vingt habitants de la ville ( citizens ). Les autres membres peuvent y présenter tels étrangers qu’il leur plaira, mais personne qui soit fixé à Philadelphie.
Je trouvai le ton de cette réunion agréable, la conversation vive , assez instructive , et exemple de cet air de roideur et de contrainte qui règne généralement dans la société américaine , même dans celle de Philadelphie , malgré sa supériorité. J’attribue la cause de cet esprit cordial à quelques hommes aimables et distingués qui se trouvent à la tête de cette association , tels que du Ponceau, Vaughan , D‘ Patterson, Moncure Robinson, Cane, Tyson, Chapman. Ces agréa-
blés réunions doivent leur nom au D‘ Wistar, qui en fut le fondateur.
Je ne crois pas qu’il existe aucune ville dans l’Union d’un esprit aussi social que Philadelphie. S’il n’y a que peu de voyageurs qui aient fait cette remarque , c’est qu’ils avaient négligé de se munir des recommandations nécessaires pour être admis dans la bonne société, et que la facilité avec laquelle les connaissances se font généralement dans les Etats-Unis leur avaient fait regarder cette précaution comme inutile. Mais c’est cet abus même qui a rendu l’admission aux cercles de ce que je nommerai l’aristocratie de Philadelphie, si difficile; nouvelle preuve de la maxime que les extrêmes se touchent.
Il n’est pas d’usage d’inviter au dîner qui a lieu dans la journée; toutes les réunions se font le soir, tant pour prendre le thé en petit comité , que pour assister à des soirées qui , d’après l’usage établi , finissent par des soupers.
La société dont je parle étant principale-
ment composée d’avocats, d’hommes employés dans l’Etat , de négociants , d’officiers supérieurs de la marine , enfin de personnes qui la plupart sont occupées durant la journée , et non de propriétaires ou de rentiers, il ne reste que la soirée pour les réunions particulières, le dimanche étant entièrement consacré à des exercices pieux , comme dans tous les pays où domine le rite anglican.
Je m’arrête volontiers aux mœurs de Philadelphie, autant parce que je crois quelles donnent l’idée la plus juste de la classe supérieure des Etats-Unis , que parce que , suivant moi , les coutumes que je décris sont sur leur déclin , et que l’on n’en parlera bientôt plus que, comme chez nous, des manières du bon vieux temps. Le désir d’imiter les usages, et surtout le luxe européen , se montre en tout, et se manifestera bientôt par divers changements. On ne tardera pas a déplacer les heures des repas ; on regardera comme trop bourgeois l’usage suivi a cet égard jusqu’à présent , on voudra faire comme en Eu-
rope, et établir ainsi une séparation inoffensive entre les classes riches et les classes inférieures. Les distinctions de rangs ont en Amérique leurs partisans aussi zélés que dans l’ancien monde , et la différence consiste uniquement en ce qu’ils doivent tenir cette tendance cachée. De même qu’en Angleterre, les Américains, et surtout les négociants, mettent le plus grand soin à séparer leurs demeures de leurs bureaux : les comptoirs , les magasins ont leur place assignée près de la rivière; leur habitation en est le plus loin possible.
C’est surtout chez le beau sexe que cette tendance se manifeste presque ouvertement; car les dames de Philadelphie émettent des opinions antirépublicaines avec autant de franchise que leurs maris prennent de soins pour les dissimuler. L’idée que la fortune et la position sociale ne leur donnent aucune prérogative leur est insupportable. Elles emploient donc toute leur sollicitude , toute leur adresse a se séparer, autant que possible , des classes inférieures et a en éviter le contact.
Pendant que le mari , quelque élevé que soit le poste qu’il occupe , surtout s’il est dans la législature , se trouve obligé de donner des poignées de main a tout savetier, a tout fermier qui dispose d’un vote , sa femme évitera avec soin toute personne dont la condition lui paraîtra inférieure à la sienne.
Je trouvai dans les soirées que je fréquentai a Philadelphie, comme conséquence de cette distinction , une société composée en majorité de personnes bien élevées, et je dus attribuer la diffé rence de leurs manières avec les nôtres , uniquement à des causes locales, a la diversité des mœurs et coutumes de chaque pays , et non a un manque de tact ou de sentiment des convenances.
Ce qui frappe surtout l’étranger, c’est la place que les femmes occupent dans la société américaine , le respect , la déférence dont elles sont l’objet. L’Anglais prodigue aux dames une sorte de considération , mais qui n’est qu’apparente , et qui a plutôt pour but de masquer son insouciance pour le charme de leur société. 11
y renonce volontiers, pour ne pas être privé des plaisirs bruyants où elles pourraient le gêner.
Ces marques de déférence, qui ne sont que de forme chez les Anglais , deviennent une affaire sérieuse chez les Américains 5 elles se changent en un respect illimité et en une soumission sans bornes , de sorte que les femmes jouissent en Amérique du bonheur de posséder, sinon des adorateurs chevaleresques, du moins de très-humbles serviteurs.
Ladies..., a ce mot magique qui annonce leur approche , comme celle de souverains , tout homme se lève soit a table , soit au spectacle, avec les signes du plus profond respect. En tout lieu on doit leur céder les premières et les meilleures places , devoir désolant , mais impérieux pour ce pauvre Américain , si heureux quand il a une fois réussi à placer son corps et ses jambes dans le repos le plus complet. AU for Ladies (tout pour les dames)! s’écriait un vieux Américain , ivre et en lambeaux , faisant le Ganymède d’une vieille
sorcière à laquelle il offrait un verre de gin.
Les prérogatives des femmes se retrouvent dans les transactions civiles autant que dans les rapports sociaux. Mais pour jouir de tous ces droits, les femmes en Amérique n’en sont pas moins assujetties à une contrainte qui, nulle part ailleurs, n’est poussée aussi loin. Elles doivent veiller sur leur conduite, du moins en apparence , avec le plus grand soin , puisque chaque personne est la le gardien de la vertu de l’autre.
Les dames de Philadelphie sont d’une beauté rare; je n’ai jamais vu en d’autres lieux tant de belles ligures réunies. Elles n’y brillent pas seulement par leurs charmes personnels , mais elles sont encore aimables et spirituelles. Cependant, toutes ces qualités sont perdues pour la société , puisque la contrainte , à laquelle elles sont assujetties , les oblige a y paraître froides et guindées , h cacher le plus grand attrait de leur sexe, les grâces. Malheur â celle que la nature en a douée. L’amabilité, l’enjouement en société expose à la
perte de la réputation sous le régime puritain , et des manières libres, aisées, ne s’accorderaient point avec ce qu’ils croientune conduite aristocratique ; elles conviendraient mal à une morgue , qui ne sait opposer d’autre barrière aux prétentions des classes inférieures, que la roideur et un ton glacial. Je m’entretenais un soir dans un cercle avec une dame : sa conversation était libre, aisée , engageante sans pruderie ni affectation , et elle y mettait l’abandon , mais la réserve de la bonne compagnie du continent de l’Europe , où elle avait passé plusieurs années. — Quelle femme aimable! dis-je , en m’adressant a mon voisin , après l’avoir quittée ! — Oui , fut sa réponse ; mais. . . , enfin... , l’on dit... , l’on croit, il paraît... — Qui donc , après cela , voudrait être aimable dans un tel pays ! La coutume usitée en Angleterre , mais observée ici avec encore plus de rigueur, de ne pouvoir adresser en société la parole a aucune dame ou demoiselle qu’on ne lui ait été présenté dans toutes les formes, est des plus gênantes. Et même, après avoir
été présenté en règle, l’étranger n’ose encore, cette première fois, s’entretenir avec la dame que peu de moments ; il est toujours observé , et une conversation soutenue entraînerait de suite des chuchotements. Plus une dame est belle et aimable , et plus elle est en butte aux observations , ce qui ôte tout le charme de leur société et les rend froides, ou plutôt embarrassées. .
En Europe, si l’on est présenté aune dame, ou placé près d’elle, dans toute réunion où le ton de la maison est une garantie que Ton n’y rencontrera que des personnes convenables, c’est elle qui fera les frais de la conversation , qui mettra l’étranger a son aise. Combien de questions générales la dame ne peut-elle pas lui adresser, sur son arrivée, le séjour qu’il veut faire, et tant d’autres qui sont également sans conséquences; tandis que l’étranger ne peut se borner qu’a des réponses, de crainte d’imiter ce jeune imbécile qui, sur la recommandation de son père de demander à tout le monde des nouvelles de leurs enfants,
lit cette question à certain abbé. Mais ce n’est pas ici qu’un étranger pourra trouver cette facilité ; la dame restera roide , et , quelques moyens qu’elle possède , muette comme une statue , attendant que l’étranger entre en matière , peut-être même qu’il lui adresse un compliment à l’américaine : malheur à lui s’il en sait en trouver. Enfin la conversation reste languissante , et souvent c’est au moment où elle commence a s’animer , qu’il faut l’interrompre.
Les dames de Philadelphie sont toujours habillées avec le plus grand luxe , soit pour paraître dans les soirées, soit même pour rester chez elles. La soie, les étoffes les plus riches forment leur toilette de tous les jours , même dans les classes d’une fortune médiocre.
Quant aux dames riches, elles étalent le plus grand luxe, surtout dans leurs costumes de soirée; elles se font un point d’honneur de suivre exactement les modes de Paris. Elles ne portent que rarement des joyaux, mais elles mettent des Heurs en profusion.
Les hommes conservent en société la simplicité républicaine. Ils ont l’habitude de déposer leurs chapeaux avant d’entrer dans un salon, ce cjui serait une contenance difficile même pour des gens plus habiles que ne le sont les Américains, à ne pas être embarrassés de leurs bras. Cette remarque suffira pour leur tenue en société. Du reste, je les préfère naturels, c’est-à-dire pleins de roideur, que quand ils sont assez maladroits pour vouloir singer l’Européen, et faire les fashionables; car ils deviennent alors d’un ridicule achevé, et j’avoue que j’aime mieux encore leur voir faire le moulin à vent avec les bras qu’avec le chapeau