‹ Les États-Unis et la Havane; souvenirs d'un voyageurChapitre 16 sur 30 · ISO LES ÉTATS-UNIS · texte numérisé non relu

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aussitôt abandonnées , ces malheureuses victimes de leur folle ambition n’ont plus qu’a déplorer amèrement l’irréparable malheur où elles ont été conduites autant par leur vanité que par l’indifférence de leurs parents.

En effet , quelque juste qu’il soit de laisser une tille libre dans le choix d’un mari , une mère sage peut la guider et lui faire connaître l’abîme où les passions et l’inexpérience pourraient l’entraîner. Mais la vanité, qui, aux États-Unis , agit autant sur les mères que sur leurs tilles , les rend souvent elles-mêmes plus imprudentes et plus coupables.

A cette occasionne citerai une petite aventure qui m’arriva dans une des villes de l’Union. Elle est, du reste , assez simple en ellemême , et elle pourrait tout aussi bien se passer dans une ville d’Europe ; mais je doute qu’elle s’y présentât avec la même naïveté.

J’étais en visite chez madame G..., lorsqu’une dame entre dans l’appartement avec beaucoup de pétulance , et, les How do you do, my dear , h peine échangés, elle se meta me

toiser de la tète aux pieds et a demander de suite : The gentleman is a stranger ? (Monsieur est étranger?) Madame G — se hâte de présenter M. L , ami du comte de — , « Donc un

Français ! » s’écrie la dame (et un comte, penset-elle, mais en se gardant bien de le dire tout haut). « Non, un Allemand. — Comment, un Allemand? mais j’en suis charmée! Quelle excellente rencontre ! Ma fille étudie l’allemand ; elle a eu pour maître le docteur X. , de Berlin. Quelle bonne occasion de vous faire parler ensemble! Pouvez -vous venir aujourd’hui?

Pouvez-vous venir demain? »

Madame G..,., qui sentait l’inconvenance des manières de son amie , se chargea de répondre pour moi , en disant que j’aurais cet avantage probablement le lendemain. La dame de la prendre au mot, et, s’adressant à moi : « Pouvez-vous venir nous voir demain à midi? voici mon adresse. Où est ma carte? Je ne trouve pas ma carte; mais c’est vraiment désolant! (Elle fouille dans son ridicule ) Ah!la

voici. Mistress Quiss. .. , twenty fifth Street. Venez

à midi, à midi précis: vous demanderez Mistress Quiss — N’oubliez pas; vous avez mon

adresse, Mistress Quiss , twenty fiftli Street. »

Puis, s’adressant à madame G , «Quel plaisir !

un Allemand; je suis folle de cette nation et

de leur langue. Goethe est mon auteur favori

A propos, comment le prononcez-vous, monsieur? Ah bien! très-bien! vous prononcez tout autrement que le docteur X. , etc., etc. » Je pris congé de cette dame, assez décontenancé , et je m’en allai avec la précieuse adresse. Le lendemain je fus exact; à midi précis je me rendis à son invitation. On m’attendait, et je fus introduit au premier. Mistress Quiss — me reçut avec beaucoup de grâce. « Charmée de vous voir, M. L — » Puis , me présentant à sa fille , qui était assez jolie : Miss

Quiss , voici M. L , le German gentleman. »

Mais la jeune miss n’était pas encore disposée à nous accorder la faveur de sa compagnie; il fallait bien se faire désirer, attendre un peu. Elle continua donc de jaser pendant toute une demi -heure avec une dame qui était sur le

point départir, et qui déjà même tenait la porte pour s’en aller.

Cependant la maman, tout en jetant sur sa fille des regards courroucés , s’entretenait avec moi, et faisait rouler la conversation sur les distances qui séparent les diverses classes de la société , et sur la nécessité de maintenir ces distinctions. Je ne pus cacher ma surprise d’entendre la bouche d’une républicaine exprimer de pareils sentiments : « Où donc avezvous jamais rencontré une femme républicaine?» s’empressa-t-elle de me répondre avec un orgueil tout féodal; et elle continua, pour me convaincre entièrement de la pureté de ses sentiments aristocratiques , à se lamenter sur les désagréments auxquels une dame de condition (papa était peut-être le petit-fils d’un tailleur) se trouvait exposée en Amérique par la hardiesse du mob , c’est-à-dire de la canaille , affirmant qu’on ne pouvait se préserver de ce contact impur qu’en évitant avec cette classe toute espèce de relation , en se barricadant chez soi pour jouir de son intérieur. Or, par

ce mot intérieur, ii ne faut pas entendre que madame s’occupe des soins du ménage. En Amérique , c’est le mari qui conduit la maison , qui va le matin au marché faire les emplettes, tandis que madame étudie Schiller ou Goethe, ou discute une robe avec un des descendants de ses aïeux resté fidèle au métier.

Mademoiselle trouva enfin qu’il était temps de ne pas seulement me faire admirer la beauté du revers de sa taille, et, sans laisser à sa mère le temps de continuer son discours , chose au reste qui n’était pas facile , elle commença à me parler allemand, secondée dans la conversation par une de ses amies qui venait d’arriver, et avec laquelle elle entama une discussion germanique , après avoir croisé avec beaucoup de grâce ses jambes l’une sur l’autre. Nous avions donc tout le temps, maman et moi, de continuer notre discours sur la distinction des classes ; mais, voyant quelle n’avançait pas vers le but principal qu’elle se proposait dans cette conversation , et qui était d’apprendre si dans mon pays j’appartenais au

mob ou a la classe des gens de condition, elle laissa tomber ce lieu commun , et recommença sur le chapitre des langues.

Mistress Quiss «Je suis toujours heureuse

quand j’entends parler allemand (sourire modeste de ma part) , et je me flatte d’être une grande amie de votre nation. J’adore les Prussiens! — • (Je crois devoir sourire une seconde fois. ) Je suis né Autrichien , madame. • — Vraiment ! Mais c’est égal, vous parlez tous la même langue. • — Oui, madame, mais on ne loue pas trop l’idiome de l’Autriche. — Oh! faites-le nous entendre. Mais parlez

donc, miss Quiss (Or la langue de la jeune

miss n’était pas encore restée une seconde en repos.) — Mais, chère maman, vous voyez bien que nous ne parlons qu’allemand, c’est si drôle ; cela nous divertit beaucoup. » Madame , s’adressant à moi : « Ma fille parle aussi français. Parlez donc français avec mon-

sieur L — » Nous parlâmes français , puis italien. Je fis compliments sur compliments. Madame Quiss.... devenait de plus en plus char-

mante. « Mais, monsieur L , vous parlez

donc toutes les langues ? » Obéissant à une sotte vanité , je réponds d’un air modeste : « Ah ! seulement quelques-unes. — Eh bien , lesquelles?— Telle langue, telle autre, puis celleci — — Mais c’est prodigieux ! Et laquelle de ces langues préférez-vous? — Moi (avec beaucoup de satisfaction) , le turc. » La demoiselle : « Ah le turc ! je voudrais bien entendre parler turc; de grâce, dites-nous-en quelques paroles. » Je pince ma bouche très-gracieusement , puis je commence : « lier dil hassederim gliusell kess aghessi 1 . » Madame s’écrie : «Mais c’est charmant. Qu’est-ce que cela veut dire? » Je traduis. Lamère etla fille sourient de la manière la plus aimable. Mistress Quiss... : « C’est très-amusant, et j’espère bien que vous nous ferez le plaisir de venir nous parler turc quelquefois. » La jeune miss ne bouge plus sur sa chaise, et devient attentive. — Mistress Quiss... : « Comment avez-vous donc fait pour apprendre cette langue? — Madame, j’ai par-

1 J’aime toute langue parlée par une jolie demoiselle.

couru l’Orient, et c’est dans ce voyage que j’ai appris le turc et quelques mots d’arabe. — Ali! mon Dieu, que de choses intéressantes vous avez du voir! » Je m’aperçois avec satisfaction que j’inspire un intérêt toujours croissant, et je commence à prendre grand plaisir à la conversation. « Que c’est beau d’avoir vu tant de choses, d’en pouvoir entretenir ses amis! Mais, en vérité, je crois que cela doit vous suffire maintenant. Ne trouveriez-vous donc aucun charme dans les jouissances de la vie domestique? — 11 est vrai, madame, chaque chose a son temps. » Madame Quiss..., continuant sur ce chapitre qui semble l’intéresser vivement : «- N’avez-vous donc point de parents. point d’amis dans votre patrie? • — • J’en ai, madame, mais ils ne me gênent nullement; ma famille a dû se faire à mes nombreuses absences.» Madame Quiss..., avec la curiosité la plus marquée : « Avez-vous des parents bien proches? » Puis elle ajoute , comme en badinant : « Mais vous n’êtes point marié? » Et moi , tombant de mon haut, tout déconcerté :

«Pardon, madame, je le suis. » Mistress Quiss..., avec un sourire amer : «Vous ctes marié ! » (Avec mépris) : « Ah ! » (Avec force) : «Et où aviez-vous laissé votre femme pendant votre voyage en Turquie? » Je réponds, tout bouleversé : « Mais , madame , elle m’accompagnait. — Vraiment, et » (Changeant de

ton , avec une amabilité forcée , et les lèvres pincées) : «Vous allez souvent au spectacle?

■ — Quelquefois , mais — Votre littérature est

excellente .... » (Puis, se tournant vers sa hile) : « Que faites-vous donc, mademoiselle? Vous oubliez que vous avez donné rendez-vous a votre modiste. — Il est vrai , chère maman. « Miss Quiss et son amie se lèvent, et recom-

mencent à s’entretenir, mais cette fois en bon anglais. Je m’aperçois avec effroi que je suis le sujet d’une conversation satirique ; je regarde tour à tour la mère et la hile ; enhn , ne comprenant plus rien à ce changement subit , a ce froid glacial pour l’intéressant Allemand, je prends le parti de me lever. Madame Quiss , sans bouger de son sofa, et

d’un signe de tête fait avec toute la giandezza americana , c’est-à-dire à la manière d’une pagode chinoise , s’empresse de me congédier. Je me tourne vers mademoiselle , elle me présente de nouveau le revers de la taille.

Tant de grâces me rendent enlin à moimême. Je prends la liberté de regarder fixement madame Ouiss , je souris, et mes yeux

semblent lui dire , en parodiant Hamlet :

Oui, mon crime est horrible, abominable, affreux; Mais est-il donc plus grand que la bonté des dieux?

Mais voilà que je tombe moi-même dans le goût des Américains, qui ne peuvent rien écrire , fût-ce même une dissertation sur l’art de Carême, sans y mêler de la poésie.

Cependant le signe de tête se répète d’une

manière plus impérative , et madame Quiss

clôt l’entrevue en me disant d’une voix sépulcrale : 1 hope to see youagain' / Ce que l’on doit traduire , en bon français , par : Va-t’en au diable — imbécile.

1 J’espère vous revoir, monsieur.

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